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mercredi 29 mars 2017
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Rue 89, 26 avril 2011

Egypte : Amr Abdallah El Beheiry, frappé par l’armée et en prison depuis deux mois


Vue de la prison de Torah, au Caire, où sont détenus Alaa et Gamal Moubarak

Amr déguisé en pharaon à une soirée entre amis, le sourire aux lèvres ; Amr le jour de son mariage ; Amr posant devant la tour Eiffel… Badria El Beheiry a le cœur lourd lorsqu’elle montre les photos de son fils, aux longs cheveux bouclés et au look baroudeur. Elle ne l’a pas revu depuis son arrestation, il y a près de deux mois.


Egypte

32 ans, ouvrier dans une entreprise d’agro-alimentaire, Amr a participé à toute la Révolution égyptienne jusqu’à la chute du raïs, le 11 février 2011. Sa malchance tient au fait qu’il a continué à protester dans la rue, ne voulant pas se contenter de la démission du président déchu. Dans la nuit du 25 février au 26 février, le jeune homme a participé au sit-in réclamant le départ du premier ministre, Ahmed Chafik, devant le parlement, à deux rues de la place Tahrir. Vers 02h00, les militants pro-démocratie sont dispersés à coups de matraques par la police militaire, qui s’acharne sur Amr, le rouant de coups sur le trottoir. Leïla Soueif, une professeur de mathématiques qui a pris part à la manifestation, a assisté à la scène : « J’ai vu ce jeune homme se faire frapper par quatre policiers. Son visage était en sang. Il était vraiment mal en point. […] Je leur ai demandé “pourquoi le frappez-vous ? Laissez-le tranquille !” Un officier a alors demandé aux soldats de le relâcher. […] Avec mes deux filles, mon fils et des amis, nous l’avons éloigné, des jeunes en voiture se sont arrêtés pour nous apporter de l’aide. Comme Amr était blessé, nous l’avons fait monter dans la voiture et nous leur avons demandé de le ramener chez lui. Cinq minutes plus tard, je reçois un coup de fil de mes amis qui les suivaient en voiture. Ils m’ont dit qu’ils ont tous été arrêtés, y compris les deux jeunes qui sont venus porter secours à Amr. […] Ils ont tous été conduits en direction du Parlement par les militaires, les mains en l’air, sous la menace des armes. » Le lendemain, le samedi 26 février, l’armée s’excuse d’avoir usé de la force contre les manifestants. Tous ont été relâchés, excepté Amr. Peut-être parce que des manifestants ont filmé son passage à tabac.
 Le soir, c’est un choc pour Leïla et la famille d’Amr, lorsqu’ils découvrent que ce dernier est présenté comme un « baltaguis », un voyou, à la télévision officielle égyptienne. « Nous avons appris ce qui est arrivé à Amr par la télévision et les journaux. Nous avons vu une photo de lui très amoché. Cela a été un choc terrible », confie Mohamed, l’un de ses trois frères. Le 28 février, le jeune manifestant est jugé par le tribunal militaire de Nasr City et condamné le lendemain à cinq ans de prison. Il est accusé d’avoir agressé un membre de la police militaire et de ne pas avoir respecté le couvre-feu.

Amr Abdallah El Beheiry

Des acteurs égyptiens se sont mobilisés pour demander à l’armée la libération d’Amr. « […] Amr Abdallah El Beheiry est un jeune homme comme vous et moi. […] Amr a été jugé par un tribunal militaire, sans avoir droit à un avocat, et condamné à cinq ans de prison. Cinq ans peuvent détruire la vie d’un jeune homme. […] Tenons-nous à ses côtés pour demander à l’armée de le libérer, l’armée et le peuple ne font qu’un. La liberté pour Amr et tous les prisonniers de la Révolution du 25 janvier. » Depuis la chute de l’ancien raïs et la prise de pouvoir par l’armée, de nombreux manifestants ont été jugés par des tribunaux militaires. Une pratique que dénoncent les organisations de défense des droits de l’homme. Adel Ramadan, jeune avocat à l’ONG Egyptian Initiative for Personal Rights, contacté par le frère d’Amr à la suite de la sévère condamnation et désormais en charge du dossier, explique : « Après le 11 février et la chute de Hosni Moubarak, les arrestations de manifestants ont continué. Nous pouvons dire que depuis, environ 200 personnes ont été jugées devant une cour militaire. […] »

Des manifestants brûlent un drapeau israélien, au Caire, le 15 avril 2011

La famille d’Amr est anéantie. Dans la ville de Kafr El Zayat, à deux heures de la capitale, ils se réunissent encore souvent dans son appartement, situé au deuxième étage de la maison familiale. Tous disent avoir encore confiance en l’armée. Le père, bien qu’affichant un air grave et sévère de circonstance, s’exprime avec sagesse. Abdallah comprend que l’armée se soit montrée dure ces dernières semaines pour que le pays ne sombre pas dans le chaos. Mais il sait que son fils n’a rien à se reprocher : « Je suis en colère. Pourquoi l’ont-ils pris ? Nous demandons au maréchal Tantaoui d’étudier à nouveau le cas de ceux qui ont été arrêtés sans avoir rien fait de mal . » « Son activisme politique n’avait pour seul objectif que de rendre le pays meilleur ! », renchérit Mohamed. Badria, la maman d’Amr, a les traits tirés : « Demandez au voisin, demandez autour de vous, vous verrez qui est Amr ! Toujours le premier à rendre service. […] » Et pour cette mère désespérée, la situation n’a fait qu’empirer. Deux semaines après son jugement, Amr a été envoyé dans la prison de sécurité maximale d’El Wadi El Guedid, une forteresse isolée dans le désert, à plus de 1000 kilomètres du Caire : « Je n’arrive plus à dormir. Je veux lui rendre visite mais c’est trop loin pour moi. Je suis vraiment déprimée, je ne l’ai pas vu depuis qu’ils l’ont arrêté. » Seul son père a pu faire une fois le long voyage. Il a retrouvé son fils perdu, usé par ce qui lui arrive. Jamais Amr n’aurait pu s’imaginer dans une telle situation. Le jeune homme a vu sa vie basculer en quelques heures. Lui qui, l’année dernière encore, vivait à Marseille où il travaillait dans le secteur du bâtiment. Il s’est marié à une Française, en 2005, mais leur relation s’est compliquée lorsqu’Amr a décidé de revenir vivre en Egypte, en mai 2010. Aujourd’hui, sa famille craint que le jeune homme soit désormais marqué à tout jamais. Le Conseil suprême des forces armées doit encore confirmer le jugement mais aucune date n’a été donnée. Les dirigeants militaires ont promis la semaine dernière « de passer en revue les dossiers de jeunes militants jetés en prison après la chute de Hosni Moubarak ». Dans le pire des cas, la famille compte sur le prochain transfert du pouvoir au civil, à la faveur des élections législatives de septembre ou de la présidentielle prévue en novembre 2011, pour espérer retrouver le frère, le fils bien-aimé.

Sonia DRIDI

Manifestation pour la libération d’Omar Abdel Rahman, détenu pour terrorisme aux Etats-Unis, au Caire, le 21 avril 2011

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