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jeudi 23 mai 2013
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Le Temps, Infosud, 12 janvier 2011

Tunisie : Ben Ali, la dérive autiste d’un autocrate

par Angélique MOUNIER-KUHN et Tihef BALDIGE


Des véhicules incendiés, à Kasserine, le 9 janvier 2011

« L’époque que nous vivons ne peut plus souffrir ni présidence à vie ni succession automatique à la tête de l’Etat, desquelles le peuple se trouve exclu. » Le 7 novembre 1987, à 06h30, sur les ondes de Radio-Tunis, la voix morne de Zine el-Abidine Ben Ali est la première à proclamer le changement d’ère en Tunisie. Ministre de l’intérieur, âgé de 51 ans, il annonce avoir démis Habib Bourguiba, qui règne au sommet de l’Etat depuis que la Tunisie s’est affranchie de tutelle française en 1956, en raison de son état de santé « physique et mental ». Dans une même tirade, il s’arroge la présidence, le commandement des armées et promet pluralisme politique et libéralisation des médias. A l’époque, la Tunisie traverse une mauvaise passe. La situation sociale est tendue ; le péril islamiste s’affirme.

Tunisie


« Rien ne prédestinait Ben Ali à devenir diplomate (ambassadeur à Varsovie de 1980 à 1984), ni politicien. Il n’est doté ni de charisme, ni d’une intelligence manifeste », assène un connaisseur. « Ce n’est qu’un bon flic », assure un autre. C’est le père de sa première épouse, Naïma Kefi, dont il était le chauffeur, qui aiguillonne la carrière de ce natif de Hammam-Sousse, bourg de la côte Est de la Tunisie. Modeste d’origine, épais de carrure, Zine el-Abidine Ben Ali, serait toujours, après ses plus de deux décennies au pouvoir, « très peu sûr de lui et terriblement paranoïaque, avance notre observateur. Il redoute plus que tout d’être destitué de la même manière qu’il a démis son prédécesseur ». « Son régime est assis sur deux pilliers, explique Catherine Graciet, journaliste spécialiste du Maghreb. L’Etat policier, qui quadrille toutes les villes et le parti Etat, le Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), dont les cellules rayonnent dans tous les quartiers. » « Ben Ali a un titre de général trompeur. Il ne vient pas de l’armée, mais a fait toute sa carrière dans le système sécuritaire. Spécialiste du renseignement, il est le responsable de la répression qui a sévi dans les campus universitaires dans les années 1980 », rappelle Vincent Geisser, chercheur au CNRS. Cette poigne implacable lui vaut le surnom de « cow-boy » et, à compter de 1985, le cumul des portefeuilles : Sécurité, puis Intérieur, puis chef du gouvernement de Bourguiba. « Nul n’ignore son passé sécuritaire, mais l’arrivée au pouvoir de ce « Bonaparte à la tunisienne » est unanimement accueillie avec soulagement », poursuit le spécialiste. « J’étais porte-parole d’un syndicat à l’université, se remémore Anouar Gharbi, coordinateur du Comité de soutien du peuple tunisien en Suisse. J’avais écrit un article sur l’espoir de changement suscité par son discours. » Trois ans plus tard, Anouar Gharbi se déracine. Les promesses n’ont pas été tenues. Ou si peu. « Le tournant, c’est 1989, relève Vincent Geisser. Une répression terrible s’abat sur les islamistes. Ils sont arrêtés par milliers, une quarantaine d’entre eux meurent sous la torture et les autres s’exilent en masse. » L’opposition de gauche, qui a perdu ses illusions et se cabre, est réprimée. En dépit de modifications législatives, la presse reste engoncée dans son monolithisme. Dans sa monumentale et flagorneuse biographie publiée sur le site de la présidence tunisienne, Zine el-Abidine Ben Ali ne lésine pourtant pas sur ses mérites : respect des libertés fondamentales, démocratie, pluralisme... Autant d’améliorations portées à son crédit, lit-on, qui lui valent ses victoires par un « vaste consensus national » aux cinq présidentielles de 1989 (99,27 % des voix) à 2009 (89,62 %). Avec une même régularité, les ONG dénoncent, elles, les innombrables violations des droits de l’homme au pays du jasmin. A l’automne 2010, Human Rights critiquait ainsi le musellement des syndicats. Six mois plus tôt, elle fustigeait la persécution des anciens prisonniers politiques.

Zine El-Abidine Ben Ali

Si son visage, cheveux teints et traits figés, monopolise la une des journaux, s’affiche sur toutes les façades et dans la moindre échoppe, Zine el-Abidine Ben Ali se donne peu à voir de son peuple. Ses visites surprises en province et ses discours télévisés sont courts et rares. Tout comme ses excursions à l’étranger. Le secret de celles qui le conduisent en Allemagne ou en France se faire soigner -on évoque un cancer de la prostate- est toujours bien gardé. Aussi pour les Tunisiens, la double apparition de Zine el-Abidine Ben Ali à la télévision, le 28 décembre 2010, puis le lundi 10 janvier 2011, est un révélateur de la gravité de la situation. « Il n’a lancé aucun appel pour écouter les forces vives du pays et instaurer le dialogue. Quel autisme ! A continuer de croire au miracle économique, on s’est tu trop longtemps sur cette Tunisie inégalitaire, qui marginalise les jeunes et confisque les libertés », tempête Khadija Chérif, secrétaire générale, à Paris, de la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme. Par le passé, Zine el-Abidine Ben Ali a pourtant su exploiter une certaine fibre sociale avec adresse. « Il a mis sur pied un système de redistribution, via des fonds sociaux, qui a permis d’allouer une partie des ressources aux plus démunis », explique un connaisseur. « Une sorte de paternalisme social fortement mis en scène qui l’a posé en président bienfaiteur. Alors que l’Algérie voisine sombrait dans la guerre civile, dans les années 1990, et que le Maroc croupissait dans la pauvreté, les Tunisiens mangeaient à leur faim et de ce fait, se résignaient au régime », ajoute Vincent Geisser. En outre, poursuit Catherine Graciet, « il a eu l’habileté de s’appuyer sur les remarquables technocrates tunisiens. Il a fait très tôt le choix du libéralisme, et les a laissé gérer les grands équilibres macroéconomiques ». Avec un succès indéniable, qui a valu à la Tunisie les faveurs de la Banque mondiale et du FMI. A l’automne passé, ce dernier la créditait d’avoir « relativement bien surmonté la crise internationale », la croissance de son PIB ayant fléchi à 3,1 % en 2009 après 4,5 % en 2008.

Un bâtiment administratif incendié, à Kasserine, le 9 janvier 2011

Mais ce bilan masque une réalité douloureuse : « La poussée démographique est telle, que le chômage des jeunes est très élevé (jusqu’à 60 % dans certaines régions), relève Catherine Graciet. Et une erreur a été commise en poussant la Tunisie à devenir un pays de services. Les filières de gestion-management ont pullulé, sans avoir de débouché à offrir. Cela a nourri la frustration. » Elle apparaît aujourd’hui d’autant plus malaisée à contenir, qu’elle est exacerbée par la dérive affairiste du régime, devenue flagrante à partir de la fin des années 1990. « Elle a sapé tous les efforts socio-économiques », affirme un bon connaisseur. « Ce qu’est devenu mon pays en cinq lettres ?, raille Anouar Gharbi, une M.A.F.I.A ». Catherine Graciet, qui a étudié la question, évoque un clan d’une cinquantaine de personnes, régenté par la seconde épouse de Zine el-Abidine Ben Ali, Leïla, née Trabelsi, ses frères et ses neveux, obnubilés par la quête d’un « enrichissement sans limite et ayant mis le grappin sur une vaste partie de l’économie ». Pressions, manipulations, malversations : aucun business qui marche n’échapperait plus à la convoitise du « clan ». Dans un câble révélé par WikiLeaks, la diplomatie américaine fait, en 2008, une peinture édifiante de la corruption de la « Famille », des « penchants de nouveaux riches » et des « abus flagrants » des Trabelsi. « La corruption, conclut le diplomate, c’est l’éléphant dans la maison ; un problème connu de tous, mais que personne n’évoque publiquement. » Ce n’est plus le cas, et « le sentiment que certains s’enrichissent en volant le peuple est devenu insupportable », souligne Vincent Geisser. Jusque-là, l’autocrate Zine el-Abidine Ben Ali parvenait à étouffer toute contestation, sans donner des « martyrs » à la cause de ses détracteurs par une répression trop brutale. Il n’a plus cette retenue. Car dans ce petit pays à la chaîne de commandement parfaitement huilée, l’ordre de tirer à balles réelles sur la foule est très probablement venu d’en haut. Avec plusieurs dizaines de morts ces derniers jours, « quoi qu’il arrive, conclut Vincent Geisser, le régime est fini, dans le cœur et dans la tête des Tunisiens. »

Angélique MOUNIER-KUHN

Vue de Regueb, le 10 janvier 2011

Dans Tunis, quadrillée par les forces policières

« Continuez votre chemin sans regarder derrière vous ! » Mardi 11 janvier 2011, l’avenue Habib-Bourguiba, la magnifique artère du centre de Tunis, fait piètre figure. Envolés, les couples d’amoureux à la démarche lascive et les jeunes Méditerranéennes aux allures occidentales. Ce matin-là, les passants, houspillés par les forces de l’ordre, hâtent le pas sous une pluie glaciale. Et pour cause : la ville est quadrillée de policiers, les uns vêtus d’uniformes noirs, les autres en civil pour mieux tenter de se fondre dans le décor. Et cela alors que les bus de la société nationale ont été réquisitionnés et transformés pour l’occasion en fourgons. Au lendemain des mesures d’apaisement annoncées par le président de la République, la capitale tunisienne reste pourtant bien tendue. Lundi 10 janvier, les grandes surfaces ont fermé avant l’heure. L’ordre est venu de tout en haut. Et elles n’ont pas été rouvertes le lendemain. Dans la ville, le moindre attroupement est violemment dispersé par les forces de l’ordre. Alors que les terrasses des cafés sont désertées, leurs salles ne désemplissent pas. Et les discussions y vont bon train. « Il paraît que ça s’embrase à Kairouan. Ils ont tiré sur les manifestants », lance à voix basse une jeune femme. Diplômée en marketing au chômage, Amira (un nom d’emprunt) suit un troisième cycle universitaire. Mais ce mardi 11 janvier, elle ne s’est pas rendue à la fac : le président Ben Ali vient d’ordonner la fermeture de toutes les écoles et des universités de la capitale. Quelques rues plus loin, avenue des Etats-Unis, un groupe de journalistes tente une manifestation, vers 10h00, autour du bâtiment du syndicat local. Mais ils sont aussitôt encerclés par les policiers en noir qui les poussent à l’intérieur des locaux. Ils n’en sortent qu’en fin de journée, au compte-gouttes. Vers midi, c’est un groupe d’artistes qui essaye de protester au milieu de l’avenue Bourguiba. Aussitôt encerclés, ils font la sourde oreille aux ordres de circuler. Policiers en civil et en uniforme foncent alors dans le tas. Raja ben Ammar, comédienne populaire et directrice de théâtre, est bousculée et insultée. Les manifestants tentent alors de se réfugier dans l’ambassade de France, qui se trouve non loin. Mais les forces de l’ordre les détournent vers des ruelles parallèles.

Scène d’émeute à Regueb, le 10 janvier 2011

Arbi Chouikha, âgé de 58 ans, professeur d’université, suit les événements de très près. « Le pouvoir politique ne dispose plus d’assez de troupes pour contenir le mouvement qui s’étend dans tout le pays, dit-il. La fermeture des établissements scolaires et universitaires vise à neutraliser ces espaces pour renforcer la présence policière sur d’autres foyers qui s’agitent un peu partout. Le problème, poursuit-il, c’est que le pouvoir s’est enfermé dans un schéma de pensée complètement obsolète, qui consiste à croire qu’en verrouillant les espaces d’expression, et en entretenant la peur, il peut tout se permettre et tout obtenir. » Clairement, les manifestants redoutent le retour au calme. Cela permettrait alors aux autorités de mener une répression dans le silence absolu, comme cela a déjà été souvent le cas.

Tihef BALDIGE/Infosud

Evacuation du cadavre d’un manifestant tué par la police, à Sidi Bouzid, le 10 janvier 2011

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