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Libération, 12 février 2011

Egypte : Il faut parier sur la liberté

par Mahmoud HUSSEIN


Des gens se font photographier en compagnie de soldats, au Caire, le 12 février 2011

Au dix-septième jour de la révolution du 25 janvier 2011, le régime Moubarak était aux abois. Il lui restait une carte à jouer. Il vient de la perdre, tandis que le mouvement révolutionnaire passe à la vitesse supérieure. La carte à jouer, c’était de faire passer le général Souleiman pour un recours crédible -une solution qui représenterait à la fois la continuité et le changement.


Egypte

Beaucoup ont commencé par croire que le général, devenu vice-président, s’élèverait à la hauteur de l’événement, en offrant suffisamment de changement pour préserver un minimum de continuité -la fameuse « transition pacifique, légale et ordonnée » si ardemment prônée par toutes les chancelleries. Au lieu de cela, M. Souleiman n’a fait que se cramponner à Hosni Moubarak, à sa personne comme à son régime, voulant tout conserver et ne lâche que des promesses de réformes sans garanties. Son but : casser le mouvement révolutionnaire, en obtenant la fin des manifestations et un « retour à l’ordre », qui, après tant de « désordre », serait évidemment synonyme de féroce répression. Pour finalement se faire élire président, à l’échéance du terme du mandat de Hosni Moubarak. Cela aurait arrangé ceux que le régime arrange, depuis si longtemps : les copains et les coquins de l’intérieur, les profiteurs étrangers du statu quo, à commencer par l’Amérique et Israël. Mais cela n’arrangeait pas le peuple égyptien.

Omar Suleiman

Fort heureusement, le général vice-président s’est dépêché de commettre toutes les erreurs qu’il ne fallait pas commettre. Il est vite apparu pour ce qu’il était : un comploteur médiocre, sourd à l’immense nouveauté de la situation révolutionnaire actuelle. Son comportement et son langage se sont révélés si anciens, si dépassés, qu’il a rapidement contribué à cristalliser, aux yeux de tous, l’irrémédiable obsolescence du régime qu’il représente. Tandis que les médias du régime ne cessaient de présenter une image entièrement déformée des manifestants et de leurs motivations, M. Souleiman a cherché, dans ses différentes interventions télévisées, à discréditer le mouvement, en opposant les « bons éléments », qu’il gratifiait de son respect, aux « mauvais », qu’il menaçait de sanctions exemplaires. D’une part, il prétendait instaurer un « fructueux dialogue » avec les partis dits d’opposition, d’autre part, il lâchait les chiens. La police a relâché des milliers de prisonniers de droit commun avec pour consigne d’aller faire le coup-de-poing contre les manifestants. Elle a armé des bandes d’agents provocateurs professionnels, qui ont tenté sans succès de vider les places publiques. Elle a procédé à l’arrestation de dizaines de journalistes étrangers, en même temps que des centaines de militants révolutionnaires… Mais le mouvement révolutionnaire, au lieu de s’essouffler, a continué de se renforcer. Et de narguer le général vice-président, en l’ignorant. Perdant son sang-froid, il est passé des menaces directes -il ne tolérerait pas longtemps l’occupation de la place Tahrir- aux évocations apocalyptiques -le danger se profilait d’un coup d’Etat. En passant par des déclarations finement ciselées pour gagner la sympathie du peuple : « Ce peuple n’est pas mûr pour la démocratie »…

Des opposants démantèlent leur campement, au Caire, le 12 février 2011

Le traitement, digne d’un film de gangsters, auquel a été soumis l’un des initiateurs du mouvement populaire, Wael Ghoneim, a symboliquement résumé ce à quoi le peuple devrait s’attendre s’il rompait ses rangs. Wael Ghoneim a été incarcéré, tenu au secret et torturé pendant quinze jours, sans aucun motif légal. Relâché, il a donné une interview qui a bouleversé les téléspectateurs et décuplé l’enthousiasme et la détermination des manifestants. Ils savent ce qu’ils ont gagné -le bonheur sans pareil d’une liberté dont ils ne cessent de s’émerveiller, qui les grandit à leurs propres yeux, et par où chacun d’eux apprend à être soi-même tout en parlant pour les autres. Et ils savent qu’ils sont prêts à tous les sacrifices pour ne pas perdre ce bonheur. C’est ainsi qu’on a assisté à une montée en puissance du mouvement révolutionnaire, non seulement en quantité, mais en qualité. Lundi 7 février 2011, les manifestants étaient plus nombreux qu’ils ne l’avaient jamais été depuis le 25 janvier. Ils étaient massivement rejoints par des secteurs de l’opinion jusqu’ici plus prudents -professeurs d’université, magistrats, journalistes, membres relativement aisés des professions libérales. Sans compter le ralliement de quasiment tout ce que l’Egypte compte d’intellectuels, d’artistes, de cinéastes, connus ou moins connus. L’intelligentsia a coupé ses ponts avec le régime. Preuve vivante que, la peur vaincue, tous se projettent déjà dans un autre avenir. Enfin, les bastions ouvriers, déjà en phase avec le mouvement, entrent dans l’action directe par les moyens de la grève et des occupations d’usine. Du sein des manifestants, émerge un noyau de leaders, qui approfondissent et affinent le contenu de la revendication révolutionnaire, en même temps qu’ils diversifient leurs formes d’actions et coordonnent leurs mouvements à l’échelle nationale. Au Caire, dès lundi 7 février, en même temps que la place Tahrir faisait le plein, des dizaines de milliers se regroupaient ailleurs, notamment en visant des cibles symboliques : le parlement, la présidence du Conseil, la télévision. Mais il ne faut surtout pas oublier les autres villes d’Egypte, qui sont toutes mobilisées à des degrés divers. Les manifestations réunissent, dans les grands jours, plus d’une dizaine de millions de personnes, mais il y a des dizaines de millions d’autres, qui ne sont pas dans la rue, mais qui vibrent avec elle… Les mots d’ordre sont maintenant partout les mêmes : fin du régime de Moubarak, et non simplement de sa présidence, suppression de l’état d’urgence, dissolution du Parlement, rétablissement des libertés d’expression et d’association, libération de tous les prisonniers d’opinion, mise en place d’un gouvernement formé de gens respectables et respectés, ainsi qu’un dispositif permettant d’établir une nouvelle constitution.

Des soldats évacuent la carcasse d’un camion incendié, au Caire, le 12 février 2011

Le général vice-président a tenté jusqu’ici de faire prévaloir des arguties juridiques, selon lesquelles on ne pouvait répondre à aucune des exigences populaires avant de longs mois, le temps que le président fasse ceci, que le parlement vote cela. Ces arguties ont rapidement contribué à faire mûrir la réponse populaire. Elle est radicale : ces arguties ne nous intéressent pas, parce qu’elles nous rattachent à une constitution synonyme de dictature et d’oppression. Notre objectif est précisément d’établir une autre constitution. L’idée même de respecter la légalité de l’ancien régime pour fonder le nouveau, est rejetée. Il s’agit d’instaurer une nouvelle légalité, dont la légitimité soit directement issue de l’exigence révolutionnaire. Entre cette nouvelle Egypte et l’ancien régime, que tout sépare désormais, c’est le dernier acte qui est en train de se jouer. La question est déjà posée, au sein de l’armée, jusqu’ici grande muette, sur le choix qu’elle devra faire en cas de choc frontal. Le dénouement est proche. Quelle forme prendra-t-il ? La révolution, qui vient de réinventer l’Egypte, saura inventer le dénouement qu’elle mérite. Il faut parier sur la liberté.

Mahmoud HUSSEIN

Une femme lit un journal, au Caire, le 12 février 2011

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