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mercredi 16 août 2017
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Le Monde, 24 août 2011

Corruption : Un héros qui galvanise ou exaspère

par Angela BOLIS


Des dalits (intouchables) manifestent contre Anna Hazare, à New Delhi, le 24 août 2011

En Inde, il fait la une de tous les médias. Tantôt ausculté par ses médecins, tantôt haranguant la foule, Anna Hazare ne quittera pas son estrade, devant l’immense affiche de Gandhi, tant que le gouvernement ne se sera pas plié à ses exigences. A 74 ans et au neuvième jour de sa seconde grève de la faim, il est devenu le symbole de la lutte anti-corruption. Un thème qui enflamme les foules dans ce pays qu’on qualifie habituellement de "plus grande démocratie du monde", pourtant classé au 87e rang sur 178, selon l’indice de corruption de l’ONG Transparency international. A Delhi, devant l’esplanade de Ramlila où se trouve le septagénaire, 25000 personnes étaient réunies dimanche dernier pour manifester leur soutien au septuagénaire et à son combat.


India

En cause dans cet élan de protestation : le projet de loi "Jan Lokpal Bill", qui vise à créer un poste de médiateur de la République censé surveiller les hommes politiques et les fonctionnaires du gouvernement. Anna Hazare exige un amendement permettant à ce médiateur d’enquêter également sur le premier ministre et sur des magistrats de haut rang en cas de soupçons de corruption. Parmi les manifestants, Deepak Narang, un apprenti ingénieur âgé de 22 ans, témoigne à l’AFP : "Nous réalisons que c’est le moment pour la jeunesse d’avancer et d’agir contre un système pourri. Il n’y a pas de baguette magique, mais si la corruption peut être chassée du pays, on pourra être un pays développé au vrai sens du terme." Jeunes urbains, étudiants, femmes, profs, employés... Pour Shekhar Gupta, de l’Indian Express, "il est clair que la classe moyenne indienne est désormais contre le Congrès." Or le poids de ce groupe social dans les élections, non négligeable, est encore sous-estimé, selon l’éditorial. En effet, le gouvernement a mis du temps à prendre la mesure de ce mouvement et du soutien dont bénéficie le militant. Sa réaction –qui s’est surtout résumée à la répression et à des appels infructueux à l’arrêt du jeûne– a été taxée par The Hindu de "mélange déconcertant d’hésitation, de déni, de confusion morale et de peur." Mardi 23 août 2011, il a toutefois tenté de faire retomber la pression en convoquant une réunion de tous les partis pour trouver une sortie de crise. Ces partis, justement, n’ont pas encore tellement profité de l’aubaine pour manifester leur opposition au gouvernement de Manmohan Singh. Mais ils pourraient bien se réveiller, note Pralay Kanung, politologue à l’université de Delhi, interrogé par Aujourd’hui l’Inde : "Le gouvernement est conscient de la possibilité que l’opposition se cimente derrière Anna Hazare. Les manifestations ne sont pas toutes spontanées..." Le discours politique risque de remplacer, progressivement, les slogans et l’émotion populaires.

Anna Hazare

Du haut de son esplanade, dans sa tunique blanche, Anna Hazare représente-t-il une menace pour les autorités en place ? Le vieil homme a en tout cas le don de se faire l’interprète des rancœurs d’un peuple contre un fléau qui mine, à tous les niveaux, la société indienne. La corruption, omniprésente au quotidien, gagne aussi les hautes sphères de l’Etat et n’a pas épargné le gouvernement actuel. Devinder Sharma, écrivain et journaliste, membre fondateur de l’association India Against Corruption, se souvient sur son blog de la première fois qu’il a rencontré Anna Hazare : c’était lors d’un précédent mouvement anti-corruption, né de l’organisation –catastrophique– des Jeux du Commonwealth par Delhi en 2010. L’association Right to Information et son leader, Arvind Kejriwal, aujourd’hui proche de M. Hazare, avaient alors lancé une plate-forme Internet –Public FIR (First Information Report)– pour recueillir anonymement les témoignages et plaintes pour corruption, 370 pages au total rapportées à la police. A cette époque, le fiasco de l’organisation de ces jeux avait été en partie imputé à des soupçons de malversations, qui avaient conduit à la démission du trésorier du comité organisateur. D’autres scandales ont suivi : en 2010 encore, à Bombay, la presse révèle que des appartements de l’Adarsh Society, réservés théoriquement aux vétérans et aux veuves de la guerre de Kargil (qui a opposé l’Inde et le Pakistan en 1999), sont récupérés par des politiciens et militaires. Plus tard, c’est le ministre des télécommunications qui est arrêté à la suite d’un scandale de vente frauduleuse de licences de téléphonie mobile, qui aurait fait perdre 40 milliards de dollars (27,7 milliards d’euros) à l’Etat. Un des principaux magnats industriels de l’Inde, Anil Ambani, est aussi mis en cause, et le premier ministre accusé d’avoir fermé les yeux. C’est dans ce contexte, explique Devinder Sharma, qu’est survenue la proposition d’Anna Hazare d’entamer une grève de la faim. Au début, les activistes anti-corruption y étaient plutôt opposés. Finalement, l’analyste conclut : "Je déteste ces gens qui s’assoient dans leur salon autour d’un verre de bière ou d’un café et qui discutent de corruption, ou d’autres maladies de ce pays, sans rien faire."

Des dalits (intouchables) manifestent contre Anna Hazare, à New Delhi, le 24 août 2011

Si la cause défendue par M. Hazare fait l’unanimité, le personnage et ses méthodes en sont loin. Au-delà des banderoles des manifestants qui clament "Gandhi, père de la nation, Hazare, père de la nation libérée de la corruption", selon un reporter d’Aujourd’hui l’Inde, le militant aime à laisser entendre sa filiation spirituelle avec le Mahatma. Ce qui n’est pas au goût de tout le monde. Rajiv Vora, président du Mouvement gandhien pour l’autonomie, tient à marquer la différence : "Gandhi n’aurait jamais dit qu’il fallait emprisonner et pendre tous les corrompus." Pour l’arrière-petit-fils du pacifiste, Tushar, "la tentative de prendre la place laissée par Gandhi révèle la malhonnêteté de tout le mouvement". "Si ses moyens sont peut-être gandhiens, les demandes d’Anna Hazare ne le sont pas", assène quant à elle l’écrivaine Arundhati Roy dans une tribune publiée par The Hindu. Et de critiquer, derrière l’homme, la loi qu’il souhaite voir renforcée alors qu’elle est, selon l’écrivaine, aussi centralisatrice qu’oligarchique, et échoue à s’attaquer aux vraies racines de la corruption : les inégalités sociales et la concentration du pouvoir entre quelques mains. Dans ces conditions, rien ne garantit que cette nouvelle instance de contrôle ne sera pas elle-même corrompue... Même écho chez Rupa Subramanya Dehejia, journaliste indienne installée à Bombay, sur son blog Indian real time (Wall Street Journal) : en cherchant à étendre cette loi, le militant "s’attaque aux symptômes plutôt qu’aux causes de la maladie". Exemple : tant que les taxes à l’importation seront trop hautes, les pots-de-vin, moins coûteux, profiteront autant aux importateurs qu’aux autorités qui les reçoivent. Aucun d’entre eux n’aura donc intérêt à dénoncer cette pratique au nouveau médiateur de la République. Finalement, cette agitation détournerait le public des véritables réformes, plus structurelles, à mettre en œuvre contre la corruption.

Des musulmans partisans d’Anna Hazare manifestent, à Mumbai, le 24 août 2011

Enfin, M. Hazare agace par son style, ses méthodes de pression sans concertation –il exige, seul avec sa "Team Anna", la révision du texte avec un ultimatum fixé au 30 août 2011–, au point que son combat est taxé d’anti-parlementaire et d’anti-démocratique. Pire, pour Arundhati Roy, il fait preuve d’un "nationalisme agressif ", qui transparaît dans ses slogans. Sur son fil Twitter par exemple, le 19 août : "I’m no reformer, I’m no activist ! I’m you and you are India – And we are ONE." ("Je ne suis pas un réformateur, je ne suis pas un activiste. Je suis vous et vous êtes l’Inde. Et nous sommes UN.") Mme Roy affirme que le septuagénaire a eu, entre autres passifs peu glorieux, des liens avec une organisation paramilitaire nationaliste hindoue (RSS, Rashtriya Swayamsevak Sangh). Mais l’homme a de multiples facettes. Décrit par ailleurs comme grand amateur d’écriture et de yoga, il aurait aussi œuvré, par le passé, au développement de son village d’origine, selon un post de Rupa Subramanya. Ralegan Siddhi, une bourgade pauvre et rurale du Maharashtra, dans l’ouest du sous-continent, aurait vu en dix ans ses revenus par habitant multipliés par huit et ses inégalités se résorber. Un progrès réalisé grâce au leadership d’Anna Hazare, encore une fois ambivalent : pas la moindre concertation, un mélange "de charme et de brutalité", une "force galvanisatrice". Et finalement un homme qui agit, à l’échelle de son village comme de la nation indienne, en "dictateur bienveillant". Aujourd’hui, le "dictateur bienveillant" est passé de l’échelle villageoise à celle de la nation indienne, et fait craindre pour sa stabilité. Faute de réponse claire de la part du gouvernement, certains estiment que la situation pourrait dégénérer : pour l’éditorialiste de The Hindu, "il faut bien noter qu’il n’y a pas eu le moindre incident dans les rues. Mais une détérioration sérieuse de la santé [de M. Hazare] pourrait faire basculer la situation hors de tout contrôle."

Angela BOLIS

Des partisans d’Anna Hazare manifestent, à Hyderabad, le 24 août 2011

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