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Le Monde, 1er avril 2011

Corruption : Les ripoux russes sous surveillance

par Marie JEGO


Manifestation pour le respect de l’article 31 de la constitution qui garantit la liberté de réunion, à Moscou, le 31 mars 2011

Il est 10h00, lundi 28 mars 2011, place Bolotnaya, à quelques centaines de mètres du Kremlin, et la circulation est engorgée. Les voitures sont à touche-touche. Assis au volant de sa Ford, Arkadi est furieux. L’aile droite de sa voiture vient d’être emboutie par une camionnette. Il sort de son véhicule, parlemente avec le chauffeur, un costaud borgne à casquette, très énervé. Les deux hommes s’accusent. Arkadi estime être dans son droit : la camionnette a fait une embardée, mordant sur la ligne blanche, lui n’y est pour rien.


Russia

Autour des deux véhicules immobilisés, un nouveau bouchon se forme. Mais que faire ? En Russie, le constat à l’amiable n’existe pas. Au moindre froissement de tôle, une seule solution : appeler la police de la route (DPS). L’arrivée de l’inspecteur sur les lieux peut prendre quelques heures. Il faut s’armer de patience et surtout ne toucher à rien. Ce jour-là, les deux hommes ont de la chance, le policier met une heure à venir. Pendant qu’il examine les dégâts, le conducteur de la camionnette peste. S’il est déclaré fautif, "c’est la porte", sans compter "l’avoinée" qu’il va prendre de son patron à cause du retard dans les livraisons. Et cette police d’assurance qu’il a égarée ! Arkadi, lui, est plus détendu, il est assuré tous risques. Soudain, le livreur entraîne l’inspecteur à l’écart et lui glisse un petit rouleau de billets, quelque chose comme 2 000 ou 3 000 roubles (de 50 à 75 euros), de quoi l’inspirer pour rédiger le constat. Arkadi y est désigné comme l’auteur de l’infraction. Il a beau protester, rien n’y fait. Le coup de grâce, c’est quand il apprend qu’il va devoir se rendre au commissariat dans les jours qui viennent pour récupérer le papier nécessaire au remboursement par l’assurance. Nouvelles palabres, Arkadi glisse 500 roubles (12,50 euros) au policier et l’affaire est dans le sac. Il part avec le précieux formulaire sur lequel figure une rature. Mais Arkadi ne sait pas encore que l’assurance refuse les formulaires raturés ! Tout le monde est satisfait : l’inspecteur, de cette double manne, le chauffeur de la camionnette, parce qu’il va pouvoir continuer à livrer, et Arkadi, le restaurateur, parce qu’il peut enfin vaquer à ses occupations. Pour lui, le pot-de-vin est une vraie panacée.

Des policiers face aux manifestants, à Moscou, le 31 mars 2011

Tenez, récemment, par exemple, il a pris un sens interdit. Eh bien, grâce aux petits billets, pas de procès-verbal, ce qui lui a évité trois mois de retrait de permis. Il faut dire que "le coup était vicieux". La rue qu’il empruntait chaque jour est devenue à sens unique sans qu’il le sache. Comble de malchance, le panneau avait été placé sous la bâche d’un échafaudage, alors, forcément, il ne l’a pas vu. Des policiers étaient postés plus loin : "Ils m’attendaient, tout contents de me dire que j’étais le vingtième à avoir emprunté le sens interdit." C’était quelques jours avant le 8 mars, la Fête des femmes, Arkadi en a déduit que les policiers étaient "en quête d’argent frais pour les cadeaux". Tout s’est réglé à l’amiable, en tête à tête avec un policier, dans le véhicule du DPS. "On s’est entendus sur une somme... il m’a montré la boîte à gants, j’y ai mis l’argent. C’est qu’ils sont de plus en plus méfiants ! Je crois qu’ils ont peur des enregistrements vidéo et audio", assure le restaurateur.

Arrestation d’un manifestant, à Moscou, le 31 mars 2011

Les policiers ont des raisons de se méfier. Depuis le 1er mars 2011, la police russe, après des scandales à répétition (racket, pots-de-vin, collusion avec les milieux interlopes), est assujettie à une nouvelle loi et à un nouveau code de conduite. Les policiers sont désormais tenus de ne plus accepter de pots-de-vin. Ceux de la route sont particulièrement visés. Leurs véhicules de patrouille seront équipés de caméras , "extérieures et intérieures", a précisé le chef de la police moscovite, le général Kolokoltsev, mardi 29 mars. Dans le cadre de la loi, tous les policiers (environ 1,2 million pour 141 millions d’habitants) vont devoir passer des tests pour un nouveau recrutement. Au besoin, ils seront soumis au détecteur de mensonges ! Les "ripoux" n’ont qu’à bien se tenir ! Mais la guerre contre la corruption a beau avoir été déclarée, elle ne touche que les acteurs du bas de l’échelle. Selon une étude de la Cour suprême, 63 % des condamnations pour corruption concernent des pots-de-vin d’un montant de 500 à 10000 roubles (de 12,50 à 250 euros), alors que le bakchich moyen est estimé à 61000 roubles (1525 euros). Là aussi, l’inflation se fait sentir, le pot-de-vin aurait augmenté de 25 % ces derniers six mois. "Le problème, c’est qu’il faut payer des dessous-de-table pour tout : une place en crèche, un raccordement à l’électricité, des soins à l’hôpital...", déplore Irina, une mère célibataire.

Arrestation d’un manifestant, à Moscou, le 31 mars 2011

Selon les experts, l’argent de la corruption, c’est 300 milliards de dollars chaque année (212 milliards d’euros), soit un quart du budget de l’Etat, une sorte de gangrène "ancrée aux plus hauts échelons du pouvoir", déplore l’opposant Boris Nemtsov, coauteur d’un récent rapport sur le sujet. Dernièrement, un journal moscovite, Les Nouvelles de Moscou, a lancé sa nouvelle formule au moyen d’affiches reprenant les phrases d’auteurs célèbres. Une citation d’Anatole France figurait dans le lot : "L’honnêteté est indissociable de la liberté comme la corruption du despotisme." Quelques heures plus tard, les affiches étaient retirées. Visiblement, elles dérangeaient.

Marie JEGO

Arrestation d’un manifestant, à Moscou, le 31 mars 2011

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