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Le Matin, 30 janvier 2011

La corruption mine le Fonds mondial contre le sida

par Elisabeth ECKERT


Une victime du sida

Le bras financier de l’ONU pour la lutte contre le sida et la malaria dans le monde est au cœur de la tempête. Cette ONG multimilliardaire vient de reconnaître des détournements de fonds pour 34 millions de francs suisses en Afrique. Et ce ne serait là que la pointe de l’iceberg. Des Etats-Unis à l’Europe, les pays donateurs se fâchent tout rouge.

Des victimes du sida


Depuis quelques jours, les attaques fusent. Enflent même. La Suède a, la première, gelé sa contribution au Fonds mondial contre le sida, la tuberculose et le paludisme, qui devait s’élever, pour 2011, à 85 millions de francs suisses. Troisième pays donateur, l’Allemagne vient de suivre, mercredi 26 janvier 2011, bloquant, elle aussi, ses versements de 300 millions de francs : « Je prends ces accusations de corruption et d’escroquerie très au sérieux, dénonce Dirk Niebel, ministre allemand au Développement. J’attends du Fonds qu’il fasse toute la lumière sur ces faits graves. Nous avons, de notre côté, mis sur pied une commission d’enquête spéciale. » D’un coup, d’un seul, près de 400 millions de francs -sur quelque 2 milliards de francs que collecte chaque année l’ONG sise à Genève- vont manquer dans les caisses. Et ce n’est pas fini. Le Congrès américain hausse le ton, jour après jour, contre « l’absence d’une comptabilité transparente ». Enfin, l’Irlande est appelée à geler, elle aussi, sa contribution de quelque 25 millions de francs...

Dirk Niebel

Les faits remontent à décembre 2010. Les propres services de contrôle financier de Global Fund -nom sous lequel le Fonds mondial contre le sida, la tuberculose et le paludisme est le plus connu- avaient dénoncé des détournements de fonds au Mali, en Mauritanie, en Côte d’Ivoire et en Zambie. Le montant des dons volatilisés s’élève « seulement » à 34 millions de francs, comme le reconnaît Michel Kazatchkine, directeur général du Global Fund, qui exige de ces Etats le remboursement intégral des sommes détournées : « Nous appliquons la tolérance zéro en ce qui concerne la corruption et le détournement de fonds », a-t-il déclaré à la presse, en début de semaine, à Genève. Certes. Mais les contrôleurs internes affirment eux-mêmes, dans leur audit de décembre 2010, qu’ils n’ont inspecté « qu’une infime partie » de l’affectation réelle des dons. Et que ce qu’ils ont découvert les a « stupéfaits ». Ainsi, en Mauritanie, 67 % des 6,2 millions de francs de dons audités et qui furent attribués à la lutte contre le sida ont été détournés. Au Mali, sur les 11 millions de francs contrôlés, 4 millions ont été dilapidés « en notes de frais, voyages d’agrément ou nuits d’hôtel », signale le rapport. Soit 36 %. Et les inspecteurs sont loin d’en avoir fini : « Au moins 70 % des factures révisées présentent des preuves de fraude », déclare ainsi le responsable du contrôle interne de Global Fund, John Parsons. Pour le Mali, les chiffres définitifs ne seront connus qu’en avril 2011. La Côte d’Ivoire ou la Zambie affichent des taux de détournement de fonds ou de fausses factures identiques.

Michel Kazatchkine

L’heure est donc grave. Même si la ministre suédoise au Développement, Gunilla Carlsonn, vient d’atténuer le tir, se déclarant « heureuse que les dirigeants du Fonds mondial ont empoigné le problème pour y remédier », l’ONG multimilliardaire, soutenue par le chanteur Bono, Bill Gates ou Bill Clinton, voit son image sérieusement égratignée. Et cela, au pire moment, celui du Forum de Davos où la lutte contre les pandémies est au centre de toutes les préoccupations humanitaires et où le Fonds est courtisé de tous. Le Fonds mondial contre le sida ne jouit peut-être pas de la même renommée publique que le CICR. C’est pourtant l’une des organisations non gouvernementales les plus riches et les plus puissantes au monde, avec des engagements dans des programmes sanitaires s’élevant à 21,7 milliards de dollars depuis sa création, en 2002. Cette organisation officie depuis bientôt dix ans comme collecteur de fonds pour l’ONU dans le domaine de la santé. Puis les redistribue aux ONG avalisées par l’ONU. Enfin, Global Fund réalise, en ce moment, le plus important chantier de Genève, près de la place des Nations, où le groupe Implenia lui construit un tout nouveau siège mondial, pour 92 millions de francs, sur 25000 mètres carrés, entièrement financé par des investisseurs privés.

Elisabeth ECKERT

Gunilla Carlsonn

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