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L’Express, 9 février 2011

Egypte : Un journaliste arrêté témoigne

par Vanja LUKSIC


Un journaliste victime de la répression, au Caire, le 3 février 2011

Dans le tumulte des événements du Caire, les journalistes étrangers sont devenus, la semaine dernière, des cibles. Des dizaines d’entre eux ont été molestés, battus, interpellés ou arrêtés. Parmi eux, notre confrère belge Serge Dumont, qui raconte ici les trente-six heures d’un calvaire qui ne doit sans doute rien au hasard. La semaine dernière, la TV publique égyptienne avait imputé les troubles aux médias internationaux.


Egypte

"Tout a commencé, le 2 février 2011, lors de la première manifestation pro-Moubarak. Je m’étais rendu dans le quartier populaire de Shubra, avec une collègue suisse. Dès qu’elle a sorti son micro, les gens l’ont rouée de coups et nous ont craché dessus. Ma consoeur a réussi à s’engouffrer dans un taxi. Moi, non. Un policier m’a dit : "Allez-vous en, ils veulent tuer un Occidental." J’ai pu me cacher quelques minutes, mais quelqu’un m’a aperçu et il a crié : "Revoilà l’espion !" Un autre policier est intervenu et m’a emmené dans une caserne, puis dans une autre. Comme j’avais soif, on m’a apporté une cruche. Lorsque j’ai fini de boire, mes gardiens se sont mis à rire : "C’était de l’eau du Nil, tu vas être malade !" Je me suis retrouvé dans les locaux du Moukhabarat, les services de renseignement. Des heures durant, à genoux, tête basse, mains liées dans le dos, un bandeau sur les yeux, on m’interrogeait. Entre deux interrogatoires, j’attendais dans un cachot crasseux de 1 mètre sur 2. Des détenus égyptiens imploraient en vain les gardiens de les laisser aller aux toilettes. Le soir, on m’a rendu toutes mes affaires avec ces mots : "Vous êtes libre mais, pour votre sécurité, vous resterez ici." Dans une cellule capitonnée, j’ai dormi à même le sol. Le lendemain, je montais dans une camionnette avec, entre autres, trois journalistes de France 24. Un militaire nous a prévenus : "Si l’un de vous parle, je tire !" Plus loin, quand les soldats nous ont fait descendre, ils nous ont déposés à côté d’un comité populaire pro-Moubarak. Et tout a recommencé... Agression par la foule, intervention de militaires, retour au Moukhabarat avec les yeux bandés... Le soir, enfin, on nous a libérés et emmenés dans un hôtel. Nous avions si peur d’être de nouveau arrêtés que nous sommes restés enfermés dans nos chambres jusqu’au lendemain matin, quand des diplomates français et belges nous ont exfiltrés... Le chaos est provoqué délibérément. Le pouvoir craint que les Egyptiens suivent l’exemple des Tunisiens. On veut effrayer la population et lui montrer que, pour sa sécurité, elle a besoin de Moubarak. Les journalistes sont des témoins gênants."

Vanja LUKSIC

Serge Dumont

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