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mercredi 24 mai 2017
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Rue 89, 21 mars 2011

Egypte : La torture, l’autre visage d’une armée glorifiée

par Marion GUENARD


Des soldats pendant une manifestation, au Caire, le 18 mars 2011

Elle a la voix brisée, les mains moites et les lèvres tremblantes d’angoisse. Pourtant, Oum Walid est une maman égyptienne comme les autres. Mais voilà, depuis le mercredi 9 mars 2011, cette maîtresse d’école à Zamalek, un quartier chic du Caire, est sans nouvelle de son fils, Walid. Envolé. Disparu. Plus précisément : arrêté ce jour-là, à Tahrir, par les militaires qui, lors d’une attaque extrêmement confuse menée par des civils armés de bâtons et de couteaux, ont nettoyé la fameuse place de ses derniers manifestants : « Nous sommes des gens bien ! Nous ne sommes pas des baltagi [des hommes payés par le régime de Hosni Moubarak pour semer la terreur, ndlr] ! Je veux mon fils ! Je veux Walid ! »


Egypte

Fauteur de troubles présumé, Walid a été emmené à la prison 28, un lieu de détention militaire tristement célèbre, à Nasr City, dans le nord du Caire. Il a été ou sera jugé par un tribunal militaire. Sans témoins. Avec pour seule défense un avocat de pacotille. Selon un comité d’organisation de défense des droits de l’homme, environ 170 personnes ont été arrêtées et torturées, mercredi 9 mars 2011, avant d’être conduites dans différents camps militaires. Certaines ont été relâchées. Depuis, elles témoignent. Devant les ONG et les journalistes. Mais aussi, bien sûr, sur Facebook et YouTube. C’est le cas de Ramy Assam. Artiste, chanteur sur la scène des activistes pendant la révolution du 25 Janvier, il a été attrapé par la police militaire. En images, il raconte son calvaire. Comment les soldats l’ont battu au sang. Comment ils lui ont asséné des décharges électriques à lui brûler la peau. Comment ils lui ont coupé les cheveux, lui qui les portait aux épaules. En images, il montre son corps mutilé. Ces atrocités lui ont inspiré une chanson. Après avoir entonné à pleins poumons, comme des milliers d’Egyptiens, le slogan « lève la tête haut, tu es Egyptien ! », il chante, désillusionné, « baisse la tête, tu vis dans un pays démocratique ! ». Ali Sohby aussi revient de loin. Comme Ramy Assam, il a connu la torture. Arrêté ce mercredi 9 mars, il a passé trois jours entre les murs de la prison 28, avant d’être libéré, le samedi suivant. Battu à de nombreuses reprises, insulté, humilié, ce jeune comédien a été traduit devant un tribunal militaire. Les joues creusées et le regard fébrile, il raconte : « Je n’arrivais pas à croire ce que je voyais. C’était un cauchemar. Nous passions 30 par 30 devant les juges. Nous avons raconté ce qu’il s’était passé, mais ils ne nous écoutaient pas. Une déposition écrite était déjà prête. Ils nous ont obligés à la signer. » Il n’y a pas que les garçons qui ont été victimes de sévices. Salwa El Hosseiny était sur la place Tahrir le 9 mars. La jeune femme raconte les mauvais traitements que les militaires lui ont infligés. Scabreux à souhait. Salwa El Hosseiny a été relâchée trois jours plus tard, le samedi 12 mars. Trois jours d’horreur. D’autres s’apprêtent à vivre bien pis expérience, comme l’activiste Amr Beheiri, condamné à cinq ans de prison par un tribunal militaire, pour avoir semé la pagaille sur la place Tahrir le 25 février. Gamal Aïd, le directeur de l’association Arabic Network for Human Rights Information, s’insurge : « L’armée arrête et condamne les gens sous prétexte qu’ils sont des baltagi. Mais la plupart des personnes arrêtées ne portaient pas d’armes sur elles ! Et quand bien même elles seraient malveillantes, elles n’ont pas à être jugées devant un tribunal militaire. C’est un tribunal d’exception où il n’est pas possible de faire appel. » L’expérience a été d’autant plus traumatisante que ces révolutionnaires, comme la majorité des Egyptiens, nourrissaient à l’égard de l’armée une grande estime. Ali Sohbi s’emporte : « Pendant la révolution, on leur disait bonjour, on leur donnait à manger… Mais finalement, ils nous font subir les mêmes choses qu’Amn El Dawla, la sécurité d’Etat. Si tu lèves les yeux, ils te frappent ! » Symboles de la violence du régime, haïs par les Egyptiens, les services de la sécurité d’Etat ont été dissous mardi 15 mars. Plus d’un mois après la chute de Hosni Moubarak, les institutions de l’ancien système tombent peu à peu. Les habitudes, elles, sont tenaces.

Marion GUENARD

Des soldats pendant une manifestation, au Caire, le 18 mars 2011

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