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Le Temps, 7 décembre 2010

Côte d’Ivoire : La stratégie de « grignotage » du camp Ouattara

par Thomas HOFNUNG


Des soldats de l’ONU gardent l’hôtel où réside Alassana Ouattara, à Abidjan, le 6 décembre 2010

Tenir, malgré les sarcasmes de ceux qui moquent « le président de la République du Golf ». Reclus dans l’hôtel du même nom à Abidjan, sur les bords de la lagune, Alassane Ouattara, élu avec plus de 54 % des voix selon la Commission électorale indépendante, tente de tisser sa toile pour faire tomber le régime de Laurent Gbagbo. Lundi 6 décembre 2010, son nouveau premier ministre, Guillaume Soro, a présidé un premier conseil de gouvernement.

Côte d’Ivoire


A première vue, le « président élu » ressemble à un roi nu, dépourvu des attributs du pouvoir. De fait, son adversaire, Laurent Gbagbo, dispose du soutien des chefs de l’armée, du contrôle des principaux leviers économiques du pays et d’une télévision aux ordres. Mais Alassane Ouattara, lui, peut compter sur le soutien actif de la communauté internationale. « Il enchaîne les réunions avec les ambassadeurs, dit l’un de ses proches conseillers. Tout le monde veut éviter que le pays ne sombre dans le chaos. » Mais Alassane Ouattara sait que le soutien de la communauté internationale a ses limites : qui, en son sein, serait prêt à intervenir militairement pour installer l’ancien premier ministre au pouvoir ? Fort de ce constat, le camp Gbagbo fait le dos rond, pariant sur un épuisement de la contestation dans les quartiers d’Abidjan et les divisions de la communauté internationale. Dans l’entourage d’Alassane Ouattara, on affirme que le « président élu » veut tout faire pour éviter de recourir à la violence, quitte à passer pour un « mou ».

Alassane Dramane Ouattara

Pour autant, ce technocrate âgé de 68 ans, qui n’a rien d’un chef de guerre, ne veut exclure aucune option. C’est sans doute pour cette raison qu’il a nommé Guillaume Soro à la tête de son gouvernement parallèle. L’ancien chef politique des rebelles, qui avaient tenté de renverser Laurent Gbagbo en septembre 2002, assume aussi le portefeuille de la Défense. « Ainsi, comme cela avait été prévu après les accords de Marcoussis, début 2003, il sera à même de superviser le désarmement des Forces nouvelles (les ex-rebelles qui contrôlent la moitié nord) et la reconstruction d’une armée républicaine », explique un conseiller d’Alassane Ouattara. Peut-être, mais en attendant, il peut surtout les mobiliser pour, s’il le faut, tenter une action militaire pour déloger Laurent Gbagbo. Lundi 6 décembre 2010, sur Europe 1, Guillaume Soro a d’ailleurs évoqué implicitement cette hypothèse. Pour l’instant, a-t-il dit, « nous avons évité tout développement sanglant ». Mais si le président sortant ne partait pas de son plein gré, « nous prendrons nos responsabilités. » Pour l’heure, donc, le recours à la force ne semble pas être l’option privilégiée par le camp Ouattara. « Cela risquerait de faire passer Gbagbo pour une victime », confie un de ses proches. Ces derniers jours, des rumeurs ont, néanmoins, couru sur une possible offensive des Forces nouvelles sur Yamoussoukro, la capitale administrative du pays. Une telle opération, qui frapperait les esprits, pourrait créer un électrochoc au sein d’une armée dont on sait qu’elle est divisée. Si son leadership est bien verrouillé par le camp Gbagbo, qui a promu ses hommes, les casernes sont moins enthousiastes. Le camp de Ouattara, qui répète ne pas vouloir mener de « chasse aux sorcières », aurait également fait passer des messages au chef d’état-major, Philippe Mangou. Parce qu’il devine ses états d’âme ? D’après nos informations, ce général promu au moment des combats de novembre 2004 entre les soldats français et les hommes de Laurent Gbagbo, aurait été sollicité par le camp présidentiel pour proclamer l’état d’urgence juste après le premier tour. Ce qu’il aurait refusé. Entre les deux tours, de nombreuses rumeurs ont couru sur son possible limogeage, peut-être distillées afin de l’intimider. Dans l’attente d’un hypothétique basculement de l’armée, Alassane Ouattara, ancien directeur adjoint du FMI, peut jouer de ses réseaux pour essayer d’asphyxier son adversaire. Dominique Strauss-Kahn a déjà fait savoir que le FMI ne travaillerait qu’avec un gouvernement reconnu par les Nations Unies. Lundi 6 décembre, la Banque mondiale et la Banque africaine de développement (BAD) ont évoqué la possible interruption de leurs programmes d’aide, de même que l’Union européenne, important bailleur de fonds. Par ailleurs, Charles Diby Koffi, l’influent ministre des Finances de Laurent Gbagbo, aurait rallié le cabinet de Guillaume Soro. Furieux, le camp présidentiel envisage la formation d’un gouvernement de combat et pourrait installer au ministère de l’Intérieur Charles Blé Goudé, la figure de proue des jeunes patriotes, interdit de sortie du territoire ivoirien par l’ONU pour son rôle dans les émeutes anti-françaises de novembre 2004.

Vue d’Abidjan, le 6 décembre 2010

Cette stratégie de « grignotage » de parcelles de pouvoir sera-t-elle suffisante pour faire plier le président sortant ? Ce dernier compte sur une normalisation progressive de la situation : lundi 6 décembre 2010, les embouteillages étaient de retour à Abidjan où les habitants reprennent le travail pour nourrir leurs familles. Le pouvoir a annoncé un assouplissement du couvre-feu et la réouverture des frontières. Lundi 6 décembre au soir, le médiateur de l’Union africaine, Thabo Mbeki, tentait toujours de trouver une sortie de crise pour éviter une nouvelle déflagration en Côte d’Ivoire, tandis que l’ONU entamait l’évacuation de son personnel « non essentiel ».

Thomas HOFNUNG

Des gendarmes, à Abidjan, le 6 décembre 2010

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