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vendredi 18 août 2017
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Rue 89, 2 janvier 2011

Histoire : Cameroun 1955-1962 : la guerre cachée de la France en Afrique

par David SERVENAY


Pierre Messmer

A chaque disparition, la coutume veut que l’on oublie les zones d’ombre de la vie d’un homme. Pourtant, lorsque celle-ci fut celle, très publique, d’un « grand serviteur de l’Etat », il est nécessaire de ne rien omettre. Le récit de la vie de Pierre Messmer, décédé à 91 ans, n’échappe pas à la règle. « Soldat » pour La Tribune, « Légionnaire » du gaullisme pour Le Figaro ou encore un « homme de combat » pour Le Monde. Il y a, dans toutes ces expressions, la marque de ce que fut Pierre Messmer, toute sa vie, avec résolution : un soldat de métier. Et ce, dans une période, la guerre froide, qui supposait parfois de mettre de côté certaines convictions humanistes.

Cameroun


Alsacien d’origine, Pierre Messmer fut soldat bien avant la guerre. Dès 1937, jeune diplômé de l’Ecole nationale de la France d’Outre-mer, il est nommé sous-lieutenant du 12e Régiment de Tirailleurs sénégalais. Quand survient la déroute de 1940, il fait un choix courageux et minoritaire à l’époque, celui de Londres où il s’engage dans la 13e Demi-brigade de Légion étrangère. Cette unité occupe une place particulière dans la légende gaulliste. Elle est la première à incarner l’espoir de la reconquête contre les troupes du 3e Reich en partant d’Afrique. Sénégal, Gabon, Libye, Tunisie, Londres à nouveau puis la Normandie et Paris où le capitaine Messmer entre en vainqueur le 25 août 1944.

La suite est moins connue. Promu commandant en janvier 1945, le jeune Messmer -il a alors 29 ans- choisit le front indochinois pour continuer le combat. Le 27 août 1945, il est parachuté sur le Tonkin et immédiatement capturé par le Viet-Minh. Il s’échappe au bout de deux mois de captivité. Une expérience traumatisante, après laquelle il retrouve le chemin de l’administration coloniale. Il passe alors cinq ans en Indochine, à Hanoï dans les arcanes du Haut commissariat. La suite figure dans toutes les biographies, comme celle établie par La Tribune : « Administrateur du cercle de l’Adrar mauritanien (1950-1952), gouverneur de la Mauritanie (1952-1954), de la Côte d’Ivoire (1954-1956), directeur de cabinet du ministre de la France d’Outre-mer Gaston Defferre (1956), Haut commissaire de la République au Cameroun (1956-1958), en Afrique équatoriale (1958) et en Afrique occidentale française (1958-1959), Pierre Messmer joue un rôle primordial dans le processus de décolonisation douce qui voit la France se séparer sans drame de ses colonies africaines. »

Vue de Hanoï à l’époque coloniale

Je ne suis pas sûr que l’on puisse parler de « processus de décolonisation douce » en évoquant le passage de Pierre Messmer au Cameroun. Les bribes d’histoire filtrant depuis les pays Bassa et Bamiléké nous disent même exactement le contraire. Depuis 1955, la France fait face, dans ce territoire administré sous tutelle de l’ONU, à une rébellion de l’Union des populations du Cameroun (UPC) emmenée par Ruben Um Nyobé, fils de sorcier Bassa et syndicaliste proche des communistes. Officiellement interdite depuis un décret de juillet 1955, l’UPC entretient un climat de guérilla dans le pays. Attentats, actions de sabotage, assassinats... Dans la nuit du 18 au 19 décembre 1956, pour appuyer son mot d’ordre de boycottage aux élections de l’Assemblée territoriale, elle opère une série d’attentats qui coûtent la vie à 96 « valets du colonialisme ». En Sanaga maritime, les opérations de vote sont suspendues, tandis que 80 % des électeurs s’abstiennent à Douala. Le Haut-commissaire Messmer va alors changer de stratégie. Au dialogue politique, il substitue une vaste manoeuvre contre-insurrectionnelle, directement inspirée de la doctrine de la « guerre révolutionnaire » théorisée en Indochine et appliquée en Algérie. A Paris, il rend visite au général de Gaulle, qui est alors en pleine traversée du désert, dans son bureau de la rue de Solférino : « Je lui expose la situation au Cameroun, écrit Pierre Messmer dans ses mémoires, et la politique arrêtée par le gouvernement sur ma proposition. Il m’écoute attentivement et me répond par des généralités car il s’interdit alors de se prononcer sur l’action gouvernementale. Mais je comprends que, sur ce point précis, il n’y est pas hostile. » Quelle est cette nouvelle politique ? Réponse de l’intéressé : « Désormais, ma stratégie sera simple : ayant réussi à contenir la révolte de l’UPC dans son berceau du pays bassa, je l’y étoufferai. Et j’y parviendrai, remportant l’un des deux succès français de l’après-guerre contre des insurrections outre-mer (l’autre étant Madagascar). » Pour mémoire, rappelons que l’insurrection de 1947 à Madagascar fit environ 40000 morts.

Ruben Um Nyobé

La suite ? Rien moins que la première opération de pacification lancée en Afrique sub-saharienne, selon les principes de la « guerre révolutionnaire ». Les manoeuvres sont racontées -un peu- par Pierre Messmer, mais surtout par un mémoire du commandant Jean Le Guillou, stagiaire de la 73e promotion de l’Ecole supérieure de guerre, « Une pacification réussie : la réduction de la rébellion upéciste en Sanaga maritime (Cameroun 1957-1958). » Le 9 décembre 1957 est créée la Zone de pacification du Cameroun (Zopac) : 7000 km2 contrôlés par sept compagnies d’infanterie qui vont quadriller l’espace. « Ce découpage, écrit le commandant Le Guillou, s’adapte à peu près à celui des rebelles tel qu’on le connaît alors et se conforme naturellement à l’ossature du terrain. » Le tout est articulé à un puissant appareil de renseignement mixte civilo-militaire, mêlant policiers, gendarmes et soldats, français et camerounais. Sans oublier des patrouilles de bons citoyens. L’état-major mixte a donc prévu, dans un premier temps, de séparer l’eau du poisson. Autrement dit, d’éloigner la population des principaux foyers de la rébellion. Pour cela, les soldats regroupent tous les habitants de la région autour des axes routiers dont l’armée est sûre de garder le contrôle. Ces villages sont gardés, entourés de palissades avec un mirador et pourvus d’une équipe de surveillance chargée d’alerter la troupe en cas d’attaque nocturne. A l’entrée, une liste des habitants recensés, quartier par quartier, foyer par foyer, liste tenue par les chefs traditionnels. Régulièrement, de nuit comme de jour, l’autorité fait l’appel des habitants, exactement comme dans n’importe quel camp de prisonniers. Dans certains villages, ils reçoivent une carte de recensement avec photographie qui sert à la fois de carte d’identité et de permis de circulation.

Maquisards avec armes et fétiches, sans date

A partir du 1er avril 1958, le remède devient une cure de choc. Le but : « Pourchasser inlassablement les formations rebelles, tandis qu’une action particulière de propagande incitera les maquisards à se rallier. » La traque aux rebelles dans la forêt se déroule comme une partie de chasse : quatre à six hommes, un officier et un pisteur local. L’objectif consiste à désorganiser les liaisons de l’ennemi et surtout à créer un climat d’insécurité qui incite les séparatistes à abandonner la lutte armée. Dès le 7 juin 1958, le général Nyobé Pandjock, chef militaire de l’UPC, est abattu au « cours d’un raid monté sur renseignement ». Le 13 septembre, Ruben Um Nyobé est victime d’une opération similaire. Son corps est immédiatement coulé dans un bloc de béton pour éviter d’avoir un martyr. Commence alors la phase de « ralliement » : journal destiné au milieux ruraux, « agents de propagande » dans les villages et séances de rééducation concoctées par les officiers de l’action psychologique. Combien de victimes derrière cette ultime réaction du pouvoir colonial ? Dans un témoignage non démenti, Max Bardet (« OK Cargo ! », Editions Grasset, 1988), ancien pilote d’hélicoptère français présent au Cameroun entre 1962 et 1964, avance comme bilan des bombardements au napalm effectués cette fois-ci en pays Bamiléké le chiffre de 300000 à 400000 morts. Tous les Camerounais savent que pendant les années 1960 et 1970, on exposait sur les marchés de la région les têtes coupées des maquisards de l’UPC. L’histoire reste donc à écrire.

Maquisards du groupe Paul Momo ; ce dernier est lui-même présent sur la photo (quatrième en partant de la droite, debout)

Pierre Messmer ne verra pas la fin des massacres. Dès l’automne 1958, il a été promu à Brazzaville, Haut-commissaire pour l’Afrique équatoriale française. Il continue son ascension vers les sommets du pouvoir : ministre des Armées (neuf ans, un record sous la Ve République), Premier ministre (deux ans) et enfin, l’immortalité de l’Académie française. La pacification camerounaise fut une politique d’Etat, et Messmer n’en est certainement pas le seul architecte. Mais si l’on évoque la figure de l’autorité, n’oublions pas sa face la plus dure, celle de l’exercice de la violence légitime de l’Etat. Violence dont tout homme d’Etat doit pouvoir un jour rendre compte devant l’Histoire.

Têtes coupées de combattants nationalistes exposées en public

Paris a livré une guerre totale aux indépendantistes camerounais, aujourd’hui dénoncée par le livre-enquête « Kamerun ! »

C’était la guerre. Une guerre avec des dizaines de milliers de morts, à 5000 km de la métropole, loin du regard d’une opinion fascinée par les « événements » d’Algérie. Et pourtant, cette vraie boucherie s’inscrit dans la lignée des pires conflits coloniaux, Algérie et Indochine. Aujourd’hui encore, peu de Français savent que leur armée fut engagée sept ans au Cameroun, de 1955 à 1962, pour éradiquer l’UPC, un mouvement « rebelle ». Sept années de guerre totale. Cette patiente et longue enquête menée par un groupe de journalistes et d’historiens franco-camerounais devrait enfin faire sauter le couvercle. « Kamerun ! Une guerre cachée aux origines de la Françafrique (1948-1971) » de Thomas Deltombe, Manuel Domergue et Jacob Tatsitsa, confronte des dizaines de témoins retrouvés dans les deux camps et des milliers de pages d’archives (diplomatiques et militaires) pour arriver à une conclusion limpide : la France a fait la guerre au Cameroun pendant sept ans. Une guerre totale, pour reprendre l’expression des théoriciens de la doctrine de la guerre révolutionnaire (DGR), radicale et sans merci. La fameuse guerre des cœurs et des esprits, avec l’arsenal d’un exceptionnel dispositif de renseignement fondé sur :

le regroupement forcé de villages,

le quadrillage de la population,

l’action psychologique à grande échelle,

la chasse aux maquis clandestins,

l’exécution ciblée des dirigeants de la rébellion,

la torture érigée en arme de terreur massive.

Bilan : de 20000 à 120000 morts. Au Cameroun, pas une famille qui n’ait échappé à cette violence, surtout en Sanaga maritime (entre Douala et Yaoundé) et en pays Bamiléké (dans l’ouest). A l’époque, chacun est sommé de choisir son camp : soit celui des rebelles de l’UPC, Union des populations du Cameroun, mouvement réclamant l’indépendance du territoire à partir de 1948 ;
soit celui de la France, administrateur de cet état sous tutelle des Nations Unies, qui tient à garder le contrôle de son pré-carré.

Entraînement des élèves officiers de l’Ecole militaire interarmes du Cameroun, dans la zone de Koutaba en 1960, sous la supervision d’instructeurs français. Selon le colonel Sylvestre Mang, il s’agirait - dans la photo ci-dessus - du lieutenant Lefebvre (à côté de la lampe tempête) et de son adjoint Bosboeuf

Le conflit éclate au printemps 1955 par des émeutes dans les grandes villes. Sévèrement réprimées, elles poussent les militants de l’UPC à prendre le chemin de la clandestinité. Décembre 1957 : Paris décide de déployer la zone de pacification du Cameroun (Zopac), réplique du dispositif de la bataille d’Alger conduite par Massu, mais dans un cadre rural. Un certain Pierre Messmer, Haut-commissaire du territoire, est à la manœuvre. En métropole, personne n’est au courant, décrypte Manuel Domergue. Ce silence s’explique en grande partie par l’absence de curiosité de la presse, le manque d’études historiques (à part celle d’Achille Mbembe), mais surtout par la propagande intense des autorités françaises pour couvrir les exactions commises par des unités militaires souvent composées de supplétifs tchadiens, congolais, sénégalais... S’il est délicat d’établir un bilan précis des victimes de ce conflit, les auteurs livrent une fourchette d’estimations : 20000 morts pour la seule année 1960, selon le général Max Briand, chef des opérations militaires ; 20000 à 100000 morts entre décembre 1959 et juillet 1961, selon la revue Réalités ; 61300 à 76300 civils tués de 1956 à 1964, selon les archives britanniques citées par l’historienne Meredith Terretta ; 120000 morts au 1er janvier 1960 en pays Bamiléké, selon André Blanchet, journaliste au Monde citant un « officiel français ». On est donc loin d’un « génocide » tel que le relaient de nombreuses voix militantes sur le Web. Au passage, le lecteur apprendra que l’ouvrage terrifiant et exagéré attribué à un certain Max Bardet est vraisemblablement l’œuvre de Constantin Melnik, ancien patron des services secrets à Matignon sous Michel Debré. Pour autant, ce bilan reste très lourd pour une population estimée à 3 millions de personnes.

Le cadavre de Paul Momo, tué en novembre 1960 à Bahouan

Cette grande « efficacité » à éradiquer les maquisards réfugiés dans les forêts montagneuses du pays Bamiléké tient à l’expérience des soldats qui mènent cette « pacification ». Anciens d’Indochine et d’Algérie, ils maîtrisent à la perfection les leçons du colonel Charles Lacheroy, le théoricien de la DGR. Souvent, ils ont aussi servi sous les ordres des colonels Bigeard et Trinquier, maîtres d’œuvre de la bataille d’Alger. Au Cameroun, ils adaptent leur savoir-faire en généralisant :

les assassinats ciblés des dirigeants de la rébellion (un peu comme le plan Phoenix mené par la CIA au Vietnam dans les années 1967-1972) ;

la torture des opposants pour forcer la conversion des rebelles et faire basculer les civils par la terreur.
Ce dernier volet est particulièrement développé, au point que des fonctionnaires français -un juge ou un sous-préfet qui témoignent pour la première fois dans cet ouvrage- tenteront en vain d’en freiner l’usage.

Martin Singap, chef d’état-major de l’Armée de libération nationale du Kamerun (ALNK), tué le 8 septembre 1961

Au bout des 650 pages de ce récit captivant, on comprend mieux comment les régimes du pré-carré africain (dont le Cameroun, affirment les auteurs, fut le laboratoire) s’appuient sur des structures sécuritaires très solides. Entièrement basées sur le renseignement, hyper centralisées autour du chef de l’Etat (le président Ahidjo fut un modèle du genre), elles permettent de contrôler la vie politique et de museler tout opposant.

David SERVENAY

Une combattante nationaliste photographiée par les forces de sécurité, en février 1969

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  • David SERVENAY

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    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source