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AP, 24 juin 2004

Soudan : Un génocide est en cours au Darfour, selon une ONG américaine

Suivi d’un commentaire


Vue de Suakin

BOSTON (AP) - Un génocide est en cours au Darfour, a affirmé, mercredi 23 juin 2004, dans un rapport, l’ONG américaine de défense des droits de l’homme Physician for Human Rights.

Selon l’association, qui cite des témoignages faisant état d’assassinats systématiques, de viols et de destructions de villages, ce génocide est organisé par le gouvernement soudanais avec l’aide de milices arabes, les janjaweed. L’objectif serait de tuer ou déplacer plusieurs millions de Soudanais noirs dans l’ouest du pays.

Soudan


"Le gouvernement soudanais vise à retirer plusieurs millions d’habitants non arabes du Darfour, soit par la mort (le plus souvent par la violence immédiate, ou encore lentement, par la famine) soit par le déplacement forcé", affirme le rapport.

Réfugiés soudanais

L’association basée à Boston demande une intervention internationale immédiate. Elle cite un rapport de l’USAID, l’agence gouvernementale américaine d’aide au développement, pour qui, sans une telle intervention, entre 300000 et 1000000 de civils sont menacés de mort. Déjà, 1,2 million de personnes ont été déplacées, dont 300000 qui sont réfugiées au Tchad dans des camps ou encore dans des villages frontaliers, ajoute Physicians for Human Rights, dont le rapport a été établi sur la base de témoignages recueillis dans ces camps et villages par deux de ses employés, pendant deux semaines du mois de mai 2004.

Scène de la guerre civile, au soudan

Selon l’association, ces témoignages ont mis en lumière six pratiques contantes qui indiqueraient une intention génocidaire : attaques et destructions de villages, destructions des moyens de subsistance et de survie, poursuite des villageois en vue de les détruire, ciblage des populations non arabes et viol systématique des femmes. Pour l’association, "il y a une intention claire de détruire les familles non arabes et tous leurs moyens de subsistance".

Une bombe d’avion non explosée, dans un village du Darfour

En mai 2004, une autre association de défense des droits de l’homme, Human Rights Watch, a accusé le gouvernement soudanais d’"épuration ethnique", sans parler de génocide. De même, le secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan, a déclaré qu’il n’était pas prêt à ce stade à parler d’épuration ethnique ou de génocide, mais a parlé de "situation humanitaire tragique".

Famine au Soudan, en 1998

Le gouvernement soudanais a démenti toute campagne de génocide, affirmant au contraire que la crise humanitaire au Darfour résulte de sa lutte contre une rébellion de Noirs musulmans. Il a également démenti s’appuyer sur les milices janjaweed.

Associated Press

Un avion livre de l’aide humanitaire au Soudan

Commentaire

Bien que l’histoire du Soudan remonte à la plus haute antiquité -des pharaons nubiens ayant même régné en Egypte- la logique politique actuelle, caractérisée par un clivage entre musulmans et animistes, trouve son origine au début du 19ème siècle, lorsque l’Egypte a colonisé le Soudan.

Les pyramides de Méroé, en Nubie

Mehemet Ali, un Albanais, a pris le pouvoir à la suite de l’expédition égyptienne de Napoléon Bonaparte. Il a massacré les principaux mamelouks qui contrôlaient alors le pays. Nominalement, l’Egypte faisait toujours partie de l’empire ottoman, mais Mehemet Ali, reconnu pacha d’Egypte, par le sultan de Constantinople, en 1805, se comportait comme un souverain indépendant favorable à la modernisation du pays.

Mehemet Ali

En 1820, Mehemet Ali a décidé de coloniser le Soudan, afin de s’approprier ses richesses naturelles, son or légendaire, et un réservoir d’esclaves susceptible d’approvisionner les marchés du Caire.

Une armée d’invasion a été organisée et placée sous le commandement d’Ismail pacha, l’un des fils de Mehemet Ali. Imitant Napoléon Bonaparte, Mehemet Ali a souhaité que des savants accompagnent l’armée égyptienne au Soudan, tout comme des savants avaient accompagné l’armée française en Egypte. L’un de ces savants était d’ailleurs le Français Frédéric Cailliaud, originaire de Nantes. Il a laissé un passionnant récit de l’expédition d’Ismail pacha et dressé une carte du Nil.

Paysage de la Nubie

A l’époque, le Soudan n’était pas une nation unifiée. Il se composait de tribus plus ou moins autonmomes les unes des autres. Il existait un royaume, à Sennar, au confluent du Nil Blanc et du Nil Bleu, mais ce royaume était trop faible pour pouvoir résister à l’armée d’Ismail pacha.

Cette armée a dû livrer plusieurs batailles contre les Soudanais, mais elle les a toujours vaincu, car elle était pourvue d’artillerie et d’une bonne cavalerie.

Ismail pacha se comportait d’une manière extrêmement brutale avec ceux qui lui résistaient. Il était déterminé à briser toute résistance par la terreur. Ainsi, Frédéric Cailliaud a décrit une scène au cours de laquelle deux Soudanais ont été empalés en public.

Un troupeau de boeufs, au Soudan

En 1821, Ismail pacha a été assassiné à Shendi, avec ses principaux officiers. Ils s’étaient installés dans une maison et se sont mis à s’enivrer. Des résistants soudanais ont entassé des fagots de bois autour de la maison, ils y ont mis le feu, puis ils ont tué, à coups de lance, ceux qui tentaient d’échapper aux flammes.

En apprenant l’assassinat d’Ismail pacha, Mehemet Ali a envoyé son fils aîné, Ibrahim pacha, à la tête d’une nouvelle armée, pour le venger. L’armée d’Ibrahim pacha a écrasé les derniers foyers de résistance en pratiquant une politique de terreur, et le Soudan est alors devenu une colonie de l’Egypte.

Ibrahim pacha

La ville de Khartoum a été fondée à cette époque. Un gouverneur y a été installé, tandis que des petites garnisons égyptiennes tenaient les principales localités du pays.

Des négriers égyptiens se sont alors abattus sur le Soudan. Ils opéraient principalement contre les tribus animistes du Sud. Bien souvent, les négriers disposaient d’une milice personnelle et se constituaient de véritables fiefs dans les régions les plus reculées. Ainsi, très vite, les Soudanais du Nord, qui s’étaient convertis à l’islam, ont pris l’habitude d’assimiler ceux du Sud à des esclaves.

Le Nil à Malakal

En 1881, une révolte contre l’occupation égyptienne a éclaté au Soudan. Il s’agissait essentiellement d’une révolte de musulmans. A la tête de cette révolte se trouvait Mohammed Ahmed el Mahdi.

Mohammed Ahmed el Mahdi

A l’époque, le gouverneur général du Soudan était un britannique, Charles Gordon. Profondément chrétien, au point de chercher son inspiration dans la Bible au moment de prendre une décision, Charles Gordon s’était efforcé de lutter contre les négriers du Soudan.

Charles Gordon

Comme l’Egypte, ruinée par la construction du canal de Suez, n’était pas en mesure d’assumer la reconquête du Soudan, le gouvernement britannique préconisait l’évacuation des garnisons égyptiennes et l’abandon du Soudan aux mahdistes. Par contre, Charles Gordon réclamait, au contraire, l’envoi d’une armée britannique de secours, et il a annoncé sa détermination de rester à Khartoum.

En Grande-Bretagne, Charles Gordon était considéré comme un héros, car il avait participé à la guerre de Crimée et à la guerre en Chine. Le gouvernement britannique a subi d’intenses pressions, de la part de l’opinion publique, afin d’envoyer une armée au secours de Charles Gordon, bientôt assiégé à Khartoum par les armées mahdistes.

La bataille d’Abu Klea, en janvier 1885, a opposé les mahdistes aux troupes britanniques

Après avoir traîné les pieds, le gouvernement britannique a décidé d’envoyer, depuis l’Egypte, une armée jusqu’à Khartoum, dans le seul but de sauver Charles Gordon puis de quitter le Soudan. Cette armée a lentement remonté le Nil. Quand elle est parvenue en vue de Khartoum, la ville venait de tomber aux mains des mahdistes et Charles Gordon avait été tué. L’armée britannique a aussitôt fait demi-tour. Les mahdistes ont alors gouverné le Soudan, y imposant une dictature religieuse, et les Soudanais du Sud n’ont fait que changer d’oppresseur.

Un officier mahdiste

Quelques années plus tard, la Grande-Bretagne a organisé une nouvelle expédition militaire, mais cette fois dans le but de s’emparer du Soudan pour son propre compte. Une puissante armée a été rassemblée en Egypte. Cette armée a livré plusieurs batailles aux mahdistes, et les a finalement écrasés à Omdurman, près de Khartoum. Le Soudan est devenu un condominium anglo-égyptien.

Les mahdistes à la bataille d’Omdurman

Les Britanniques ont mis fin à l’esclavage, laissé les tribus animistes vivre selon leurs coutumes, et des missionnaires se sont efforcés de les convertir au christianisme. Ainsi, le Soudan s’est trouvé divisé entre un Nord musulman et un Sud chrétien ou animiste. Mais, aux yeux des musulmans, les Soudanais du Sud sont demeurés "des esclaves".

Un village de l’ethnie Dinka, dans le Sud du Soudan

Le Soudan a obtenu son indépendance en 1956. Depuis lors, les Soudanais du Sud se sont toujours estimés plus ou moins opprimés par ceux du Nord. Des mouvements de résistance se sont organisés, malgré une répression féroce.

Nomade soudanais

Néanmoins, il faut bien voir que la plupart des Soudanais du Nord ne nourrissent aucune animosité à l’encontre de ceux du Sud. Ils subissent, eux aussi, la politique du gouvernement de Khartoum. Si on excepte la vallée du Nil, toute la région située au Nord de Khartoum n’est qu’un désert de cailloux. La plupart des Soudanais musulmans sont de pauvres agriculteurs qui triment du matin au soir dans leurs champs, le long de la vallée du Nil, afin de pouvoir offrir une paire de chaussures à leurs enfants. Ou se sont de petits commerçants confrontés à une clientèle tellement pauvre que les cigarettes sont vendues à l’unité. Enfin, il y a de nombreuses tribus nomades, qui vivent en Nubie, au Darfour et au Kordofan.

Au Soudan, l’âne demeure un moyen de locomotion et de transport très commun

Par contre, le Sud du Soudan est une région tropicale, où on trouve les plus grands marécages du monde. C’est au Sud que se trouvent les plus grandes surfaces cultivables. D’un point de vue économique, le Nord du Soudan dépend du Sud, et on peut dire que l’avenir du Soudan est au Sud.

Une partie du Soudan, vue par satellite. En haut de l’image, on reconnaît la grande boucle que forme le Nil dans le désert de Nubie, avant de pénétrer en Egypte. En bas de l’image, on distingue le triangle sombre, cultivé, formé par le confluent du Nil Blanc, venu de l’Ouganda, et du Nil Bleu, venu d’Ethiopie.

Les Soudanais sont des gens très hospitaliers et d’un naturel plutôt tolérant. La logique de guerre civile, au Soudan, trouve sa raison d’être, non pas dans des haines populaires, mais dans une volonté politique de domination. Le problème fondamental, ce sont les politiciens.

Femme soudanaise

Le gouvernement de Khartoum veut imposer une hégémonie musulmane et, pour pouvoir l’imposer, il se trouve contraint de bafouer la logique de la démocratie. Il ne respecte pas les minorités. Il suscite des révoltes légitimes, puis il se trouve prisonnier d’une logique de répression, qui ne fait qu’accroître le sentiment de révolte.

Frank BRUNNER

Enfant soudanais

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