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Le Temps, 6 décembre 2010

Egypte : Le vague à l’âme de la jeunesse

par Tangi SALAUN


Vue du Caire

« Tout cela, c’est un cirque sans intérêt. » Attablé devant un thé fumant, dans un café du Caire, Hatem repousse d’un air dégoûté le journal Al-Masry al-Yom. D’une page à l’autre, les mêmes photos, récits, cris indignés des opposants face aux fraudes et aux violences qui ont émaillé le scrutin. « Que croyaient-ils ? » raille Hatem. « Il fallait être aveugle pour ne pas voir que le Parti national démocratique (PND) avait l’intention de garder le pouvoir pour lui tout seul. »

Egypte


Hatem est âgé de 22 ans. Il n’a jamais voté. Cet étudiant en ingénierie est pourtant très critique envers l’évolution de son pays, rongé par une croissance démographique incontrôlée, la dégradation des conditions de vie, l’héritage étouffant de trente années de « règne » de Hosni Moubarak. Mais comme beaucoup de jeunes égyptiens (50 % de la population a moins de 25 ans), il est convaincu de ne rien pouvoir y changer. Pas dans les urnes en tout cas. « En 2005, j’aurais peut-être voté, mais j’étais trop jeune », précise-t-il. Il y a cinq ans, les pressions américaines avaient poussé le régime égyptien à desserrer un peu le cordon qui étrangle les opposants et la société civile : manifestations interdites, limites à la liberté d’expression, arrestations arbitraires, torture policière... Le petit espace laissé à la contestation avait permis au libéral Ayman Nour de chahuter Hosni Moubarak lors de l’élection présidentielle, et aux Frères musulmans de réaliser une percée historique aux législatives avec un cinquième des sièges. Mais le régime a vite remis le couvercle sur la marmite.

Hosni Moubarak

En 2010, aucun Egyptien ne se faisait donc d’illusions, même si l’ampleur de la déroute de l’opposition, notamment laïque, a surpris. « S’ils avaient eu une centaine d’élus (ndlr : sur 508), vous croyez que ça aurait changé quelque chose ? » demande Hatem. « Personne, dans la classe politique, ne s’intéresse à nos vrais problèmes. Regardez les Frères musulmans : ils aident les pauvres, mais quand ils sont entrés au parlement, ils n’ont plus pensé qu’à créer des polémiques. » Les problèmes, pourtant, sont aussi nombreux que visibles : surpopulation, éducation en ruine, système de santé à l’abandon, chômage rampant, inflation galopante... Même les « réformateurs » du PND qui, sous l’égide de Gamal Moubarak, le fils du président et son possible héritier, promettent régulièrement de s’attaquer au chantier, ne savent pas par quel bout prendre les choses. Exemple : le récent débat sur la hausse du salaire minimum, qui n’avait pas bougé depuis vingt-cinq ans. Il était de 35 livres égyptiennes (LE), soit 4 euros. La justice a ordonné son passage à 1200 LE. Le gouvernement, inquiet des conséquences d’une telle mesure sur la fonction publique pléthorique, n’a accepté que 400 LE (50 euros)... soit le seuil de pauvreté sous lequel vivent 40 % des Egyptiens, selon l’ONU. L’argent est plus que jamais le nerf de la guerre. Les familles s’endettent pour payer des cours particuliers à leurs enfants, seul moyen de compenser les lacunes de l’enseignement public. Les jeunes se marient de plus en plus tard faute de pouvoir acheter un logement. Les nouveaux diplômés -plus d’un million chaque année- gonflent les effectifs des chômeurs ou décrochent un emploi qui n’a rien à voir avec leur qualification. « Après mon diplôme de pharmacienne, je suis restée un an au chômage avant d’accepter de travailler dans un call center », raconte Lamia, qui répond douze heures par jour, en français, aux appels de clients d’une grande société informatique américaine. « Le salaire est attractif, presque 3000 LE, mais je ne vais pas tenir longtemps à ce rythme », soupire-t-elle. « A quoi rêvent les jeunes égyptiens ? A partir », grince son amie Radwa. Les plus aisés partent étudier à l’étranger et ne reviennent plus. Les pauvres sont de plus en plus nombreux à émigrer clandestinement vers l’Europe.

Des membres du parti Wafd appellent au boycott des élections, au Caire, le 2 décembre 2010

Reste une minorité qui veut encore se battre, notamment les blogueurs. Plus que la scène politique traditionnelle, Internet est devenu pour les jeunes égyptiens une tribune mondiale pour dénoncer abus policiers ou fraudes électorales, comme pendant les législatives. Une expérience dont ils ressortent entre amertume et colère. « C’est un cas désespéré », soupire l’un d’eux, furieux du « silence complice » de la communauté internationale. « Le message envoyé aux Egyptiens, c’est : laissez tomber la politique, suicidez-vous, quittez le pays ou choisissez la violence », estime Bahey el-Din Hassan, de l’Institut du Caire pour les droits de l’homme. L’exclusion des Frères musulmans du paysage pose particulièrement question. « C’est une politique dangereuse qui pourrait se retourner contre l’Etat », met en garde un observateur occidental. Selon lui, la frustration de la jeune génération islamiste pourrait en effet la conduire à se radicaliser et à remettre en question la stratégie de non-violence adoptée par la confrérie il y a plus de trente ans, jugée aujourd’hui improductive. Les résultats définitifs devraient être annoncés d’ici mercredi 8 décembre 2010. Lors du premier tour, la participation avait officiellement été de 35 %, mais de 15 % selon des observateurs égyptiens indépendants.

Tangi SALAUN

Scène de rue à Louxor, le 5 décembre 2010

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