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Infosud, 17 décembre 2010

Côte d’Ivoire : Le goût du pouvoir fait couler le sang

par Charles LEROI


Des troupes de Laurent Gbagbo, à Abidjan, le 16 décembre 2010

Au moins vingt morts. Selon des sources bien informées dans la capitale ivoirienne, dix membres des Forces de sécurité (FDS) ainsi que dix manifestants sont décédés lors des manifestations violentes qui ont eu lieu, jeudi 16 décembre 2010, à Abidjan. Difficile toutefois de donner un chiffre définitif, tant la situation a évolué d’heure en heure. Toujours est-il que la crise ivoirienne a enregistré ce jeudi des morts de trop, pour une marche qui se voulait pacifique.

Côte d’Ivoire


A peine le jour se levait sur la lagune Ebrié, jeudi 16 décembre au matin, que déjà tous les signes d’un affrontement se faisaient sentir. Quadrillant tous les quartiers de la capitale économique, en particulier les bastions du Rassemblement des houphouëtistes pour la Démocratie et la Paix (RHDP), des patrouilles de la Police judiciaire (Pj) étaient accompagnées par des hommes en civil portant un brassard « Police ». Sur de nombreux axes et carrefours, des militaires avec leurs armes lourdes bien en évidence se tenaient postés à proximité de chars, témoignant d’une urgence d’en découdre avec un « ennemi » clairement désigné : les partisans d’Alassane Ouattara, mobilisés pour défendre leur victoire. Le pire a été évité, aux environs de 10h00. Un groupe de manifestants identifiés comme étant des éléments des Forces nouvelles, sortis du Golf Hôtel (où loge Alassane Ouattara), ont intimé l’ordre à des éléments des Forces de défense et de sécurité (FDS)de lever le barrage dressé, pour permettre au premier ministre et à son gouvernement d’aller à la Radio télévision ivoirienne (RTI). Un obus aurait été tiré, qui n’a pas atteint de cible humaine. Tombé entre le district de police et la brigade de gendarmerie de Cocody, la riposte des Forces de défense et de sécurité ne s’est pas fait attendre. A l’arme lourde, les deux forces en présence se sont affrontées, pendant au moins deux heures. La foule, qui défilait suite à l’appel d’Alassane Ouattara à se saisir de la Radio télévision ivoirienne encore aux mains de Laurent Gbagbo [qui a été battu lors du scrutin du 28 novembre 2010, mais qui refuse de céder le pouvoir à son opposant, ndlr], a essuyé les tirs des forces de l’ordre. Elle n’a d’ailleurs pas pu franchir le périmètre de sécurité dressé par les Forces de défense et de sécurité dans le quartier chic de Cocody où se trouve le siège du média d’Etat. Car malgré la défaite de Laurent Gbagbo dans les urnes, entérinée par la Commission électorale indépendante (CEI), l’armée est pour le moment restée loyale au président sortant. Et se pose en véritable rempart face aux Ivoiriens qui contestent la légitimité du camp Gbagbo. Comme ont pu le constater les manifestants qui ont essayé de rejoindre le centre-ville et le reste du cortège en franchissant les deux uniques ponts qui relient le nord et le sud d’Abidjan : une ligne de chars les en ont empêchés.

Des troupes de Laurent Gbagbo, à Abidjan, le 16 décembre 2010

Mais déjà bien avant cette marche, la peur régnait dans la capitale, surtout depuis l’instauration du couvre-feu, à la veille de l’élection présidentielle. D’abord arrêté à 19h00, il est ensuite passé à 22h00, pour entrer aujourd’hui en vigueur à minuit. De toute façon, rares sont les badauds à s’aventurer dehors à la nuit tombée ces dernières semaines. Et la une du quotidien Fraternité Matin de jeudi 16 décembre 2010, le journal du service public toujours dans le giron du gouvernement Gbagbo, ne leur laissait pas espérer une issue pacifique au statu quo actuel : « Les FDS mettent en garde le patron de l’Onuci (Nations Unies en Côte d’Ivoire) avant la marche projetée du Rhdp. En cas de dérapage, Choi [le représentant du secrétaire général de l’ONU en Côte d’Ivoire, ndlr], seul responsable. » Un avertissement clair, martelé aussi en boucle sur l’antenne de la RTI -seul canal d’information pour les Ivoiriens depuis la suspension des chaînes internationales- par le colonel major Hilaire Gohouri Babri : « Ces marches ont pour unique but de troubler l’ordre public et d’opposer d’innocentes populations aux forces régulières de maintien de l’ordre. Le but de la manœuvre est de pousser les Forces de défense et de sécurité à un affrontement avec les Ivoiriens. »

Des troupes de Laurent Gbagbo viennent de tirer à balles réelles sur des manifestants, à Abidjan, le 16 décembre 2010

Le deuxième round de vendredi 17 décembre 2010 sera sans aucun doute à l’image du premier : les forces de l’ordre tireront. Point de doute. Comme si les événements de la veille n’étaient pas suffisamment graves pour l’équilibre de la société qui négocie difficilement son retour à la normalité, la télévision nationale n’a pas évoqué les affrontements. Le premier ministre d’Alassane Ouattara, Guillaume Soro, a réitéré son intention de prendre le contrôle de la télévision nationale. Ce même vendredi 17 décembre, Jean Ping, le nouveau médiateur de l’Union africaine, doit arriver à Abidjan pour tenter une ultime médiation.

Charles LEROI

Les cadavres de victimes de la répression, à Abidjan, le 16 décembre 2010

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