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L’Express, 8 février 2011

Egypte : Omar Souleimane et les détentions secrètes de la CIA

par Pauline TISSOT


Omar Suleiman

Alors que les forces de sécurité égyptiennes sont fortement critiquées actuellement pour leur gestion de la crise, qui secoue le pays depuis la mi-janvier 2011 -30 cas de meurtres selon la militante et experte Aïda Saif el-Dawla-, c’est au tour des services de renseignement égyptiens d’être suspectés d’actes de tortures. Et au premier rang des accusés se trouve Omar Souleimane fraîchement nommé vice-président par Hosni Moubarak.


Egypte

Ces accusations tournent toutes autour de la relation qu’il a entretenue depuis ses débuts d’homme d’Etat avec l’administration américaine. "Il a été l’homme de la CIA en Egypte pour les détentions secrètes", explique Jane Mayer, auteur de l’article The Dark Side, sur le site internet du magazine New Yorker. Plus que de détentions secrètes, il s’agit là, d’après les recherches de l’auteure, du programme "Rendition-to-torture", mis en place par l’administration Clinton. Ce programme, abrogé aujourd’hui par le président Obama, avait pour but de traquer les terroristes de la planète, de les envoyer dans un pays tiers afin de leur soutirer des informations via des techniques violant sans ambages les droits de l’homme pourtant bien en vigueur aux Etats-Unis. Durant la période Clinton, les terroristes étaient arrêtés dans leur pays d’origine, après un jugement par contumace. Avec George Walker Bush, et la décennie "War on Terror", les arrestations se déroulaient sur simples soupçons de terrorisme
Le rôle d’Omar Souleimane dans ce programme est alors à chercher dans le livre de Stephen Grey, Ghost Plane. "Omar Souleimane, l’homme politique le plus puissant et secret de l’Egypte, faisait le travail que les pays occidentaux n’avaient aucune envie de faire. [...] Il occupait une position centrale dans le programme Rendition-to-torture", estime-t-il. Des informations confirmées aujourd’hui par des câbles Wikileaks datant de 2007. Les services de renseignement, dirigés par l’actuel vice-président depuis 1993, se seraient donc chargés de recevoir les terroristes présumés que leur envoyaient les Etats-Unis par avions spéciaux. S’en suivaient des séances de torture, comparables à celles pratiquées à la prison d’Abou Ghraib, en Irak. "Quand un prisonnier arrivait en Egypte, il disparaissait pendant trois mois, durant lesquels il était interrogé, torturé, et ne voyait aucun visiteur", raconte Montasser Al-Zayat, un avocat égyptien chargé de représenter les prisonniers arrêtés par les Etats-Unis. Omar Souleimane est suspecté dans deux cas d’abus. Le premier concerne Mamdouh Habib, un Australien capturé, au Pakistan, en 2001, puis expédié en Egypte. Selon Stephen Grey, il aurait reçu "l’attention personnelle d’Omar Souleimane". "Electrocuté, noyé, et pendu à des crochets métalliques", Mamdouh Habib raconte dans son livre My Story : The Tale of a Terrorist Who Wasn’t, qu’après une violente gifle d’un de ses geôliers, il aurait reconnu, sous son bandeau lui voilant les yeux, le visage du chef des renseignements. Il fut par la suite reconnu innocent, et a été rapatrié en Australie en 2005. Autre victime possible : Ibn Al-Sheikh Al-Libi. Egalement arrêté au Pakistan en 2001, puis envoyé en Egypte, il était soupçonné de recel d’informations au sujet de camps d’entraînement d’Al-Qaïda en Irak. "Pile le type d’informations que souhaitait récolter à ce moment l’administration américaine pour justifier une possible intervention militaire en Irak", note la journaliste Lisa Hajjar, sur le site Jadaliyya.com. Selon un rapport du Sénat américain de 2006, rapporté par l’AFP, le suspect Ibn Al-Sheikh al-Libi a été enfermé dans une cage et battu par des interrogateurs égyptiens. Ses aveux, obtenus sous la torture, auraient alors servi de preuves dans le dossier présenté aux Nations Unies par l’ancien secrétaire d’Etat Colin Powell. Ensuite emprisonné en Libye, les autorités du pays avaient annoncé, en 2009, son "suicide", alors qu’au même moment, d’après des informations d’Evan Kohlmann, expert américain des réseaux d’Al-Qaïda, Omar Souleimane se trouvait également sur les terres du colonel Mouammar Kadhafi.
Omar Souleimane, coupable d’exactions ? Les soupçons sont bien présents. Omar Souleimane, alors le "chouchou" des renseignements américains ? Sans doute. En 2009, le Foreign Policy le considérait comme le plus puissant des chefs de renseignement de la planète, devant Meir Dagan, leader du Mossad... Encore plus marquant : les câbles Wikileaks dévoilent aujourd’hui que les Etats-Unis le désignaient, en 2007, comme l’idéal successeur du président Moubarak. C’était sans compter son refus de briguer le poste de président, lors des élections de septembre 2011, et l’empressement du président Obama de voir au sommet de l’Etat de nouvelles têtes issues d’une opposition encore morcelée.

Mamdouh Habib

Omar Souleimane, l’homme des Américains ?

"Omar Souleimane a acquis un certain respect sur la scène internationale, pour son rôle au Proche-Orient et sa détermination à enrayer l’extremisme islamiste", pouvait-on lire, le 28 janvier 2011, sur le site The Voice of America. En effet, c’est lui, en Egypte, qui traita des questions israéliennes, lors de la deuxième Intifida (2000-2003). "Furieux du coup de force du Hamas, à Gaza, en juin 2007, et plus encore du dynamitage du mur frontalier avec l’Egypte six mois plus tard, il aurait, selon des diplomates arabes, minimisé les risques d’une offensive israélienne contre Gaza, en décembre 2008, contribuant à l’effet de surprise", écrivait aussi, en 2009, le correspondant de LEXPRESS.fr en Egypte. Diplômé de l’Egypt’s Military Academy, de l’école des forces spéciales JFK de Fort Bragg, il a été entrainé au combat en Russie, au temps de l’URSS. Appartenant à de nombreux lobbys à Washington, il est aujourd’hui perçu aux Etats-Unis comme celui qui réussirait à maintenir l’ordre en Egypte, et sauvegarder les intérêts des Américains dans la région. Malgré des prises de position, parfois trop fermes pour certains lobbyistes, de la part de Barack Obama.

Pauline TISSOT

Ibn Al-Sheikh Al-Libi

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