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mercredi 16 août 2017
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Le Matin, 20 février 2011

Corruption : Les dessous sales de la démocratie suisse

par Pierre-Yves MAILLARD


Vue du Centre hospitalier universitaire vaudois, à Lausanne

Imaginons le soulagement populaire. Les partis majoritaires à Berne auraient enfin pris la mesure de la pression de l’assurance-maladie sur les familles et les ménages modestes. Ils auraient décidé de contraindre les cantons à investir 1,5 milliard de francs pour rendre les primes des enfants et des jeunes en formation gratuites, sans faire peser le poids de cette mesure sur les autres assurés. Même chère et sans doute peu acceptable pour les cantons, une telle mesure serait bien difficile à contrer. Mais ce n’est qu’un fantasme.


Suisse

Les autorités fédérales ont bien décidé de contraindre les cantons à dépenser 1,5 milliard de plus. Seulement, ce n’est pas pour soulager les familles et les ménages modestes. C’est pour payer des hospitalisations privées à la place des assurances complémentaires que proposent les assureurs. Pire encore, les assureurs maladie envisagent, en plus de cette somme, de charger de quelques centaines de millions de francs supplémentaires les primes de l’assurance de base à cause de ce nouveau financement hospitalier, qui pourtant devait accroître la concurrence et faire baisser les coûts. Pour couronner le tout, une motion PDC soutenue par des élus UDC et libéraux-radicaux en commission du Conseil national exige que les 8 à 9 milliards que les cantons versent aux hôpitaux soient désormais versés aux assureurs, qui les géreront à leur place, sans rendre de compte aux électeurs et aux contribuables. Cette proposition promet encore quelques débats homériques et probablement une votation populaire, mais le simple fait que certains partis osent la faire est déjà révélateur.

La salle du Conseil national, à Berne

Comment peut-on orienter le système de santé dans une direction aussi évidemment contraire aux attentes et aux intérêts de la population ? Cela ne peut se comprendre que par l’influence toujours croissante des lobbies et des intérêts particuliers sur certains élus et certains partis. Ces derniers temps, je pense souvent à mon grand-père, qui fut député et syndic de son village. Il me prévenait : « Tu verras, la politique, elle a des dessous sales. » Certains votes récents, où les arguments rationnels semblent sans effet, me rappellent cet avertissement. Pourtant, dans les pays d’Afrique et du monde arabe, en ce moment, des peuples entiers se soulèvent pour gagner le droit de faire de la politique, de vivre en démocratie. Des hommes et des femmes tombent sous les balles pour conquérir cette liberté. Ils résistent à l’intimidation, à la répression ; au découragement. Ces révolutions pour le droit de voter, d’élire, de faire reculer par la démocratie la corruption et la misère forcent l’admiration. Mais nous qui vivons dans d’anciennes démocraties de plus en plus gangrenées par le pouvoir de l’argent, qui influence toujours plus de partis et d’élus, qui manipule et machine les opinions par des propagandes soigneusement élaborées, nous mesurons le chemin que ces peuples auront à parcourir pour réaliser la démocratie dont ils rêvent. Une démocratie réelle et propre n’est jamais qu’un état fragile. Pour la faire durer, il faut un engagement populaire large et des consciences solides qui existent dans toutes les formations politiques. Malgré ses tares, la démocratie est le seul système compatible avec ce que nous comprenons de la dignité humaine. Battons-nous pour elle donc, chez nous aussi, où elle paraît si solide, mais où les forces qui la minent s’activent dangereusement. Et souhaitons qu’en cette année 2011 quelques brises du jasmin de Tunisie nous parviennent pour dissiper un peu les odeurs des dessous sales.

Pierre-Yves MAILLARD

Pierre-Yves Maillard

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