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mercredi 28 juin 2017
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Rue 89, 7 mars 2011

Egypte : La nuit où le peuple a pris la « Stasi »

par Isabelle MAYAULT


Des manifestants devant le QG de la Sécurité d’Etat, au Caire, le 6 mars 2011

Mira est âgé de 22 ans. Il est essoufflé quand il arrive, à 20h00, dans une université du centre du Caire, samedi 5 mars 2011. Il revient juste de Nasr City, quartier nord de la capitale, où il a participé à un moment incroyable de l’histoire de son pays : l’entrée par effraction dans les locaux les plus honnis par le peuple égyptien, les plus symboliques de la terreur du régime passé.


Egypte

Le bâtiment d’Amn El Dawla (sécurité d’Etat), où des milliers d’Egyptiens ont disparu sans jamais refaire surface, où la torture était devenue une pratique routinière depuis des années, a finalement été pénétré par des citoyens venus faire la lumière sur ces années de plomb. « Des montagnes de papier déchiquetés, du sol au plafond »
Alerté par un ami du parti Liberté et Justice, affilié aux Frères musulmans, Mira s’est joint au groupe d’activistes et d’étudiants réunis par ces circonstances exceptionnelles. Il raconte avec délectation, encore étonné : « J’ai entendu dire par un ami qu’on pouvait rentrer à l’intérieur, alors je m’y suis précipité. On a pu rentrer par derrière. L’armée était là, mais elle n’avait pas encore reçu d’ordre, donc elle est restée inactive. Il y avait des gens de tous les partis, de toutes les organisations. Des barbus, des socialistes. Les gens criaient : « La seule chose que vous pouvez casser, ce sont les portes ! Tout doit rester intact. » Il y avait vraiment la volonté de préserver ces archives. J’étais sidéré de découvrir des montagnes de papier déchiquetés, du sol au plafond, dans toutes les pièces. Ils n’ont même pas eu le temps de nettoyer les lieux. »

Un manifestant devant le QG de la Sécurité d’Etat, au Caire, le 6 mars 2011

Le site du journal Al-Masri Al-Youm a révélé, samedi 5 mars 2011, deux documents confirmant que les dirigeants de la sécurité d’Etat avaient un programme de destruction des archives :

le premier document indique qu’il avait été explicitement ordonné de passer les papiers au broyeur, et non de les brûler. A Alexandrie, vendredi 4 mars 2011, c’est la fumée sortant de bâtiments de la sécurité d’Etat qui avait alerté des activistes et entraîné des émeutes ;

le deuxième document cité par le quotidien égyptien fait état d’une réunion au sommet entre responsables de la sécurité d’Etat, le 21 février 2011, pendant laquelle il a été décidé de couler des murs de béton dans les locaux d’Aman El Doura, pour condamner des cellules et des pièces jugées trop compromettantes.

Des manifestants sont agressés par des policiers en civil, devant le QG de la Sécurité d’Etat, au Caire, le 6 mars 2011

« On a vu des souterrains », poursuit Mira. « Des galeries entières sous le bâtiment. On n’a pas osé y aller, c’était trop effrayant. » Mira explique : « A chaque fois qu’on découvrait quelque chose de nouveau, je balançais l’info sur Twitter. Je n’ai pas arrêté de tweeter ! On a trouvé les papiers avec les signatures des vingt-deux personnes inculpées par le régime dans les attentats contre les églises, début janvier 2011. Ça ressemblait beaucoup à des signatures extirpées sous la menace. » Le blog Egyptian Chronicles, devenu célèbre depuis le début des manifestations en Egypte, confirme : « D’après ceux qui ont pu lire les documents trouvés, le régime serait incriminé dans l’organisation des attentats contre les deux églises. Des dossiers sur Hosni Moubarak et sa femme eux-mêmes ont été trouvés, ce qui laisse songeur sur la loyauté de la sécurité d’Etat envers le président déchu. Mais aussi sur El Baradei, le journaliste d’Al-Jazeera Ahmed Mansour et Khaled Said, le jeune manifestant tué à Alexandrie par la police, il y a un an. » « J’ai vu des gens des Frères musulmans récupérer le dossier qui les concernait », poursuit Mira. « J’aurais préféré qu’on rassemble tous ces documents, mais c’était la pagaille. » Esra Abdel Fattah, célèbre activiste qui a participé à la création du mouvement du 6 avril et qui aujourd’hui travaille pour l’ONG Egyptian Democratic Academy, raconte qu’elle a pu récupérer son dossier personnel : « J’ai été impressionnée, ils avaient imprimé tous mes e-mails personnels et textos, listé tous mes appels. Je le garde précieusement, j’ai bien l’intention de l’utiliser pour faire passer quelques personnes devant un tribunal prochainement. » A ce jour, aucune ONG n’a initié de regroupement de toutes ces archives. Mais l’organisation WikiLeaks a offert de donner une nouvelle vie aux montagnes de papier passées au broyeur. Elle a déclaré qu’elle avait les moyens techniques de le faire.

Isabelle MAYAULT

Des manifestants prient devant le QG de la Sécurité d’Etat, au Caire, le 6 mars 2011

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