retour article original

jeudi 27 avril 2017
Vous êtes ici Accueil Archives Archives Irak (7ème partie) : Du 16 juin 2004 au 30 juin 2004
Le Temps, 30 juin 2004

Irak : Passation de pouvoir ou pas, le clan des Al-Dhari ne tendra pas la main au premier ministre Iyad Allaoui


Au lendemain du transfert de souveraineté anticipé, une des tribus historiques du pays refuse de collaborer avec le nouveau pouvoir.

Le chef du gouvernement souhaitait l’aide des cheikhs tribaux pour faire appliquer les lois. Régnant entre Falloujah et Bagdad, la tribu Zoba s’y refuse.


« Ce gouvernement est illégal, c’est une équipe désignée par une autre équipe qui nous était imposée... » « La résistance à l’œuvre à Falloujah est légitime pour des raisons religieuses, nationales et sociales. »

La messe est dite : la tribu de Zoba, branche majeure de la tribu des Shammar, ne répondra pas à l’appel lancé, lundi 28 juin 2004, aux cheikhs tribaux par le premier ministre Iyad Allaoui lors de sa prestation de serment. Celui-ci avait demandé l’aide des cheikhs pour faire appliquer les lois du pays : il ne sera pas entendu. Pas à l’ouest immédiat de Bagdad en tout cas.

Cette fin de non-recevoir émane aujourd’hui d’une seule tribu. Mais pas n’importe laquelle : irradiant son pouvoir traditionnel au départ des résidences et de la mosquée familiales d’Abou Ghraib, au pied de la sinistre prison, le clan Al-Dhari gouverne cette antique tribu Zoba d’origine yéménite qui, elle-même, de père en fils, domine les relations claniques de Falloujah à Bagdad. C’est cet emboîtement tribal qui donne à leur refus la force d’un effondrement de dominos.

Racine de l’échec

Lorsqu’il nous signifie ce refus, au lendemain du transfert de souveraineté, mais alors que les chars américains continuent à défoncer les routes bordant leurs propriétés, Dhari Kamis al-Dhari explique les racines de cet échec. Il est l’un des propres frères du tout-puissant Cheikh Al-Dhari et il parle en son nom.

Lors de l’insurrection de 1920, leur arrière-grand-père avait ruiné les défenses britanniques, Londres tentant de maintenir la ligne de chemin de fer entre Falloujah et Bagdad. Lorsque les Américains arrivent en mars 2003 et réinstaurent les conseils municipaux en avril, le clan décide de jouer le jeu : « J’ai été le tout premier « maire » du nouvel Irak, se rappelle Dhari, nous avons installé le conseil le 21 avril, les journaux de l’ensemble du monde anglo-saxon sont venus m’interroger. »

A l’époque, le colonel qui tient la zone considère ces élus comme l’équivalent de « membres du Congrès américain », et telle est la mention littérale figurant sur le laissez-passer de notre interlocuteur. « Le début de nos relations était assez bon, les Américains acceptaient le contact une à deux fois par semaine. »

Mais lorsqu’il s’est agi d’assurer la sécurité, les Américains auraient eu un comportement « naïf », interdisant aux policiers de sortir du commissariat avec leurs armes, leur fournissant de vieux pistolets, favorisant le travail des pillards dans les entrepôts municipaux. Abdul Rahman, un Dhari alors en charge du dépôt de matériaux de construction, estime que « c’était si flagrant que cela avait l’air d’être réfléchi : lorsque les policiers irakiens tenaient une place, les pillards ne passaient pas. Quand les Américains venaient, ils confinaient les Irakiens dans un local, puis on voyait débarquer les pillards... et les Américains les laissaient faire ! »

Puis vint le pire : les violences, les tirs gratuits au départ des miradors de la prison, des enfants de la tribu assassinés, pour lesquels l’armée américaine reconnaissait son erreur mais offrait en tout et pour tout 2500 dollars ; le dédommagement standard. Lorsqu’un des Dhari a été tué par un GI de 18 ans, la tribu a refusé les 2500 dollars et demandé, selon le droit coutumier, la livraison du tueur à la tribu...

L’indépendance, une farce ?

Sur les nouveaux laissez-passer américains, le « maire » qui nous fait face est ensuite devenu un « individu », jamais écouté, même si en décembre 2003, ce polyglotte éduqué à Francfort a été envoyé en délégation à Washington pour expliquer au Congrès et au Département d’Etat la situation irakienne.

Le « premier maire d’Irak » a finalement démissionné la semaine dernière, las de ne rien pouvoir faire aboutir : « Il aurait fallu agir beaucoup plus vite... »

C’est ce gâchis que la tribu demande à l’Europe de comprendre : cette nouvelle indépendance, qu’est-ce d’autre qu’une farce ? Qui a désigné et avalisé « en quelques heures » le nouvel ambassadeur américain John Negroponte ? Pourquoi, au lendemain du transfert de souveraineté, les chars Abraham continuent-ils à bloquer nos autoroutes, à pointer leurs canons sur nos voitures ? Pourquoi les hélicoptères de combat survolent-ils Bagdad si bas qu’ils font peur aux nouveau-nés ?

C’est pour tout cela que la tribu Zoba ne tendra pas la main à Iyad Allaoui, se bornant juste à espérer qu’il « dissolve les milices, toutes les milices ». Mais avec quels moyens ? En regard de ce défi jugé prioritaire, Dhari ajoute : « La grande faute américaine est d’avoir dissous l’armée irakienne. » « Il nous faut de la sécurité, plus les paroles d’Allaoui. Les Américains hors d’Irak ? C’est possible dans les zones à pouvoir tribal fort (Abou Ghraib, Falloujah,...), ce ne l’est pas dans les villes. Nous avons besoin d’une force. Et les anciens soldats, laissés pour compte, déchus socialement, n’ont d’autre option que d’alimenter la résistance, comme à Falloujah. »

Non, le clan Dhari ne peut pas librement le dire, mais la résistance est une de leurs fiertés, sinon l’un de leurs devoirs : ils y voient une action légitimée par l’affrontement religieux historique (« Rappelez-vous les Croisades. Ne cherchez pas du côté d’un clivage croyants/incroyants, car vous, chrétiens n’êtes pas des kafirs, des mécréants ») et par le nationalisme irakien. « Ce dernier point, tout le monde le comprend, non ? »

Alain LALLEMAND

Si vous souhaitez soutenir l’activité du site web interet-general.info, vos dons sont les bienvenus sur le compte de la Banque cantonale de Genève No Z 3267.34.01 Clearing bancaire (CB) : 788 IBAN CH48 0078 8001 Z326 7340 1

Compte de chèque postal : 12-1-2

Veuillez libeller les chèques au nom de : interet-general.info

Accueil

éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source