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Le Matin, 13 février 2011

Corruption : Encore la politique des petits copains

par Titus PLATTNER


Ville de Lausanne, chemin de la Vallombreuse 10

Les trois plus beaux immeubles propriétés de la Ville de Lausanne sont occupés par des hauts fonctionnaires, des élus communaux, et même un ancien membre de l’exécutif. Pour des loyers deux à quatre fois au-dessous des prix du marché.


Suisse

Au centre de Lausanne, une maison de maître du début du 20e siècle, un parc entièrement privé de 6000 mètres carrés, avec vue sur le lac. Les trois locataires du chemin de Vallombreuse 10 ne sont vraiment pas à plaindre. Au rez-de-chaussée, Marx Lévy, ancien municipal en charge des Travaux, paie son 8,5 pièces de 280 mètres carrés 1840 francs par mois à la Ville, propriétaire des lieux. Cette belle affaire, le socialiste l’a dénichée en 1975, un an après son élection. Au 1er étage, P.G., professeur honoraire à l’Université de Lausanne et juge cantonal émérite, dispose d’un 5,5 pièces de 210 mètres carrés pour 1410 francs par mois. Les 240 mètres carrés dans les combles, eux, sont occupés par F.B. personnalité bien connue de Suisse romande, et intime de Marc Lévy. Quant au 4 pièces de la dépendance –100 mètres carrés, tout de même–, Lausanne le loue à D.M. pour 707 francs par mois. Tout cela ressemblerait à la folie des grandeurs d’un seul homme, amoureux des grands espaces. Mais ce n’est pas tout. Les deux autres immeubles classés « luxe » que la Ville de Lausanne destine au marché de la location ont eux aussi été accaparés par des notables locaux. A la route de Renens 16, dans la belle demeure située au centre du parc de Valency, logent R. G., l’ancien chef du service de la signalétique urbaine de la Ville (5 pièces, 170 m2, 1890 francs), et R. M. un ancien conseiller communal écologiste (5 pièces, 180 m2, 2400 francs). Arrivée en 2010, après que des travaux pour 950000 francs ont été entrepris pour la rénovation des façades et des communs, la nouvelle locataire, N.S., paie son 200 mètres carré 4950 francs par mois. C’est le double du locataire précédent. Mais cela reste en dessous du prix du marché. A l’avenue de Rumine 66, rebelote. C.T., chef du Service juridique de la Ville de Lausanne (5,5 pièces, 164 m2, 2010 francs) et D. F., cadre dans une grande banque et conseiller communal radical en 1998, au moment où il a décroché son appartement (6,5 pièces, 164 m2, 2500 francs). Le bâtiment de 1907, situé dans les beaux quartiers du centre, perché à flanc de coteau, bénéficie d’une vue à couper le souffle sur le lac et les Alpes. Cerise sur le gâteau : la Ville l’a entièrement refait en 2000, pour 2 millions de francs. Seulement voilà, la gérance immobilière de la Ville n’en a visiblement pas profité pour augmenter les loyers puisque A.W., entrée en 1977, ne paie que 1520 francs son 164 mètres carrés. « A cet endroit, explique Jean-Jacques Morard, directeur de la régie De Rham, les prix atteignent facilement 400 francs au mètre carré par an. » En clair, pour 164 mètres carrés, il faudrait compter, selon lui, un loyer annuel de 65000 francs. Ou 5400 francs par mois.

Ville de Lausanne, route de Renens 16

Le conseiller municipal Guy-Pascal Gaudard dénonce ces pratiques depuis des années. A force, il a fini par en savoir un bout sur la gestion de la régie immobilière de la Ville : « C’est un scandale, du copinage de haut vol. Avec des loyers pareils, ces gens-là ne paient même pas leur mètre carré au prix du logement subventionné ! » Le politicien libéral-radical se demande si les mêmes pratiques ont cours pour les quelque 500 autres appartements du marché libre que possède la Ville de Lausanne. En charge du Logement et du patrimoine, la socialiste Silvia Zamora refuse de confirmer les chiffres révélés par « Le Matin Dimanche ». Mais elle admet avoir été « choquée » à la découverte de certains cas particuliers depuis qu’elle a repris la responsabilité politique de la gérance immobilière, en 2006. « J’hérite d’une situation qui s’est détériorée depuis des années. J’ai émis des directives pour une gestion plus professionnelle et à chaque changement de locataire ou après des travaux importants, nous corrigeons les loyers trop bas à la hausse. » Reste que Silvia Zamora est soumise comme n’importe qui d’autre au droit du bail. Avec des résiliations de contrats pour motifs économiques qui peuvent durer jusqu’à quatre ans. « Imaginez un peu les cris que certains pousseraient si je renvoyais les locataires âgés de la Vallombreuse », ajoute-t-elle. La municipale qui ne se représente plus aux élections communales le 13 mars 2011 a préféré le pragmatisme et la discrétion. En 2010, elle a par exemple réussi à convaincre une dame seule de quitter l’appartement de 10 pièces qu’elle occupait avenue des Bergières, dans le bâtiment du Musée de l’Art Brut. Une victoire que la municipale n’a obtenue qu’en offrant un autre logement de la Ville « en rapport avec ses attentes ».

Ville de Lausanne, avenue de Rumine 66

A la Ville de Neuchâtel, son homologue, Olivier Arni, également socialiste, rencontre le même genre de problèmes. Sauf qu’à la rue des Beaux-Arts 1, le locataire de l’un des 6 pièces n’est autre que le président du Conseil communal, Daniel Perdrizat. Ses 115 mètres carrés, il les loue 1115 francs par mois, plus 210 francs de charges. Pour une maison patricienne, à une rue du bord du lac, dans le plus beau quartier de la ville, l’élu SolidaritéS reconnaît que c’est « peu cher ». Pour un objet équivalent, les prix du marché oscillent entre 2000 et 2500 francs. « Mais j’habite l’appartement depuis 1989, bien avant qu’il ne soit racheté par la Ville, se défend Daniel Perdrizat. Et j’ai entièrement refait à mes frais la salle de bains et la cuisine. » Enfin, il y aurait des locataires qui paieraient moins cher que lui. Renseignement pris, un 6 pièces de 126 mètres carrés dans la même maison se louait jusqu’il y a peu à 645 francs par mois ! Un peu gêné, Olivier Arni explique qu’au profit d’un changement de locataire, l’appartement sera loué à 1500 francs par mois dès le 1er avril 2011. « La gérance immobilière de la Ville avait de gros problèmes », explique-t-il. A son entrée en fonction, en juillet 2009, il a par exemple découvert que des décomptes de charges n’avaient pas été facturés entre 2001 et 2008. Pour la maison de la rue des Beaux-Arts 1, ce sont par exemple 8000 francs qui sont passés par pertes et profits par la Ville. « L’an dernier déjà, explique Olivier Arni, d’importantes mesures ont été prises sur le plan organisationnel et dès ce printemps, nous aurons un nouveau gérant. » Quant à son prédécesseur, Valérie Garbani, qui a laissé pourrir la situation, elle conseille, depuis fin 2009, la Gérance immobilière municipale de Genève…

Titus PLATTNER

Ville de Neuchâtel, route des Beaux-Arts 1

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