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Le Figaro, 7 février 2011

Egypte : Les gueules cassées de la place Tahrir

par Cyrille LOUIS


Des manifestants, au Caire, le 6 février 2011

Tête bandée, bras plâtré ou lèvres commotionnées, ils sont les héros en guenilles de la révolte égyptienne. Depuis la terrible bataille qui les a opposés, mercredi 2 février 2011, aux nervis de Hosni Moubarak, les centaines de gueules cassées qui peuplent la place Tahrir éveillent parmi la foule des manifestants un élan de compassion et de fierté. On se presse autour d’eux pour leur donner l’accolade ou les prendre en photo. Certains, envahis par l’émotion, vont jusqu’à leur baiser les mains. « Ce sont eux qui ont sauvé notre révolution », s’exclame Sami Jamin, un journaliste venu leur porter des sandwichs fourrés à la purée de pois chiches.


Egypte

Malgré les conditions de vie précaires qui y règnent désormais, un grand nombre de ces blessés ont choisi de camper place Tahrir jusqu’à l’aboutissement de leurs revendications. « Ma femme m’a demandé de rentrer à la maison mais il n’en est pas question », témoigne Ahmed Ayad, dont le pied et le mollet gauches sont recouverts d’un plâtre. Mercredi, cet adjudant-chef de l’armée de terre, qui a déserté il y a treize jours pour rejoindre les manifestants, a été blessé par balle alors qu’il affrontait les combattants pro-Moubarak. « Le tireur, caché sur un pont, m’a touché pendant que je lui tournais le dos, raconte-t-il. Deux camarades m’ont porté jusqu’à l’infirmerie de la place. On m’a proposé de m’emmener à l’hôpital mais j’ai refusé car je voulais retourner au combat. Les médecins m’ont retiré la balle sur place, sans anesthésie. » Adossé à une balustrade à deux pas du Musée du Caire, Mohammed Saïd affronte fièrement les regards mi-horrifiés, mi-admiratifs qui sans cesse se posent sur lui. À 29 ans, ce garçon plutôt chétif fait songer à un adolescent. Il a le crâne bandé, deux doigts de la main droite plâtrés et la poitrine recouverte d’un large pansement. « Il était 15h00, lorsque des cavaliers sont arrivés sur la place, se souvient-il. J’ai essayé de désarçonner l’un d’eux, mais il a réussi à me frapper à plusieurs reprises avec son sabre. Comme je saignais beaucoup, je suis allé me faire soigner. Une heure plus tard, brûlant de me venger, j’étais de nouveau en train de me battre. C’est alors que j’ai été blessé au torse par une balle en caoutchouc. » Depuis, Mohammed a préféré ne pas donner de nouvelles à ses proches. « Je ne veux pas qu’ils se fassent du souci », dit-il.

Des manifestants, au Caire, le 7 février 2011

« Ces enfants sont des héros », répète un quinquagénaire en complet bleu nuit venu immortaliser l’instant avec son téléphone portable. « Ils sont propres, honnêtes, poursuit-il. Ces jeunes, les meilleurs que nous ayons eus depuis au moins un siècle, nous rendent notre honneur. » Assis dans l’herbe ou allongés sous des tentes de fortune, les gueules cassées de la place Tahrir savourent le vent de l’histoire et veulent croire que leurs sacrifices ne seront pas vains. Aux yeux de tous, ici, ils font déjà partie du panthéon révolutionnaire égyptien. Tout comme le jeune Mustapha Samir al-Saaoui, mort ces derniers jours, dont le visage doux et souriant orne une grande banderole sur laquelle on peut lire : « Martyre de la liberté, ami du Coran. » « Nos morts, inch’ Allah, sont au paradis », sourit le docteur Abdallah Mohsen, chirurgien-dentiste et pilier du petit hôpital de campagne installé à l’abri d’une bâche blanche, sur un trottoir de la place. Mercredi 2 février 2011, lorsque les partisans de Hosni Moubarak ont sonné la charge, plusieurs médecins et infirmiers se sont organisés, dans l’urgence, pour accueillir les blessés, qui se sont bientôt comptés par centaines. « Nous avons traité beaucoup de blessures par jets de pierre et de brûlures provoquées par des cocktails Molotov, explique M. Mohsen. Mercredi et jeudi, nous avons aussi dénombré 20 morts par balle. La quasi-totalité d’entre eux ont manifestement été exécutés par des gens qui leur ont tiré dans la tête, dans le cou ou dans le cœur. » Théâtre d’une solidarité saisissante, la place Tahrir reçoit un afflux ininterrompu de vivres et de médicaments pour les blessés. « J’ai apporté des bandages et de l’éosine », raconte un docteur en biochimie. « Les deux premières fois, je suis tombé sur des militants pro-Moubarak qui rodaient aux abords de la place et m’ont forcé à rebrousser chemin », précise-t-il.

Des manifestants, au Caire, le 7 février 2011

Bras dessus, bras dessous, Ali et Imad savourent joyeusement leur nouveau statut de héros. « Nous nous sommes rencontrés et sommes devenus amis, mercredi, dans la bataille », expliquent ces éclopés âgés de 25 et 27 ans, dont un homme vient respectueusement serrer la main. Souriant à l’appareil photo, ils assurent en montrant leurs bandages : « Le monde entier a été choqué qu’on puisse nous faire une chose pareille. » Quant à rentrer chez eux, ils n’y songent guère. « Nous préférons mourir libres sur cette place, rigolent-ils, que vivre bâillonnés à l’extérieur. »

Cyrille LOUIS

Ali et Imad

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