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Le Monde, 13 décembre 2010

Corruption : Les "Corleone" de l’Azerbaïdjan

par Piotr SMOLAR


Vue de Bakou

L’Azerbaïdjan est un interlocuteur crucial et prioritaire pour les Etats-Unis. Allié "de longue date dans la guerre contre le terrorisme", "partenaire fermement laïc et pro-américain dans une région assaillie par l’islam radical", selon un télégramme de 2008 de l’ambassade à Bakou, l’Azerbaïdjan n’en reste pas moins marqué par des travers classiques dans la région : répression, corruption, confiscation des richesses.

Azerbaïdjan


Il faut connaître le triptyque Le Parrain pour apprécier toute l’insolence du télégramme rédigé par l’ambassade de Bakou, le 18 septembre 2009. La métaphore commence dès le titre -"Le président Ilham Aliev : Michael (Corleone) à l’extérieur, Sonny à l’intérieur"- et est filée tout au long du mémo. Autrement dit, les frères de la saga mafieuse, aux caractères si opposés, représenteraient les deux visages du chef de l’Etat azéri. Sur la scène internationale, celui-ci fait preuve de "pragmatisme" et de "retenue". Son côté "Michael". Le président Aliev a préservé une politique extérieure "maligne et réaliste", largement héritée de son père. Il entretient une "image cosmopolite" auprès de ses interlocuteurs occidentaux, avec "ses costumes taillés sur mesure et son anglais parfait". En revanche, chez lui, sa politique "est devenue de plus en plus autoritaire et hostile à la diversité de vues". Ilham Aliev a pris la suite de son père, décédé en 2003, à la tête de l’Etat. A présent, explique l’ambassade, lui et ses proches "recherchent le prévisible, la stabilité et la continuité pour préserver et protéger leurs fortunes publiques et privées". Au moindre "défi à son autorité ou affront à la dignité de sa famille, même les plus mineurs, lui et son cercle intime sont aptes à réagir (ou à sur-réagir), au détriment du développement démocratique du pays et du mouvement vers des alliances occidentales". Chez les Corleone, un homme joue un rôle crucial : le conseiller spécial, qui gère tout. Celui du président Aliev est le chef de son administration, Ramiz Mehdiev. "Nous voyons les empreintes digitales de Mehdiev sur les arrestations de journalistes, l’étouffement des leaders de l’opposition, la fermeture des mosquées, les restrictions sur les médias", résume l’ambassade.

Ilham Aliev

Les diplomates américains se sont aussi intéressés aux clans qui contrôlaient les principales ressources du pays, à commencer par celui des Pachaiev, auquel appartient l’épouse du président, Mehriban. Elue au Parlement, elle préside le Fonds Heydar-Alliev, dont les ressources ont une origine obscure. Un membre de l’opposition a confié à l’ambassade que les donations servaient de "carte gratuite de sortie de prison" (comme au Monopoly) pour les officiels. S’ils "montrent qu’ils donnent régulièrement, les officiels plus élevés les autoriseront à conduire leurs affaires et d’autres activités locales sans interférences". Le clan Pachaiev possède la Pasha Holding, très puissante dans le secteur bancaire, la construction et les assurances. Autre cas étudié : le clan du ministre des Situations d’urgence, Kamaladdin Heydarov, qui contrôle un vaste empire allant de la production de jus de fruit à l’immobilier, en passant par la chimie, le textile, l’alcool et même les pianos. Ancien président du comité des douanes de l’Etat, "une institution notoirement corrompue, même selon les critères azéris", note l’ambassade, il a bâti sa fortune en occupant cette fonction. Aujourd’hui, son ministère passe pour être l’un de ceux générant les plus grands revenus : il contrôle les inspecteurs des travaux publics et les licences, les réserves de blé et les services d’urgence. Il serait aussi intervenu comme protecteur de grands accords commerciaux, tombés à l’eau car les entreprises étrangères auraient "refusé de payer à Kamaladdin Heydarov le prix de son parrainage". Ses deux fils, Nijat et Tale, ont récemment "exprimé leur désir d’acheter deux jets Gulfstream, d’une valeur de 20 millions de dollars chacun [15 millions d’euros]", relate l’ambassade.

Piotr SMOLAR

Kamaladdin Heydarov

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    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source