retour article original

vendredi 24 mars 2017
Vous êtes ici Accueil Informations internationales Afrique Côte d’Ivoire
Le Temps, 24 décembre 2010

Côte d’Ivoire : A Abidjan, la terreur des sbires de Laurent Gbagbo

par Arnaud VAULERIN


L’entrée du QG de l’ONU, à Abidjan, le 20 décembre 2010

« La nuit allait tomber quand ils sont arrivés à bord de deux 4x4 pick-up en tirant en l’air. C’était samedi 18 décembre 2010, dans le quartier Angré, dans le nord-est d’Abidjan. Ils ont garé leur véhicule au milieu de cette rue poussiéreuse parsemée de maisons basses, de bars et d’échoppes. En descendant de voiture, les hommes nous ont menacés en mettant leurs kalachs sur nos cous et nous ont dit de ne pas bouger », se souvient un habitant du quartier qui souhaite rester anonyme.

Côte d’Ivoire


Un jeune a pris peur et s’est réfugié dans les toilettes. Encore terrorisée, Gabrielle*, une employée du bar, raconte la suite : « Les corps habillés [ndlr : les militaires] sont allés le chercher, ils l’ont pris et l’ont sorti dehors où ils l’ont tabassé. Juste à côté, ils en ont pris deux autres. Ils savaient qu’ils étaient là, car quand ils les ont trouvés, ils sont partis. » Le jeune est resté, sonné. Les deux autres ont été embarqués. Depuis, on est sans nouvelle de Coulibaly Abdoulaye et Ouattara Brahim. Ils figurent parmi les victimes d’une guerre civile larvée dont le bilan s’est alourdi jeudi 23 décembre 2010 : selon les Nations Unies, au moins 173 personnes ont été tuées entre le 16 et le 21 décembre ; 90 cas de tortures et de mauvais traitements ont été rapportés ainsi que 471 arrestations arbitraires, dont certaines vers des centres illégaux et inaccessibles. Au moins 24 personnes sont également portées disparues, dont Coulibaly Abdoulaye et Ouattara Brahim. Le premier est le secrétaire permanent de l’Alliance pour le changement (APC), le second est son secrétaire à la communication. L’APC est une ONG proche du camp d’Alassane Ouattara, le président élu. Les deux hommes sont tous deux originaires de ­Korhorgo, dans le nord du pays. Ils ont participé à la marche du 16 décembre vers le siège de la Radiotélévision. « Ils n’ont jamais caché leur opinion, mais cette fois ils ont manqué de vigilance », se désole MK, un parent proche. En enquêtant sur leur disparition, il a appris que les deux hommes « parlaient politique à voix haute » avant de se faire prendre. MK est persuadé qu’ils ont été dénoncés et redoute que les « corps habillés » ne s’en prennent maintenant aux amis et aux parents qui sont aujourd’hui « affolés ». Alors, passé 17h00, il ne s’attarde pas hors de chez lui ; ne répond plus au téléphone quand il ne connaît pas le numéro qui s’affiche sur son portable ; et n’ouvre jamais sa porte quand il n’attend pas de visite. Serge N’Golo a aussi tenté de remonter la piste jusqu’à son ami Abdoulaye dont le téléphone reste muet. Il a appelé l’école de gendarmerie, celle de la police, puis la préfecture. Mais s’est bien gardé d’aller déposer plainte : « Avec la situation qui prévaut, si tu vas à la police, tu risques de te faire enlever. » Il ne se fait pas d’illusions sur les chances de retrouver les deux hommes. La tournure que prennent les disparitions dans le pays risque de lui donner raison. La manière de procéder des kidnappeurs est connue. Le 9 décembre, Drissa Yao Ali, un chauffeur âgé de 53 ans de la société Getma, a été enlevé, vers 22h00, par un « groupe d’hommes en tenues militaires sans signes distinctifs », selon un document que nous nous sommes procuré. « Fortement armés et circulant à bord de deux 4x4, sans immatriculation », ils ont frappé au domicile de Drissa Yao Ali dans le quartier populaire d’Abobo. Ils ont fouillé la maison avant de l’embarquer avec un de ses amis, Kouakou Jean Rochelin, qui se trouvait là au mauvais moment. Les corps des deux hommes tués par balles ont été identifiés le 18 décembre à la morgue du CHU du quartier de Yopougon, dans l’ouest de la ville.

Une patrouille de l’ONU à Abidjan, le 23 décembre 2010

L’Onuci (la force de l’ONU) s’alarme et parle de « violations massives et sérieuses des droits de l’homme dans plusieurs quartiers d’Abidjan depuis une semaine ». La ligne verte de secours mise en place, le 10 décembre 2010, à Sebroko, le QG de l’ONU, est encombrée par des « centaines d’appels à l’aide et de témoignages ». Alors que les tirs se font toujours entendre la nuit, les habitants organisent des « opérations casseroles ». Dès que des forces de sécurité arrivent, les habitants font du bruit pour lancer l’alarme. Ce n’est pas suffisant : « Il n’y a pas un jour qui passe sans rapport de décès », concède un observateur. Le profil des personnes kidnappées, maltraitées ou arrêtées est souvent le même : des habitants du nord installés au sud, « des militants engagés au niveau local, souvent proches du parti d’Alassane Ouattara, des membres de la société civile, des jeunes issus des quartiers populaires », constate Driss Traoré du Mouvement ivoirien des droits de l’homme. André Kamaté, de la Ligue ivoirienne des droits de l’homme, évoque les menaces qui pèsent sur des groupes religieux, notamment les musulmans récemment pris pour cible à la mosquée de Grand Bassam, une commune à une quarantaine de kilomètres à l’est d’Abidjan. Face à la « dégradation de la situation », un responsable de l’ONU milite pour qu’une « commission d’enquête internationale soit vite dépêchée en Côte d’Ivoire ». Jeudi 23 décembre, l’Onuci a confirmé la présence de combattants originaires du Liberia, « lourdement armés, parlant anglais » et « seuls la nuit à Abidjan ». Manière de reconnaître qu’elle est aujourd’hui dépassée par l’ampleur des crimes.

Arnaud VAULERIN

* Prénom modifié.

Une patrouille de l’ONU à Abidjan, le 23 décembre 2010

Liens liés a l'article.Le Temps

AUTEURS 

  • Arnaud VAULERIN

  • Accueil

    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source