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Le Monde, 19 janvier 2011

Côte d’Ivoire : Laurent Gbagbo, chef ethnocentriste


Vue du port d’Abidjan, le 18 janvier 2011

Laurent Gbagbo s’est maintenu au pouvoir après avoir récusé les résultats du scrutin présidentiel favorables à Alassane Ouattara tels que proclamés par la commission électorale indépendante, certifiés par l’ONU et reconnus par la communauté internationale.

Côte d’Ivoire


Il y a aujourd’hui un risque de guerre civile. Dans certains quartiers d’Abidjan, à la suite des interventions des forces de l’ordre fidèles à Laurent Gbagbo, il y a eu des disparus dont les familles restent sans nouvelles, les reportages montrent des cadavres gisant dans les rues, les agents de la morgue refusent de rendre les corps des personnes assassinées à leur famille. Le soupçon pèse sur l’existence de charniers et la pratique d’incinération des corps à faire disparaître du comptage des victimes. Hors d’Abidjan, principalement dans l’ouest du pays, des ONG signalent de graves violences contre les civils.

Des fèves de cacao au port d’Abidjan, le 18 janvier 2011

Le souci d’une analyse rigoureuse nous conduit à reconnaître qu’il n’y a pas, en Côte d’Ivoire, de haine atavique entre prétendus groupes ethniques ennemis, ni même entre autochtones et allogènes, entre sudistes et nordistes, encore moins entre chrétiens et musulmans. Des tensions multiformes existent, parfois vives, notamment sur les conditions d’accès à la terre, et ce de longue date. Mais l’imbrication des intérêts mutuels a généralement favorisé des solutions négociées aux désaccords récurrents. Qui plus est, la Côte d’Ivoire reste une terre où le métissage est ancien. C’est un melting-pot transethnique, cosmopolite et pluriconfessionnel. Qui serait contre qui dans une guerre "civile" ivoirienne ? La réponse n’a rien d’évident. Si des circonstances se sont conjuguées au cumul des peurs, des rancoeurs et des intérêts égoïstes pour provoquer des affrontements entre populations dans l’ouest de la Côte d’Ivoire ces dernières semaines, il faut aussi rappeler la résilience d’une majorité d’Ivoiriens, tous bords confondus, qui affrontent la crise sans verser dans l’hostilité. A l’échelle nationale, les partisans de Laurent Gbagbo sont une minorité tonitruante et agissante, monopolisant les médias d’Etat désormais caporalisés, mais il ne faut pas en surestimer le poids démographique.

Scène de rue à Abidjan, le 18 janvier 2011

Des arguments sont utilisés par Laurent Gbagbo : la défense de la souveraineté nationale ou le risque de voir le pays tomber sous la coupe de l’étranger. C’est une rhétorique de diversion. Ses adversaires politiques sont tout autant patriotes que lui et aussi désireux de renforcer les racines endogènes du développement économique dans un partenariat d’interdépendance avec les puissances occidentales (ou autres) qui soit plus équitable. Et, quoi qu’il dise, le régime Gbagbo est loin d’avoir tourné le dos à cet "étranger prédateur" qu’il prétend condamner, sans parler de son recours à des mercenaires libériens. Si différence idéologique entre les deux camps politiques il y a, elle se situe dans leur conception de la citoyenneté. Le régime Gbagbo en a une conception ethnocentriste : seuls les membres issus de groupes ethniques originaires du Sud ivoirien ont droit au chapitre pour élire leur chef. De sorte que l’idée d’annuler le vote pro-Ouattara des départements du Nord et du Centre va pour ainsi dire de soi. Ces électeurs étant assignés par le régime au rôle de citoyens de seconde zone. A l’autre bord prévaut une conception républicaine de la citoyenneté fondée sur le droit du sol et l’égalité de tous les Ivoiriens, à distance du droit divin dont se réclame Laurent Gbagbo.

Scène de rue à Abidjan, le 18 janvier 2011

Mais l’idéologie n’est sans doute pas le facteur-clé pour comprendre la crise actuelle. Le clan Gbagbo lutte aujourd’hui d’abord et avant tout pour le pouvoir, pour conserver le pouvoir, pour la jouissance même du pouvoir, avec tous les avantages matériels associés. Comment des civils ivoiriens pourraient-ils s’exprimer librement et manifester quand des bras armés du régime sortant réservent d’impitoyables représailles à ceux qui s’opposent ouvertement ou sont seulement soupçonnés d’avoir mal voté ?

Scène de rue à Abidjan, le 18 janvier 2011

Les collègues résidant en Côte d’Ivoire ou ayant de la famille là-bas n’ont pas été sollicités pour d’évidentes raisons de sécurité.

Michel Agier, Ecole des hautes études en sciences sociales, EHESS ; Jean-Loup Amselle, EHESS ; Karel Arnaut, Université de Gand ; Ralph Austen, University of Chicago ; Georges Balandier, EHESS ; Thomas Bassett, University of Illinois at Urbana-Champaign ; Jean-François Bayart, CNRS ;
Laurent Bazin, CNRS ; Chantal Blanc-Pamard, CNRS ;
Sylvie Bredeloup, Institut de recherches en développement, IRD ; William Gervase Clarence-Smith, University of London ;
Jean-Paul Colleyn, EHESS ; Mamadou Diouf, Columbia University ; Jean-Pierre Dozon, EHESS ; Sandra Fancello, CNRS ; Boris Gobille, ENS de Lyon ; Alma Gottlieb, University of Illinois at Urbana-Champaign ; Joseph Hellweg, Florida State University ; Gilles Holder, CNRS ; Paulin J. Hountondji, Université d’Abomey-Calavi ; Ousman Kobo, Ohio State University ; Eric Lanoue, ARES ; Robert Launay, Northwestern University ; Marie Nathalie Leblanc, Université du Québec ; Marc Le Pape, CNRS ; Barbara Lewis, Rutgers University ; Bruno Losch, Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement, Cirad ; André Mary, CNRS ; Elikia M’Bokolo, EHESS ; Achille Mbembe, Université de Witwatersrand, Afrique du Sud ; Marie Miran-Guyon, EHESS ; J.D.Y. Peel, University of London ; Claude-Hélène Perrot, Université Paris-I ;
Benjamin Soares, Afrika-Studiecentrum ; Emmanuel Terray, EHESS ; Jean-Louis Triaud, Université de Provence ;
Claudine Vidal, CNRS, et Laurent Vidal, IRD.

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éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source