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Le Temps, 5 janvier 2011

Informations internationales : Persécutés dans l’indifférence

par Patricia BRIEL


Le cadavre d’un copte tué dans un attentat contre une église, à Alexandrie, en Egypte, le 1er janvier 2011

« Nous n’avons plus de repères. Nous ne pouvons plus dire que l’Egypte est notre terre. Beaucoup de coptes songent à partir définitivement. » Atef Michael vit depuis vingt-sept ans en Suisse. Membre de l’Eglise copte orthodoxe de Suisse romande, il s’inquiète pour le sort de ses coreligionnaires en Egypte, où il se rend régulièrement pour revoir ses amis et administrer l’héritage de son père. « Dans un siècle, il n’y aura plus de chrétiens dans ce pays, prédit-il. Le gouvernement ne protège pas les coptes et laisse faire les islamistes. Le président, Hosni Moubarak, a condamné l’attentat contre l’église d’Alexandrie, mais ce ne sont que des mots. En réalité, il s’en fiche. Le gouvernement n’assure pas la sécurité des coptes, qui sont victimes de vexations et de discriminations au quotidien. »

Hosni Moubarak


Les violences contre les chrétiens s’intensifient dans le monde et les poussent à l’exil, observent les spécialistes du fait religieux. Les persécutions dont ils sont victimes, exception faite des attentats spectaculaires comme ceux de Bagdad et d’Alexandrie, se heurtent généralement au silence et à l’indifférence de la communauté internationale. L’attentat d’Alexandrie a certes été condamné par de nombreux gouvernements occidentaux, mais la politologue française Annie Laurent, auteure d’un livre (1) consacré à la situation des chrétiens en Orient, craint que ces réactions ne soient dictées par l’émotion et restent sans effet. « Les pays occidentaux doivent exiger des pays musulmans et d’Israël, où les chrétiens souffrent aussi de discriminations, une égalité de traitement pour les chrétiens. Il faut une exigence de réciprocité. » Car, avertit Annie Laurent, « une épuration confessionnelle est à l’œuvre notamment en Irak, en Egypte et en Turquie. Les chrétiens y sont victimes de brimades, de discriminations et de violences quotidiennes. » Quelques exemples. En Egypte, les permis de construire des églises sont délivrés au compte-gouttes, et après des années de procédures. Les coptes n’ont pas le droit d’enseigner l’arabe dans les écoles publiques, alors que c’est leur langue. En Irak, la nouvelle constitution prévoit que la charia soit l’unique source du droit. En sept ans, la communauté chrétienne de ce pays s’est réduite de moitié, passant de 800000 à 400000 membres. Au Pakistan, les chrétiens sont régulièrement accusés de blasphème. En Turquie, la mention de la religion sur la carte d’identité défavorise les chrétiens sur le marché du travail.

Annie Laurent

Annie Laurent voit dans ces discriminations des relents du statut de « dhimmitude », qui a déterminé les droits des chrétiens et des juifs dans les pays conquis par les musulmans. Bien qu’aboli par l’Empire ottoman à la fin du 19e siècle, ce statut reste appliqué dans les faits, de manière variable selon les Etats. René Guitton, membre du réseau d’experts de l’Alliance des civilisations des Nations Unies, n’a pas hésité à parler de « christianophobie » dans un livre (2) récent sur les persécutions contre les chrétiens et le silence qui les entoure. « Dans certains cas », cette christianophobie « se traduit par la mise en œuvre d’une politique assimilable à une purification ethnico-religieuse qui vise à chasser du berceau du christianisme ses habitants chrétiens, obstinément fidèles à la foi de leurs pères », écrit-il. Pour prévenir tout risque de récupération, René Guitton précise au Temps qu’il travaille depuis longtemps à créer des ponts entre l’Orient et l’Occident, et milite pour le dialogue des cultures. Il dénonce aussi bien les exactions contre les juifs et les musulmans. Bien que les persécutions contre les chrétiens aient aussi lieu en Asie et en Afrique, les attentats contre des églises à Bagdad, où 58 personnes ont péri, et à Alexandrie, où 28 morts ont été dénombrés, placent les pays du Proche et du Moyen-Orient sous les feux des projecteurs. « On a l’air de découvrir aujourd’hui que les chrétiens sont victimes de persécutions, mais cela fait un siècle que ça dure, ironise le journaliste et professeur franco-libanais Antoine Sfeir, directeur de la revue Les Cahiers de l’Orient. Il est vrai que ces persécutions atteignent des sommets aujourd’hui. Il y a une volonté d’éradiquer les chrétiens en Egypte pour en faire une terre exclusivement musulmane. » Les raisons qui expliquent ce phénomène sont nombreuses et complexes. Les experts observent que la christianophobie croissante va de pair avec la réislamisation des pays arabo-musulmans. « La banalisation de l’islam radical permet aux extrémistes d’agir plus facilement », explique René Guitton. « Les dirigeants du monde arabe ont peur de passer pour de mauvais musulmans, dit Antoine Sfeir. Ils laissent faire. » Et la pauvreté contribue à creuser le lit de l’extrémisme. « Le gouvernement n’aide pas les pauvres, mais les Frères musulmans le font », remarque Atef Michael. Les chrétiens sont aussi les victimes collatérales d’une guerre fratricide qui déchire l’islam. Antoine Sfeir évoque la radicalisation de l’islam sunnite, en conflit avec le chiisme. Les chrétiens constituent des cibles d’autant plus faciles qu’ils sont assimilés de manière générale à l’Occident. « Les guerres en Irak et en Afghanistan sont perçues comme une nouvelle croisade, explique René Guitton, et les relents des anciennes croisades persistent. »

René Guitton

Antoine Sfeir, qui se décrit comme un militant de la laïcité, met aussi en exergue la responsabilité de l’Occident. « En s’alliant, dans les années 1950, avec l’Arabie saoudite, en vertu d’intérêts politiques, stratégiques et économiques, l’Occident a vendu son âme », dit-il. De plus, avance René Guitton, les Occidentaux « se sentent mal à l’aise pour dénoncer ce qui se passe, car ils éprouvent un sentiment de culpabilité à cause des méfaits de la colonisation. » Les pays occidentaux ont beau être en mauvaise posture pour dénoncer les persécutions, leurs timides réactions n’en exaspèrent pas moins le père jésuite Jean-Bernard Livio, qui connaît bien la situation des chrétiens au Proche et au Moyen-Orient. « Si une synagogue est attaquée, cela provoque un tollé général. Si une mosquée est brûlée, c’est quasiment la guerre sainte. Et lorsqu’on s’en prend à une église chrétienne, c’est l’indifférence qui règne. Tous les acteurs qui pourraient être influents se fichent éperdument du sort des chrétiens, car ils ont pris une trop grande distance avec leurs racines chrétiennes. » Dans un éditorial qu’il a écrit pour la revue Choisir du mois de janvier, le Père Livio évoque non seulement la « chasse aux chrétiens » au Moyen-Orient, mais aussi l’intolérance envers le christianisme qui règne en Europe. Ses propos font écho à ceux du pape Benoît 16, qui a dénoncé, en décembre 2010, les persécutions dont les chrétiens sont victimes et une « christianophobie » croissante en Europe. Christianophobie qui s’exprime notamment par un « laïcisme agressif ». Toutefois, une prise de conscience a eu lieu en Occident, affirment les experts. Mais les condamnations et les déclarations d’intention ne suffisent pas pour assurer la sécurité des chrétiens en Orient. Des sanctions économiques et une alliance avec les musulmans modérés pour combattre l’islamisme s’avéreraient plus efficaces. Trop tard ? « L’atmosphère entre les musulmans et les chrétiens d’Egypte est maintenant vraiment infectée », remarque Mikhaïl Megally, prêtre de l’Eglise copte orthodoxe de Suisse romande, qui se trouve à Meyrin. « Les pays occidentaux ne feront rien, s’attriste Leila Fahmy, une copte installée en Suisse depuis quarante-sept ans. Nous ne comptons pas sur eux. »

Patricia BRIEL

Antoine Sfeir

(1) Les chrétiens d’Orient vont-ils disparaître ? Editions Salvator, 2008

(2) Ces chrétiens qu’on assassine, Flammarion, 2009

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