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Le Matin, 15 février 2011

Corruption : Les milliards des tyrans

par Laszlo MOLNAR


Zine El Abdine Ben Ali

Le monde arabe est en ébullition. Tous les gouvernements se demandent s’ils risquent d’être chassés par une population en colère, comme l’ont été les dirigeants d’Egypte et de Tunisie. La corruption, généralisée dans tout le Proche et le Moyen-Orient, selon les spécialistes, était en effet au centre des revendications des manifestants du Caire, d’Alexandrie ou de Tunis.


Hosni Moubarak

Et pour cause : le Tunisien Zine El Abdine Ben Ali et l’Egyptien Hosni Moubarak se sont approprié des sommes pharaoniques. Les systèmes qu’ils ont utilisés étaient bien rodés, notent Amaney Jamal, professeur à l’Université de Princeton, en Californie, et Christopher Davidson, professeur à l’Université de Durham, en Angleterre. Dans ces pays, comme dans toute la région, les entreprises étrangères doivent trouver un partenaire local pour s’installer. Or, comme par hasard, dès que ses firmes émettent le souhait d’ouvrir une usine ou des bureaux, les autorités leur recommandent de s’associer avec des personnalités ou des sociétés proches du régime. Certaines de ces entreprises occidentales auraient certes préféré n’avoir pas à subir l’avidité des dirigeants. Nestlé, notamment, s’est lié à la Banque Nationale Agricole (BNA) et à la Société tunisienne des industries laitières pour éviter le clan Ben Ali. Mais un beau-fils du président a fait purement et simplement main basse sur les parts de ces deux partenaires tunisiens de Nestlé, sans consulter ou même informer la direction à Vevey. La multinationale suisse a d’ailleurs préféré garder le silence plutôt que de courir le risque de devoir fermer boutique en Tunisie, a raconté la TSR, à l’origine de cette information.

Gamal Moubarak

Les Moubarak ont été encore plus loin : Gamal, le fils du dictateur, s’est mis en cheville avec EFG-Hermes. Cette banque égyptienne était chargée dans les années 1990 à piloter les privatisations des entreprises nationalisées ou créées alors que le pays se voulait socialiste. EFG-Hermes était chargée par Gamal d’informer sur les privatisations prévues une firme d’investissements mise sur pied par ce même fils de Moubarak, la Meinvest Associates à Londres. Une information qui permettait à la famille et à ses alliés de racheter les fleurons de l’industrie égyptienne à vil prix avant que de véritables enchères soient organisées. « C’est une méthode d’enrichissement qui a été pratiquée par tous les dictateurs du Proche et du Moyen-Orient », explique Mme Jamal.

Ferdinand Marcos

Ces modes de fonctionnement ne sont pas nouveaux. Le dictateur philippin Ferdinand Marcos ou l’Indonésien Suharto ont également abondamment profité de l’installation de firmes étrangères ou des privatisations. Mais le procédé est sérieusement menacé dorénavant. Non seulement les habitants des pays du tiers-monde sont moins dupes, grâce à l’information disponible sur Internet, mais l’Occident est sur ses gardes. Les noms d’emprunt utilisés pour ouvrir des comptes en Europe ou en Amérique du Nord passent d’ailleurs de moins en moins inaperçus. Preuve en est que la Suisse a mis un quart de siècle (de 1986 à 2009) pour restituer l’intégralité des fonds Marcos aux Philippines, mais n’a mis que quelques jours pour bloquer les avoirs des Ben Ali dans les banques helvétiques et moins de 24 heures pour ceux de Hosni Moubarak.

Suharto

Il existe naturellement d’autres moyens de voler de l’argent public. On se demande aussi si les dirigeants des pays exportateurs de pétrole, notamment d’Algérie ou du Yémen, profitent des exportations de bruts ? On ne connaît en tout cas pas leur fortune alors qu’on connaît celle des têtes couronnées, de Jordanie ou d’Arabie saoudite. Mais ces rois et sultans du Golfe n’ont pas eu besoin de magouiller. Ils ont toujours considéré avoir un droit sur l’or noir, les impôts et autres taxes perçus dans leur royaume. Une méthode qui n’a pas encore fâché leurs sujets. Sauf en Jordanie, où les habitants, presque tous pauvres, sont fatigués de voir leur famille royale se prélasser dans le luxe. Un ras-le-bol qui pourrait d’ailleurs bien toucher d’autres pays, dont l’Arabie saoudite.

Laszlo MOLNAR

Le roi Abdallah de Jordanie

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