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Le Temps, 19 juillet 2011

Corruption : La chute de l’empire de Rupert Murdoch

par Stéphane BUSSARD


Vue de Fleet street, à Londres

Fleet Street, années 1980. Sous le ciel fuligineux de Londres, de vieilles rotatives tournent à plein régime. Les rédactions des principaux titres de la presse britannique sont concentrées dans un mouchoir de poche. Dans les pubs du quartier, les journalistes refont le monde. Jusqu’à un certain 24 janvier 1986. En vingt-quatre heures, Rupert Murdoch, le magnat de la presse, coupe court aux négociations que son groupe News International mène depuis quinze mois avec les syndicats. Il licencie sur-le-champ 5500 employés et transfère ses quatre journaux, News of the World, the Sun, The Times et The Sunday Times, à Wapping, de l’autre côté de la Tamise. A côté de docks à l’abandon suintant les réminiscences de l’Empire britannique. Les autres quotidiens, dont The Guardian et The Daily Telegraph emboîtent le pas. Ils s’installent ailleurs en ville.


Grande-Bretagne

Après avoir acheté son premier titre au Royaume-Uni, News of the World (NotW), en 1969, des mains de l’excentrique baron William Carr qui descendait deux bouteilles de scotch par jour, puis The Sun un an plus tard, Rupert Murdoch frappe un grand coup. Comme Churchill engagea la Bataille d’Angleterre, il livre la bataille de Wapping. On est encore loin du « Watergate » britannique, le qualificatif qu’utilise le journaliste Carl Bernstein pour décrire l’actuel scandale des écoutes téléphoniques qui secoue le Royaume-Uni depuis une dizaine de jours. L’abandon de Fleet Street, il y a 35 ans, apparaît comme une trahison. C’est pourtant le début d’une révolution. Ancien rédacteur en chef du Sunday Times, Andrew Neil l’affirme : le déménagement à Wapping a « sauvé la presse britannique ». Il a permis de se débarrasser de « ce qu’il y avait de pire dans l’industrie britannique » : une technologie archaïque, des syndicats arc-boutés sur la défense des acquis, des grèves sans fin. Sans cela, il n’y aurait jamais eu d’éditions dominicales augmentées de plusieurs cahiers. Rupert Murdoch a donné un formidable coup d’accélérateur à l’évolution de la presse. La méthode fut brutale, mais elle cadrait avec l’esprit du thatchérisme naissant. Dans les années 1980, Margaret Thatcher mène une lutte à mort contre les syndicats de mineurs menés par Arthur Scargill. Elle la gagne. Pour la première fois, les syndicats sont exclus de la forteresse Murdoch. A Wapping, dans un accent cockney plus grave que d’accoutumée, les imprimeurs invectivent les bobbies [policiers]. Le sang coule.

Andrew Neil

Début juillet 2011. Rupert Murdoch, dont la fortune dépasse les 6 milliards de dollars, se targue d’être encore la 13e personnalité la plus puissante de la planète selon le magazine Forbes . A la tête du groupe News Corporation qui génère des revenus annuels de 31 milliards de dollars, cet Australien né à Melbourne, formé à Oxford, a tissé sa toile dans le monde entier. Aux Etats-Unis, News Corp. possède le Wall Street Journal et le tabloïde New York Post . En 1985, Rupert Murdoch acquiert la nationalité américaine pour contourner les lois l’empêchant de racheter des télévisions. Il s’empare de Fox Network et de la TV National Geographic . Son moteur ? Ses seuls intérêts à l’image de l’avide et impitoyable Monty Burns de la série culte des Simpsons que sa société Fox produit. Les mauvaises langues racontent qu’en 1999 Rupert Murdoch maria la Chinoise Wendi Deng pour conquérir le marché de l’Empire du Milieu. En vain. En Australie, son empire est encore plus impressionnant : 150 journaux nationaux et locaux. Il s’étend à l’Inde, à l’Italie, l’Allemagne, l’Afrique et l’Amérique latine. Le secteur du cinéma n’a pas échappé à son insatiable appétit. News Corp. détient une dizaine de sociétés de production comme la 20th Century Fox.

Rupert Murdoch

Aujourd’hui cependant, l’empire vacille. News of the World étant empêtré dans un scandale d’écoutes téléphoniques et de corruption qui a déjà débouché sur neuf arrestations, le magnat australo-américain décide de fermer ce journal dominical vieux de 168 ans, « vache à lait » de News International, la branche britannique du groupe Murdoch, dirigée par la flamboyante Rebekah Brooks. Le journal meurt le dimanche 10 juillet 2011, non sans avoir augmenté son tirage de 3 à 5 millions d’exemplaires. Motif ? Avec The Sun, News of the World ne s’embarrasse pas de l’éthique journalistique et de la légalité. Les deux titres piratent les téléphones portables de politiciens, de la famille royale ou de célébrités. Pour ce faire, News of the World peut compter sur les services de détectives privés aguerris et d’agents corrompus de Scotland Yard. En une décennie, le journal met la main sur 80000 numéros de téléphones « dignes d’intérêt ». Seuls 4000 numéros font l’objet d’écoutes illicites. Le téléphone de Milly Dowler, une adolescente de 13 ans, assassinée, est piraté par un journaliste de News of the World, laissant un instant croire à ses parents qu’elle est toujours vivante. Et puis il y a les familles des soldats tombés en Irak ou des victimes des attentats de Londres de juillet 2005. La quête du scoop ne connaît pas de limites. Ces pratiques font exploser les ventes, mais suscitent du dégoût. La famille Bancroft regrette désormais d’avoir vendu le Wall Street Journal au groupe de Rupert Murdoch en 2007. L’affaire se propage aux Etats-Unis. Un sénateur américain se demande si les titres de News Corp. ont piraté les téléphones de victimes du 11 septembre 2001. Une hypothèse explosive. Le FIB a lancé, jeudi 14 juillet 2011, une enquête sur les écoutes téléphoniques auxquelles aurait pu procéder le groupe Murdoch. La fermeture de News of the World, qui enregistrait des profits annuels de 12 millions de livres, est insuffisante pour enrayer le scandale. Sous la pression des politiques, Rupert Murdoch décide, mercredi 13 juillet 2011, d’abandonner son offre de rachat total du bouquet satellitaire de ­BSkyB dont il possède déjà 39 %. Sky prévoyait pourtant des bénéfices de plus d’un milliard de livres en 2011-2012. Rupert Murdoch renonce à ce pactole. C’est l’échec le plus cuisant qu’ait jamais connu ce milliardaire âgé de 80 ans, qui a fait du « popu » et du « people » pour les plus indulgents, du « caniveau » pour les plus critiques, son fonds de commerce. Le patron de News Corp. pourrait aller jusqu’à vendre tous ses titres du Royaume-Uni. Forteresse médiatique inexpugnable intégrée dans l’establishment britannique, l’empire Murdoch se délite.

Rebekah Brooks

Le scandale ébranle la démocratie britannique. Il met surtout en lumière les liaisons dangereuses entre le groupe de Rupert Murdoch et les politiques. Il y a un peu plus d’un mois, à l’Orangerie, dans le quartier chic de Kensington, l’élite politique du pays, dont le premier ministre conservateur, David Cameron, et le chef de l’opposition, le travailliste Ed Miliband, socialisaient avec les dirigeants de News Corp. à la grande garden-party annuelle de Rupert Murdoch. Entre champagne et huîtres, un participant ose ce commentaire prémonitoire : « C’est comme une orgie à la fin de l’Empire romain. » Peu après, des éclairs, accompagnés par un tonnerre assourdissant, lézardent le ciel londonien. Professeur émérite à la London School of Economics, Rodney Barker l’admet : « Il n’y a jamais eu, dans l’histoire britannique, un baron de la presse qui a eu une telle influence sur les politiques. » L’historien et journaliste Timothy Garton Ash explique le phénomène par la peur. La peur du « kompromat » (en russe, matériel compromettant rassemblé contre quelqu’un). Si elle devait être le principal facteur de puissance relative, ajoute-t-il, alors Rupert Murdoch a été plus puissant que les trois derniers premiers ministres. Rodney Barker nuance : « La presse a exagéré son rôle lors des élections, le présentant souvent comme le faiseur de roi. En réalité, Rupert Murdoch avait surtout le flair pour soutenir le candidat qui allait gagner. » Ce Citizen Kane des temps modernes était puissant, parce que tout le monde pensait qu’il détenait le vrai pouvoir. Tony Blair bénéficia du soutien de la presse Murdoch pour conquérir le pouvoir, mais aussi quand il fut premier ministre, de 1997 à 2007. Il tenait des réunions secrètes régulières avec Rupert Murdoch, de préférence à l’étranger, à l’abri des regards et des procès-verbaux. Il s’entretenait souvent avec lui par téléphone. Selon Lance Price, qui travailla à Downing Street, Rupert Murdoch semblait être « le 24e membre du cabinet ». Indécis, le premier ministre a, avance The Guardian, attendu la bénédiction de Rupert Murdoch pour décider d’envahir l’Irak aux côtés des Américains. Après la cuisante défaite, en 1992, du travailliste Neil Kinnock, étrillé par The Sun, les cofondateurs du New Labour, Tony Blair, Gordon Brown, Peter Mandelson ou encore Alastair Campbell, sont tous unanimes. S’ils veulent reconquérir le pouvoir, il faut traiter avec Rupert Murdoch. Cette stratégie aura un effet boomerang pour Gordon Brown, chancelier de l’Echiquier, qui sera le « Doctor Devil » du Sun. Des informations médicales confidentielles sur son fils frappé de mucoviscidose feront les grands titres du tabloïd. Cela n’empêchera pas les Brown de participer au mariage de Rebekah Brooks… David Cameron n’est pas en reste. Si ses relations avec l’empire Murdoch ne sont pas incestueuses, elles sont pour le moins étroites. Ex-rédacteur en chef de News of the World, Andy Coulson est devenu, à partir de 2007, responsable de la communication du Parti conservateur, puis directeur de la communication quand ce dernier accède au pouvoir. Ils deviennent de vrais amis. David Cameron et son épouse sont par ailleurs souvent les hôtes de Rebekah Brooks et de son mari dans leur maison de Cotswolds, dans l’Oxfordshire. Tout comme le chancelier de l’Echiquier, George Osborne.

David Cameron

Mercredi 13 juillet 2011, dans le chaudron d’une Chambre des Communes archi-comble et survoltée, David Cameron et Ed Miliband, leader des travaillistes, se font face, à trois mètres de distance l’un de l’autre. Malgré la virulence des propos, le Speaker tente de dompter les fauves : « Order, order, order », assène-t-il. Le premier ministre tourne sa veste. En une déclaration, il fusille son ami Andy Coulson : « S’il a menti, il doit être jugé. » Puis il annonce la création d’une commission d’enquête indépendante et d’un code de conduite pour ses ministres : chaque rencontre avec des responsables médiatiques devra désormais être rapportée. David Cameron semble à terre, blessé. Ed Miliband connaît son heure de gloire. « Pour la première fois, c’est le chef des travaillistes qui impose l’agenda », relève le Times. Rupert Murdoch et son empire s’inclinent devant le parlement de Westminster. La peur a disparu. La politique reprend ses droits.

Stéphane BUSSARD

Ed Miliband

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    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source