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Le Monde, 4 janvier 2011

Côte d’Ivoire : L’ONU recolonise

Suivi d’un commentaire

par Tierno MONENEMBO


Des femmes prient pour la paix, à Abidjan, le 27 décembre 2010

Pauvre Afrique. Hier, on lui imposait ses dictateurs. Aujourd’hui, on lui choisit ses "démocrates". Les rappeurs, ces Prévert des nouveaux temps, viennent d’inventer un néologisme qui fait fureur d’un bout à l’autre du continent : la démocrature. Entendez, ce système hybride (le visage de la démocratie, le corps diabolique de la dictature) qui a le don de déchaîner les passions et d’ajouter à la confusion.

Côte d’Ivoire


Qui a gagné les élections en Côte d’Ivoire, qui les a perdues en Guinée ? Cette question qui a l’air d’embraser l’univers n’a aucun sens dans les faubourgs de Conakry et d’Abidjan où, bon an, mal an, la vie politique n’aura jamais qu’un seul régime, la disette, et une seule loi : "tout ce qui n’est pas obligatoire est interdit", pour reprendre le fameux mot de Léon Campo. Là-bas, on préfère d’expérience les mauvaises élections aux guerres civiles bien réussies. Mieux vaut encore Bokassa et Mobutu que les drames du Liberia ou de la Sierra Leone ! La bête humaine s’habitue à l’enfer du despotisme, certainement pas aux massacres à la rwandaise !

Des soldats de l’ONU patrouillent à Abidjan, le 30 décembre 2010

Or, les démons de la violence et de la haine hantent à nouveau la Côte d’Ivoire. Comme en 2000, le pays va se couper en deux, il va brûler comme une paille, plus rien ne peut l’empêcher. La faute à qui ? Au monde entier et d’abord et avant tout à cette fameuse communauté internationale qui n’est jamais mieux dans son rôle que quand elle rallume les incendies qu’elle est censée éteindre. Formellement, ce "machin" derrière lequel se cachent les grosses griffes des Etats-Unis et de l’Union européenne ne pèse pas plus que le poids d’un arbitre. Son rôle se limite à prévenir les conflits et à proposer une solution négociée lorsque ceux-ci s’avèrent inévitables. Aucune circonstance exceptionnelle ne lui permet de déborder de ce cadre-là. C’est du moins ce que croyaient les néophytes, les sorciers de la diplomatie, eux ne manquant jamais d’arguments pour justifier l’injustifiable. Disons-le clairement : l’ONU n’a pas à décider qui est élu et qui ne l’est pas à la tête d’un pays (le cas ivoirien compte peu en l’occurrence). Le faisant, elle outrepasse ses droits, ce qui lui arrive de plus en plus. Au point que, derrière le langage feutré de ses diplomates, on distingue des bruits de bottes coloniales. A la manière dont Barack Obama, Nicolas Sarkozy ou Ban Ki-moon, traitent ce pauvre Laurent Gbagbo, on croit revoir Gosier-d’Oiseau (célèbre personnage du Vieux nègre et la médaille, roman du Camerounais Ferdinand Oyono) transpirer sous son casque en engueulant ses nègres dans une plantation d’Oubangui-Chari.

Des soldats de l’ONU patrouillent à Abidjan, le 31 décembre 2010

Nous ne soutenons pas Laurent Gbagbo. Nous nous contentons de rappeler un principe. D’ailleurs, le pestiféré d’Abidjan n’a pas besoin de notre soutien : l’arrogance des chancelleries et l’hystérie des médias travaillent pour lui. La diabolisation dont il est l’objet a fini par le rendre sympathique aux yeux de ses pires détracteurs. "A force de jeter une grenouille de plus en plus loin, on finit par la jeter dans une mare", dit un proverbe peul... Nous ne contestons pas non plus l’élection d’Alassane Ouattara (nous sommes même convaincus que psychologiquement et techniquement, il est mieux outillé que n’importe lequel de ses concurrents pour gouverner). Nous disons simplement que le rôle de la communauté internationale ne revient pas à prendre des positions partisanes et à se répandre en déclarations intempestives encore moins dans une situation aussi explosive que celle de la Côte d’Ivoire. Pourquoi le défi et la menace du canon là où la discrétion, la ruse, la prudence et le tact bref, l’art de la diplomatie, auraient suffi ? Nous n’allons pas apprendre à des géopoliticiens de métier que la Côte d’Ivoire est la pierre angulaire de la sous-région et que, si elle sombre, elle risque d’entraîner ses voisins, alors que la Guinée tente une périlleuse expérience démocratique et que Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI) a déjà ses sanctuaires au Burkina Faso et au Mali. La situation paraît d’autant inquiétante qu’il plane sur la région un "non-dit" tribal lourd de menaces pour l’avenir : tout sauf un Dioula au pouvoir à Abidjan ; tout sauf un Peul au pouvoir à Conakry. La Côte d’Ivoire mérite-t-elle de brûler pour les besoins des statistiques ou pour les beaux yeux de Laurent Gbagbo ou d’Alassane Ouattara ? Non, assurément non ! Henri Konan Bédié, Laurent Gbagbo, Alassane Ouattara, où est la différence ? Ils forment le trio maléfique qui a ruiné le pays d’Houphouët-Boigny. A Bédié, le poison de l’ivoirité, à Ouattara, celui de la sécession, à Gbagbo celui de la confiscation du pouvoir. Chacun de ces caïds a montré combien il était prêt à sacrifier sa patrie au profit de son pouvoir personnel. De ce point de vue, ils n’ont rien d’exceptionnel.

Laurent Gbagbo

La quasi-totalité des chefs d’Etat africains sont au pouvoir à la suite d’un putsch sanglant ou d’une élection truquée. Une loi non écrite permet à chacun de tuer, de voler et de tricher pour arriver au pouvoir. La nouveauté, ce sont les "scrupules" avec lesquels les grands de ce monde regardent cela. Congo, Rwanda, Somalie, jusqu’ici ils ont encouragé les trucages électoraux et les putschs et fermé les yeux sur les pires atrocités au gré de leurs intérêts. Et voilà que ces messieurs sont soudain pris d’un excès d’états d’âme ! Eh bien, s’ils sont devenus aussi vertueux qu’ils le prétendent, pourquoi ne vont-ils pas fouiller dans les cuisines électorales du Burkina, de la Tunisie ou de l’Egypte ? Sont-ils sûrs que les dynasties présidentielles du Gabon et du Togo sont sorties de la vérité des urnes ? Se seraient-ils comportés ainsi s’il s’était agi de l’Iran, de la Birmanie ou de la Chine ?

Des soldats de l’ONU patrouillent à Abidjan, le 31 décembre 2010

Ce raffut fait autour de Ouattara est tel qu’il en devient suspect. Que veut sauver la communauté internationale, à la fin : la Côte d’Ivoire ou un de ses protégés ? Ouattara et Gbagbo sont les loups-jumeaux de la politique ivoirienne : même teint, même sourire carnassier, même poids électoral (l’un contrôlant la Commission électorale et l’autre la Cour suprême). Il y a cependant entre eux une différence de taille : le carnet d’adresses. Dans le monde mesquin et corrompu qui est le nôtre, plus besoin de formule magique, ce joujou-là suffit à ouvrir les plus secrets des sésames. Ancien directeur adjoint du Fonds monétaire international (FMI), Ouattara se trouve au coeur du complexe réseau qui gouverne ce monde alors que, modeste professeur d’histoire, Gbagbo, hormis un bref exil à Paris, n’est jamais sorti de chez lui. Ce petit détail-là explique mieux que tout (les longs couplets sur la démocratie par exemple) pourquoi une simple élection africaine a pris une dimension mondiale. Le village global est bel et bien là : la planète des copains et des coquins ! Et ses lois s’appliquent partout aussi bien en Côte d’Ivoire que dans la Guinée voisine où, Alpha Condé, le président "élu" est un ami des présidents africains et un vieil habitué des ministères parisiens.

Alassane Dramane Ouattara

"Je ne me vois pas échouer cette élection", affirma le nouveau président guinéen, au lendemain du premier tour, alors qu’il accusait un retard de près de 25 points sur son concurrent. Il ne croyait pas si bien dire : l’élection fut prolongée de cinq mois, le temps sans doute que le "bon" candidat soit prêt avec à la clé, l’incendie de la Commission nationale électorale indépendante, les vols du fichier informatique, le tout suivi d’un véritable nettoyage ethnique. Il n’y eut aucune enquête et ces sourcilleux jurés de la communauté internationale n’y trouvèrent rien à redire. Comme pour confirmer ce que tout le monde savait déjà : pour être élu en Afrique, pas besoin de mouiller la chemise. Avec un peu de chance et quelques copains bien placés à l’ONU, à la Maison Blanche, à l’Elysée ou au Quai d’Orsay, vous êtes sûr de passer même à 18 %.

Tierno MONENEMBO

Des soldats de l’ONU patrouillent à Abidjan, le 1er janvier 2011

Commentaire

Les critiques de Tierno Monenembo sont le plus souvent fondées, mais son raisonnement est incohérent.

Tout d’abord, il est ridicule d’affirmer que le problème ivoirien puisse être résolu par "l’art de la diplomatie", puisque Laurent Gbagbo, après avoir systématiquement repoussé l’élection présidentielle pendant des années, refuse catégoriquement de s’en aller, tandis qu’Alassane Ouattara exige tout aussi catégoriquement son départ. L’option diplomatique a été tentée sans le moindre résultat concret.

La conclusion implicite de Tierno Monenembo est que les Africains, sous prétexte d’éviter une guerre civile, devraient systématiquement se soumettre à la politique du fait accompli de n’importe quel despote, et toute ingérence extérieure visant à soutenir la démocratie serait du néocolonialisme.

Et si ces mêmes despotes réinstauraient l’esclavage, faudrait-il, là encore, laisser faire pour éviter d’être accusé de néocolonialisme ?

A quoi bon dénoncer les dictatures, si on ne préconise rien d’autre que la soumission aux dictateurs ?

Frank BRUNNER

AUTEURS 

  • Tierno MONENEMBO

  • Côte d’Ivoire : L’ONU recolonise

    4 janvier 2011, par lionne   [retour au début des forums]

    De quoi se mêle l’Europe et les Etat-Unis . Dans la plupart des élections en Afrique on parle de tricherie . Bizarrement cette fois ci non , élection normale , pas de tricherie .

    Alassanne Dramane Quattara et Laurent Gbagho sont pareil . Pas mieux l’un que l’autre .

    Alassanne Dramane Quattara est musulman , il est devenu le préféré de L’Europe et des Etat-Unis , donc pas de tricherie .
    Laurent Gbagho pas de chance il est catholique donc tricheur pour les collabos européens et américains .

    La Côte d’Ivoire doit vivre sa politique , faire sa révolution mais n’a pas besoin de nous . Si il y a une guerre civile c’est leur problème . Cela ne nous empêche pas de donner notre avis mais d’intervenir politiquement ou militairement non pas d’accord .

    je n’ai aucune sympathie pour Laurent Gbagho mais c’est louche la réaction de l’Europe et des Etat-Unis .

    Courage Mr Laurent Gbagho défendez vous , gardez votre place et si il faut faîtes scission avec le Nord de la Côte d’Ivoire car demain vous serez asservie par le Nord qui est musulman .

    Répondre à ce message

    Côte d’Ivoire : L’ONU recolonise

    16 juin 2011   [retour au début des forums]

    Well I truly enjoyed reading it. This subject offered by you is very constructive for good planning. =-=

    Répondre à ce message,SVP

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