retour article original

mardi 21 février 2017
Vous êtes ici Accueil Informations internationales Afrique Côte d’Ivoire
Le Monde, 21 décembre 2010

Côte d’Ivoire : Que peuvent faire les forces internationales ?

Suivi d’un commentaire

par Jean-Baptiste CHASTAND


Des partisans de Laurent Gbagbo manifestent, à Abidjan, le 20 décembre 2010

Le Conseil de sécurité de l’ONU a décidé, lundi 20 décembre 2010, de prolonger de six mois le mandat de la force de maintien de la paix en Côte d’Ivoire, qui arrivait à expiration le 31 décembre. Environ 10000 casques bleus, policiers et civils de l’opération des Nations Unies pour la Côte d’Ivoire (Onuci) sont présents sur le sol ivoirien et ont dû riposter, ces derniers jours, pour défendre leur mandat qui inclut la protection des civils. En ajoutant les 900 soldats de la force française Licorne, la communauté internationale est, sur le papier, largement en mesure de faire appliquer ses décisions sur le territoire.

Côte d’Ivoire


Pourtant, jusqu’ici, ce sont bien les forces [du président sortant, Laurent Gbagbo] qui contrôlent les rues d’Abidjan, et Laurent Gbagbo, a exigé le départ des troupes étrangères. Le chef de l’opération de l’ONU ne s’en est d’ailleurs pas caché, lundi 20 décembre 2010, en dressant la longue liste des harcèlement subis par ses forces : barrages "sur la route donnant accès à l’hôtel Golf", QG du camp d’Alassane Ouattara ; attaque d’une patrouille dans la nuit de vendredi 17 décembre à samedi 18 décembre ; envoi "de jeunes gens armés aux domiciles des personnels des Nations Unies pour frapper à leur porte et demander la date de leur départ ou entrer pour y effectuer des fouilles sous prétexte de chercher des armes". Depuis la proclamation contestée de la victoire de Laurent Gbagbo par le Conseil constitutionnel, ce sont les Forces de défense et de sécurité, le bras armé du camp Gbagbo, et les miliciens commandés par des supporteurs du président sortant qui contrôlent la capitale. Les forces de l’ONU se contentent d’assurer la protection d’Alassane Ouattara, le vainqueur de l’élection reconnu par l’ensemble de la communauté internationale. Pire, plus de 50 personnes ont été tuées au cours du week-end sans que les casques bleus ne puissent l’empêcher. Des escadrons de la mort, composés de paramilitaires au service de Laurent Gbagbo, enlèvent et tuent des civils en toute impunité dans les bastions d’Alassane Ouattara. Tout cela alors que selon son mandat, l’Onuci, présente depuis 2004, se doit de protéger les civils et de garantir le cessez-le-feu.

Des policiers de Laurent Gbagbo à Abidjan, le 20 décembre 2010

"Le problème, c’est que les casques bleus de l’Onuci ne sont pas très aguerris", explique Christian Bouquet, géographe et ancien conseiller chargé de la coopération à l’ambassade de France en Côte d’Ivoire. "De toute façon, il est difficile de contrôler une ville de plusieurs millions d’habitants telle qu’Abidjan avec 10000 hommes", ajoute Rinaldo Depagne, spécialiste de la Côte d’Ivoire à l’International Crisis Group. Si les forces françaises sont mieux équipées et plus expérimentées, une intervention de leur part risquerait de renforcer Laurent Gbagbo dans sa rhétorique anti-française. L’opération Licorne est par ailleurs soumise au mandat de l’ONU et Paris exclut jusqu’ici toute intervention militaire. "C’est à la force internationale d’agir" le cas échéant, a expliqué dimanche la ministre des affaires étrangères, Michèle Alliot-Marie. "Ce n’est pas aux soldats français de s’interposer et ils ne le feront pas", a-t-elle insisté, cantonnant l’usage de la force aux cas de légitime défense. Dans ces conditions, une opération de l’Onuci pour forcer la main à Laurent Gbagbo et installer Alassane Ouattara semble improbable. "Sauf si la situation sur place évolue selon un scénario à la rwandaise, avance toutefois Christian Bouquet. Pourrait-on imaginer la communauté internationale assister à nouveau à des massacres sans réagir ?" Pour contourner le sentiment anti-ONU et anti-Français entretenu par Laurent Gbagbo, l’hypothèse d’une intervention des pays voisins est plus envisageable. "Pour éviter toute flambée nationaliste et enlever un argument à Laurent Gbagbo, seule une intervention sous les auspices de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest [Cédéao] est envisageable, estime ainsi Antoine Glaser, ancien directeur de la revue La Lettre du Continent. Or le Nigeria, qui la préside actuellement, dispose justement d’une armée suffisamment forte pour intervenir."

Des soldats de l’ONU à Abidjan, le 20 décembre 2010

Face à eux, des soldats étrangers auront, de toute façon, à faire face à une armée ivoirienne qui reste soudée malgré les intenses pressions internationales de ces derniers jours. Laurent Gbagbo peut compter sur la fidélité de ses généraux -"issus du même groupe ethno-régional", rappelle Christian Bouquet- et peut s’appuyer sur les fonds récoltés grâce au commerce du cacao et du pétrole au cours de ses dix ans au pouvoir pour continuer à verser les salaires des militaires. "Il a de quoi tenir plusieurs semaines, estime ainsi Antoine Glaser, et même si le Nigeria a une armée forte, il ne faut pas non plus la surestimer : Abuja n’arrive même pas à pacifier le delta du Niger." Par ailleurs, les précédentes opérations de la Cédéao en Sierra Leone ou au Liberia ont été critiquées, les Nigérians utilisant leur présence militaire pour asseoir leurs intérêts. "Mais il n’en reste pas moins que la communauté internationale semble reposer ses espoirs sur Goodluck Jonathan, le président nigérian", estime Christian Bouquet. Dans une lettre transmise vendredi 17 décembre à Laurent Gbagbo, le président nigérian lui demande de transférer "immédiatement" le pouvoir à Alassane Ouattara.

Jean-Baptiste CHASTAND

Des blindés gardent le QG de l’ONU, à Abidjan, le 20 décembre 2010

Commentaire

Ce qui est remarquable, dans la situation actuelle, c’est que, face à un usurpateur auquel elle ne reconnaissent aucune légitimité, l’ONU et la France adoptent une attitude totalement passive et abandonnent l’initiative des opérations à Laurent Gbagbo, lequel a donc le champ libre pour s’imposer par la terreur à la population ivoirienne, multiplier les crimes et harceler les troupes étrangères.

On comprend que l’ONU et la France espèrent que leur passsivité évitera une guerre civile et des agressions contre les ressortissants étrangers, mais il s’agit là d’un faux calcul. En effet, dans la situation où il se trouve, Laurent Gbagbo a tout intérêt à provoquer une guerre civile et à prendre les ressortissants étrangers en otages. Il est pris dans une logique de fuite en avant. De ce fait, attendre passivement son prochain crime, ses prochaines exactions ou ses prochaines agressions est absurde et contre-productif. Il ne manquera pas de considérer cette passivité comme de la faiblesse et sera encouragé à persévérer dans sa fuite en avant.

Laurent Gbagbo n’est plus rien d’autre qu’un gangster déterminé à s’approprier les richesses de la Côte d’Ivoire. Son clan n’est qu’un ramassis d’opportunistes corrompus désireux de préserver leurs affaires, lesquelles dépendent de la complaisance de Laurent Gbagbo. Leur blabla patrioticard n’est rien d’autre que du blabla. Ces gens sont motivés par le fric et n’ont pas la moindre intention de mourir pour Laurent Gbagbo, même s’ils veulent faire croire le contraire. De surcroît, ce clan se résume à un petit nombre de personnes connues.

Au su de ce qui précède, il y a lieu de mettre un terme à cette situation sans attendre, en attaquant à coups de canon le palais présidentiel, le QG de l’armée et les arsenaux, afin de s’emparer morts ou vifs de Laurent Gbagbo et de sa clique pour les déférer devant la Cour pénale internationale. Autrement dit, il faut s’attaquer aux meneurs. Aussitôt ceux-ci capturés ou en fuite, c’est-à-dire empêchés de promettre des places et des pots-de-vin, ils perdront tout soutien et les forces internationales n’auront plus aucune opposition organisée en face d’elles. Elles pourront d’ailleurs compter sur l’appui des partisans d’Alassane Ouattara et d’éventuels renforts expédiés par l’Union africaine. Dans ces circonstances, une guerre civile deviendrait totalement invraisemblable. Tout au plus pourrait-on s’attendre à quelques jours d’émeutes dans certains quartiers d’Abidjan. Au besoin, l’armée ivoirienne peut être dissoute.

Une action résolue visant à mettre Laurent Gbagbo hors d’état de nuire présente beaucoup moins de risques pour la paix civile que l’actuelle attitude passive des forces internationales.

Frank BRUNNER

Des civils blessés au cours d’échanges de tirs entre les partisans de Laurent Gbagbo et les soldats de l’ONU attendent leur évacuation, à Abidjan, le 20 décembre 2010

AUTEURS 

  • Jean-Baptiste CHASTAND

  • Accueil

    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source