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Le Monde diplomatique, 25 août 2011

Histoire : Ce plan Z qui a épouvanté le Chili

par Jorge MAGASICH


Salvador Allende

Sept jours après le coup d’Etat du 11 septembre 1973, le quotidien chilien El Mercurio titre sur huit colonnes : « L’ex-gouvernement marxiste préparait un auto-coup d’Etat ». Une information terrifiante ! L’administration de Salvador Allende aurait fomenté un plan d’assassinat massif de militaires, de dirigeants politiques et de journalistes d’opposition, sans oublier leurs familles. Nom de code : plan Z. « Des milliers de personnes sont impliquées dans cette sinistre opération », relate l’article signé Julio Arroyo Kuhn, un journaliste très proche des services de renseignement de la marine. Un mois plus tôt, il avait diffusé de fausses informations diabolisant des marins qui s’étaient réunis avec les dirigeants des partis de gauche pour dénoncer le putsch imminent (1).


L’attaque du Palais présidentiel par les putchistes, à Santiago, le 11 septembre 1973

Fraîchement désigné secrétaire de la junte, le colonel Pedro Ewing convoque une conférence de presse, le 22 septembre 1973. Devant ce qui reste de la presse nationale et des journalistes étrangers, il explique que, le 19 septembre, jour de l’armée, Allende projetait d’inviter à déjeuner le haut commandement au palais présidentiel de la Moneda. Par surprise, ses gardes du corps, déguisés en serveurs, cribleraient les officiers de balles, tandis que, dans le parc O’Higgins de Santiago, les militaires en train de défiler et les dirigeants de l’opposition seraient massacrés. Des carnages similaires surviendraient dans les provinces. Le lendemain, la « République populaire démocratique du Chili » serait instaurée. Ainsi l’établissent —conclut le colonel— les documents découverts dans le coffre-fort du vice-ministre de l’intérieur d’Allende, Daniel Vergara, et leur copie trouvée à la Banque centrale. A mesure que les services de renseignement déchiffrent les pièces —du moins le prétendent-ils—, le colonel multiplie les révélations lors de nouvelles conférences de presse. Au cours de l’une d’elles, il annonce qu’une seconde phase du plan envisageait l’assassinat d’Allende. Bien qu’aucune question ne puisse être formulée, les journalistes étrangers s’étonnent qu’Allende soit l’auteur d’un plan incluant… son assassinat (2).

L’attaque du Palais présidentiel par les putchistes, à Santiago, le 11 septembre 1973

Qu’importe, les médias pilonnent l’opinion. Chaque scoop se révèle plus sensationnel que le précédent : « Une autre école de guérilla découverte à Nueva Imperial » ; « Les marxistes encourageaient de sinistres plans dans la zone du salpêtre » ; « Le PS [Parti socialiste] et le MIR [Mouvement de la gauche révolutionnaire] planifiaient l’assassinat de six cents familles » ; « Les marxistes projetaient la destruction de Limache » (3). Dans un article du même Kuhn, le 23 octobre 1973, La Estrella (Valparaíso) rendra compte, à sa manière, des exécutions de militants de l’Unité populaire (UP) : « Quatre chefs du plan Z passés par les armes ». La junte mobilise tous les moyens pour accréditer l’existence du plan. Il sera évoqué lors de la 28e Assemblée générale de l’Organisation des Nations Unies (ONU), le 8 octobre, par le ministre des Affaires étrangères, l’amiral Ismael Huerta, devant une salle presque vide. Et il figure dans le Manuel de l’histoire du Chili, de Frías Valenzuela (1974), adopté par un grand nombre d’écoles. La véracité de la conspiration est cautionnée par la quasi-totalité des intellectuels du bloc d’opposition au gouvernement de l’Unité populaire (UP) qui unit la droite et les démocrates-chrétiens (4). Le plan Z n’est au fond que le prolongement des virulentes campagnes médiatiques qui ont précédé le putsch, menées, en tout premier lieu, par El Mercurio. Quotidien de référence extrêmement conservateur, lancé en 1827 à Valparaíso et en 1900 à Santiago, propriété d’Agustín Edwards, une des grandes fortunes du Chili, le journal a été fondamental dans la préparation du coup d’Etat. Selon le rapport du Sénat des Etats-Unis —« Covert action in Chile 1963-1973 » (1975)—, El Mercurio et d’autres médias ont reçu 1,5 million de dollars de la Central Intelligence Agency (CIA) pour déstabiliser Allende.

Agustín Edwards

Durant les premiers mois, le Parti démocrate-chrétien appuie la dictature. Dans le numéro d’El Mercurio qui, le 18 septembre 1973, dénonce le plan Z, son président, M. Patricio Aylwin (premier chef d’Etat de la transition, de 1990 à 1994), lui donne un aval complet : « Le gouvernement d’Allende (...) s’apprêtait à réaliser un auto-coup d’Etat pour instaurer par la force la dictature communiste. [Celui-ci] aurait été terriblement sanglant, et les forces armées se sont bornées à devancer ce risque imminent. » L’ex-président Eduardo Frei (1964-1970) (5) affirme, quant à lui (ABC, 10 octobre 1973), que « des masses de guérilleros étaient déjà prêtes et que l’extermination des chefs de l’armée était bien préparée ». Ces déclarations contribuent sans doute à dissiper tout scrupule chez les journalistes « démo-chrétiens » travaillant dans les médias autorisés. Ainsi Emilio Filippi et Hernán Millas, l’un directeur de l’hebdomadaire Ercilla et l’autre reporter, publient, en janvier 1974, Chili 70-73. Chronique d’une expérience —un livre qui surenchérit sur les épouvantes du plan Z et se répand en invectives contre les dirigeants de gauche, qui n’ont aucun moyen de se défendre. De même Abraham Santibáñez, directeur adjoint d’Ercilla, et Luis Alvarez, son rédacteur en chef, publient Mardi 11 septembre. Apogée et chute d’Allende. Selon eux, la résidence présidentielle d’El Arrayán était la « scène de sordides histoires. Il s’y mêla, dans une combinaison explosive, l’entraînement guérillero et le sexe, l’alcool et la leçon marxiste (6) ». Leurs versions du plan Z, impliquant le ministre de la Défense, le directeur du Service national de santé et le président lui-même, entraîneront des persécutions contre les journalistes de la télévision nationale et du Canal 13 de l’Université catholique (7).

Des blindés dans les rues de Santiago, le 12 septembre 1973

Fin octobre 1973, le gouvernement militaire fait publier un Livre blanc du changement de gouvernement au Chili, réédité plusieurs fois en espagnol et en anglais, pour expliquer pourquoi « les forces armées et le corps des carabiniers de la République du Chili (...) renversèrent le président Salvador Allende ». Ce Livre blanc concentre pratiquement toutes les diatribes lancées contre l’UP, mais sa pièce principale est sans aucun doute le plan Z, présenté en appendice documentaire. Le plan Z engendra rapidement des créatures régionales et locales : de nombreux chefs militaires de provinces « découvrent » le leur ; dans des quartiers, les voisins « de droite » prétendent savoir de bonne source que des listes de personnes à exécuter ont été découvertes dans le plan Z local, et l’on se dispute âprement les premières places. Durant les premières années de la dictature, ceux qui oseront manifester un certain désaccord avec les brutalités du régime recevront invariablement la réponse fabriquée : le plan Z aurait été pire ! L’armée nous a sauvés et ses excès sont excusables. Selon Millas —à cette époque favorable au coup d’Etat—, des partisans du régime, ou des personnes désireuses d’être perçues comme telles, exerçaient d’énormes pressions sur la presse afin que leurs noms figurent sur les listes du plan Z ; elles pouvaient alors prononcer la phrase : « J’ai appris que moi aussi j’allais être tué... » Un agriculteur qui entreprenait des démarches pour récupérer son hacienda expropriée offrit 100000 escudos (25000 dollars) pour que son nom apparaisse sur les listes imaginaires (8). La portée du plan Z va au-delà d’un montage pour justifier le putsch. Il a constitué une pièce essentielle dans le conditionnement des militaires lancés contre l’« ennemi intérieur ». Pour que les soldats répriment sans pitié, il fallait qu’ils perçoivent les persécutés non comme des citoyens, éventuellement aux idées différentes, mais comme des assassins qui projetaient de les éliminer, eux et leurs familles. Déshumanisant l’adversaire, le plan Z inculqua aux militaires la haine indispensable pour torturer et assassiner.

Des gauchistes sont détenus dans un stade avant d’être torturés et souvent exécutés, à Santiago, en 1973

Invariablement, les indices sur l’origine du plan Z désignent les services secrets de la marine, qui sont aussi à l’origine du putsch. La première annonce en est d’ailleurs faite par Kuhn, journaliste qui leur est étroitement lié. Le rapport Hinchey sur les activités de la CIA au Chili, rédigé à la demande de la Chambre des représentants, en 2002, impute la paternité du Livre blanc à « des Chiliens qui avaient collaboré avec la CIA mais n’agissaient pas sous sa direction (9) ». Presque deux décennies plus tard, certains reconnaîtront leur méprise. Millas expliquera, en 1999, que le plan Z n’a jamais existé et qu’il est « le plus oublié des contes militaires », sans jamais mentionner son livre malheureux de 1974 (10). Santibáñez déclarera, en 1999 également : « Je dois avouer qu’il y eut une grande erreur : croire au plan Z (11). » Le directeur d’El Mercurio, Arturo Fontaine Aldunate, qui, en 1973, organisa un véritable matraquage médiatique sur ce thème, répond à la journaliste Mónica González : « Je n’ai aucune preuve de l’existence du plan Z. A cette époque on le donnait pour certain. Pour moi, aujourd’hui, ça reste un mystère (12). » Federico Willoughby, le premier conseiller en communication de la junte, reconnaît, en 2003, que le plan Z fut monté par les services secrets de la dictature comme un outil de la guerre psychologique destiné à justifier le coup d’Etat (13). Les auteurs du plan demeurent inconnus, mais ceux du Livre blanc ont commencé à parler. Presque trente ans plus tard, l’historien Gonzalo Vial Correa reconnaît être l’un de ses rédacteurs : « Nous l’avons écrit à plusieurs, moi principalement (14). » Vial Correa est l’auteur d’une Histoire du Chili bien diffusée, mais il est également un homme politique d’extrême droite, proche de l’Opus Dei. Sous le gouvernement d’Allende il dirigea la revue Qué Pasa, liée au putsch ; en 1979, il devint ministre de l’Education de Pinochet ; en 1990, le gouvernement Aylwin le désigna... commissaire de la Commission vérité et réconciliation ; en 1999, sous la présidence de M. Frei, il sera nommé membre de la Table de dialogue. En 2002, Vial Correa (décédé en octobre 2009) expliquera qu’après le coup d’Etat son équipe (la rédaction de Qué Pasa) était en contact avec la junte via un officier de la marine. Celui-ci lui remit divers documents « découverts lors de perquisitions », parmi lesquels « le plan ». Têtu, Vial Correa était une des rares personnes à continuer à en défendre encore l’existence. Pour lui « une tête brûlée de l’Unité populaire, parmi les nombreuses que comptait le gouvernement d’Allende, a écrit ce document, en a fait des copies et les a distribuées à ses amis. (...) Cela dit, qu’il y ait eu un début d’exécution et qu’ils aient été nombreux ou non à y participer, c’est une autre histoire. Lorsqu’on parle d’une invention, c’est un mensonge. Personne ne l’a inventé, il a été trouvé. Et nous avons dû batailler pour pouvoir le publier (15) ». Même si l’on concède que, trente ans auparavant, l’historien pensait que les feuillets remis par la marine étaient l’œuvre d’une « tête brûlée » non identifiée, ce qu’il publie dans le Livre blanc est radicalement différent. Il y assure que « l’Unité populaire et Salvador Allende (...) s’apprêtaient à faire un auto-coup d’Etat pour conquérir un pouvoir absolu basé sur la force et le crime (16) ». Sa responsabilité, comme celle de ses collaborateurs, parmi lesquels se trouvait Cristián Zegers, l’actuel directeur d’El Mercurio, est immense : ce sont eux qui promurent quelques feuilles très probablement fabriquées par des agents de la marine au rang de plan du gouvernement d’Allende. Les résultats sont connus.

Des gauchistes sont détenus dans un stade avant d’être torturés et souvent exécutés, à Santiago, en 1973

Paradoxalement, aucun des quatre gouvernements élus depuis 1990 n’a osé enquêter sur le rôle des organisateurs du putsch, et notamment des intellectuels, dans la diffusion planifiée de fausses informations. A Valparaíso, après le rétablissement de la démocratie, la marine a élevé un monument à l’amiral José Toribio Merino, celui qui, en 1973, prit la tête du soulèvement. Ses Mémoires (17), véritable exhortation à faire des coups d’Etat, contiennent une description baroque du plan Z. Leur lecture est aujourd’hui conseillée à l’Ecole navale, où Merino fait toujours figure de modèle pour les futurs officiers.

Jorge MAGASICH

José Toribio Merino

(1) http://theses.ulb.ac.be/E­TD-db/coll...

(2) Hernán Millas, La Familia militar, Planeta, Santiago, 1999, p. 23-28.

(3) Francisco Herreros, « Prensa canalla y violación de los derechos humanos », El Siglo, Santiago, 4 novembre 2005 ; www.purochile.org/27.html

(4) A l’exception de treize dirigeants démocrates-chrétiens qui, réunis autour de Bernardo Leighton, condamnèrent le coup d’Etat. Leighton sera grièvement blessé à Rome, en 1975, dans un attentat organisé par la police secrète de la dictature.

(5) Son fils aîné Eduardo Frei sera également président de 1994 à 2000.

(6) Luis Alvarez, Francisco Castillo et Abraham Santibáñez, Septiembre. Martes 11. Auge y caída de Allende, Triunfo, Santiago, 1973.

(7) Ernesto Carmona, « El informe Valech también sentó a los periodistas chilenos en el banquillo », Rocinante, Santiago, janvier 2005.

(8) Hernán Millas, op. cit., p. 25-26.

(9) « Hinchey report » (en anglais), www.state.gov/m/a/ip­s/ ; « Informe Hinchey sobre las actividades de la CIA en Chile » (en espagnol).

(10) Hernán Millas, op. cit., p. 23-30.

(11) « Abraham Santibáñez Martinez, periodista y pensador del periodismo en Chile », Pensamento comunicacional latino-americano (PCLA), São Paulo, 23 juin 1998.

(12) Corporación de promoción y defensa de los derechos del pueblo, La Gran Mentira. El caso de las “Listas de los 119”. Aproximaciones a la guerra psicológica de la dictadura chilena. 1973-1990, Santiago, 2002.

(13) Wilfried Huismann et Raúl Sohr, Pinochet Plan Z (documentaire), Arte GEIE /WDR /Huismann, 2003.

(14) « Las razones del quiebre institucional de 1973, segun Gonzalo Vial » ; www.educarchile.cl

(15) La Tercera, Santiago, 24 mars 2002.

(16) Libro Blanco, 1973.

(17) José Toribio Merino, Bitácora de un almirante, Andrés Bello, Santiago, 1998.

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