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Le Matin, 11 février 2011

Corruption : Piston entre gens de pouvoir à Genève

Suivi d’un commentaire

par Fabiano CITRONI


Philippe Joye réside dans un trois-pièces de cet immeuble du centre-ville. Selon des documents officiels de l’Etat, il paie 1700 francs de loyer. Selon Laurent Forestier, porte-parole de Mark Muller, il paie 1873 francs

La politique des petits copains est-elle en vigueur, à Genève, au sein du Département du logement ? Le rapport de l’Inspection cantonale des finances sur la Gérance immobilière de l’Etat, dévoilé il y a dix jours par 20 minutes, permet de se poser la question. « Le Matin » est en mesure d’affirmer que l’Etat accorde un traitement de faveur à un ancien conseiller d’Etat [ministre cantonal] genevois, le démocrate-chrétien Philippe Joye, en lui attribuant un appartement auquel il ne devrait pas avoir droit.


Suisse

L’affaire remonte à 2005, mais implique tant l’ancien Conseil d’Etat [exécutif cantonal] que l’actuel, présidé par Mark Muller. A l’époque, Philippe Joye rencontre de graves difficultés financières. Le socialiste Laurent Moutinot, alors à la tête du Logement, décide de lui attribuer un appartement de l’Etat. De source autorisée, nous savons qu’il fait valider sa décision par le reste du gouvernement. Cela constitue un premier traitement de faveur. En effet, pour bénéficier d’un logement appartenant à l’Etat, il faut être inscrit au Service de la gérance, présenter des justificatifs de revenu et une attestation de non-poursuite. Philippe Joye, qui a dirigé le Département du Logement de 1993 à 1997, ne remplit aucun de ces critères. Il obtient pourtant un appartement dans la commune de Collonge-Bellerive. Loyer : 1900 francs suisses pour un cinq-pièces. Rien à redire là-dessus. Problème : Philippe Joye est sur la paille et ne paie son loyer que de manière sporadique. Selon plusieurs sources, son cas est abordé, début 2009, lors d’une séance à laquelle participe le libéral Mark Muller, qui a succédé à Laurent Moutinot à la tête du Logement en décembre 2005. Mark Muller invite ses services à trouver un nouvel appartement, moins cher, à Philippe Joye. Le Service de la gérance en repère un dans le quartier de Plainpalais-Acacias. Mais selon nos informations, l’ancien magistrat fait la sourde oreille. « Cet appartement est resté vide pendant dix mois, confie un fonctionnaire. Le service de la gérance a attendu en vain sa réponse. » Au bout de quelques mois, se pose la question d’une procédure d’évacuation, règle appliquée lorsqu’un locataire connaît des arriérés de loyers conséquents. « Au cours d’une séance, un cadre a dit que la question de l’évacuation se poserait le moment venu », raconte un informateur. S’est-elle posée ces derniers mois, étant donné que Philippe Joye est toujours bien endetté ? En aucun cas. Car si le démocrate-chrétien ne réside plus à Collonge-Bellerive, l’Etat lui a trouvé un nouveau logement au centre-ville. Selon un document confidentiel en notre possession, le loyer mensuel de l’appartement de l’Etat dans lequel il habite est de 1700 francs. « N’importe quel autre locataire qui se trouverait dans la situation de ce monsieur aurait fini par voir son contrat résilié », assure un fonctionnaire du Département du logement. Contacté, Philippe Joye affirme qu’il n’a jamais demandé quoi que ce soit à Laurent Moutinot ni à Mark Muller. « Je n’ai jamais pris mon téléphone », dit-il. Il ajoute : « En 2005, j’ai appelé la mairie de Collonge-Bellerive pour obtenir un appartement. C’est elle qui m’a trouvé le logement dans lequel j’ai vécu pendant cinq ans. C’est en signant le bail que j’ai vu que c’était un bien de l’Etat. » Que Philippe Joye ait approché l’Etat ou l’inverse ne change rien : dans les deux cas, traitement de faveur il y a eu. Philippe Joye réfute pourtant le terme de copinage. Comment explique-t-il qu’il loge dans un appartement de l’Etat, alors que le Service de la gérance exige une attestation de non-poursuite ? « Je n’étais pas au courant de ce critère. » Quant au conseiller d’Etat Mark Muller, président du gouvernement, il a déclaré, hier matin, que la décision d’attribuer un logement à Philippe Joye avait été prise avant son arrivée au Conseil d’Etat et qu’il n’avait pas à la commenter. Hier soir, son porte-parole, Laurent Forestier, a précisé que la décision de reloger Philippe Joye au centre-ville avait été prise « par le Conseil d’Etat. Le gouvernement devait récupérer rapidement l’appartement de Collonge-Bellerive pour les besoins de l’Instruction publique », explique Laurent Forestier. Il n’empêche : en attribuant un nouveau bail à l’ancien magistrat, en octobre 2010, alors qu’il ne remplissait pas les critères pour cela, Mark Muller, magistrat de tutelle de la Gérance, lui a accordé un traitement préférentiel.

Fabiano CITRONI

Philippe Joye

Commentaire

Dans une affaire de ce genre, ce qui scandalise les politiciens, ce n’est pas leur pratique de la politique des petits copains, mais le fait que certains aient l’impudence de la leur reprocher. Il en va exactement de même quand, par exemple, le Conseil municipal vote une subvention à une association bidon créée par des petits copains qui se mettent l’argent dans la poche sous couvert de fausses factures et de factures gonflées. Si vous dénoncez ces faits, la réaction se résume à : "De quoi ce connard se mêle-t-il ?" Et il faut savoir que la magistrature genevoise est totalement complice. Voici quelques années, j’avais dénoncé une affaire de fausses factures au sein d’une association bidon subventionnée et composée de politicards de gauche. Par exemple, un prétendu "atelier d’écriture" avait été facturé 1200 francs suisses, alors qu’il se résumait à une rame de papier et à une poignée de stylos dont le coût total était inférieur à 10 francs. L’explication était toute simple : une membre du comité de cette association avait besoin de 1200 francs pour faire face à ses dépenses personnelles. On lui avait donc accordé 1200 francs sur le montant de la subvention reçue et le prétendu "atelier d’écriture" n’était qu’une couverture pour camoufler ce don dans le budget de l’association. Une plainte pénale a été déposée. Elle a bien évidemment été classée par le Parquet genevois, car à la politique des petits copains correspond la justice des petits copains.

Des plaintes analogues ont été classées avec des arguments du genre : "La ville de Genève estime ne pas avoir été trompée" (autrement dit, le Conseil administratif est parfaitement au courant et complice des détournements de fonds), ou encore : "Il s’agit d’une décision politique qui ne relève pas de la justice" (autrement dit, en suivant cette logique, si des politicards décident d’aller braquer une banque, il s’agit d’une décision politique dont la magistrature n’a pas à se mêler). Dans le canton de Genève, le principe de la séparation des pouvoirs est le droit pour chacun de magouiller dans son coin sans que les autres viennent y mettre leur nez. Quant au commun des citoyens, qu’il se contente de payer ses impôts et de fermer sa gueule, s’il ne veut pas se retrouver condamné pour "diffamation".

Frank BRUNNER

AUTEURS 

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