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Le Monde, 30 juin 2004

Crimes de guerre américains : Témoignages d’Irakiens torturés

par Rémy OURDAN


L’usage de la torture est systématique dans les prisons américaines en Irak. Washington le nie, mais toutes les associations de prisonniers de Bagdad le savent. Deux témoignages le confirment.


Saddam sort de son vieux portefeuille une feuille de papier soigneusement pliée.

"A l’attention de l’individu libéré :

- " Je comprends qu’une fois libéré par les forces américaines, tout devoir de soin qui existait lorsque j’étais en prison cessera.

- "Tout événement intervenant après la libération n’est pas de la responsabilité des forces américaines, considérant qu’un conflit armé international se déroule toujours en Irak."

Saddam Al-Rawi rit, en lisant son formulaire de libération, d’être ainsi informé qu’une guerre a toujours lieu en Irak. En revanche, il ne rit pas de la mention d’un "devoir de soin (...) en prison". Il tente de maîtriser sa rage. Saddam est l’un des prisonniers qui ont été torturés dans la prison d’Abou Ghraib, près de Bagdad.

"Je m’appelle Saddam Salah Al-Rawi, dit-il. J’ai 29 ans. Je suis du village de Rawa, près de Fallouja. J’étais, en novembre 2003, à Bagdad, pour louer une chambre en ville, en vue de mon mariage. J’habitais dans un hôtel du quartier Saadoun, où il y a beaucoup de Kurdes. Un matin, j’ai vu un type garer une voiture devant l’hôtel. Je ne sais pas très bien pourquoi, mais j’ai eu l’intuition qu’il s’agissait d’une voiture piégée. Une fois le type parti, je suis allé inspecter la voiture. Dans les années 1990, à la fin de mon service militaire, j’avais été instructeur en explosifs des forces spéciales de l’armée. Ce matin-là, sous la voiture, j’ai repéré des explosifs...

"J’ai appelé le seul officier de police que je connais à Bagdad, Taher. Après un passage dans un commissariat, Taher et ses hommes m’ont livré aux Américains. Ceux-ci m’ont immédiatement attaché les mains, puis frappé. Je ne sais pas où Taher a disparu ni ce qui s’est passé avec la voiture piégée. Le soir, les Américains m’ont interrogé. J’ai dû reconnaître, car c’est aisément vérifiable, que j’avais été instructeur en explosifs à l’époque de Saddam Hussein. Pour eux, j’étais l’artificier, le coupable. Je leur ai dit aussi que j’avais déserté l’armée après la mort d’un parent, assassiné par le pouvoir, que j’avais été capturé et condamné à trois ans de prison, mais ça, ça ne les intéressait pas...

"J’ai appris ensuite par un traducteur que Taher avait dit aux Américains que j’étais membre d’une organisation terroriste. J’ai appris aussi que les Américains paient 60 dollars pour la livraison d’un suspect. Voilà. J’ai été vendu. Je suis devenu un "terroriste" pour 60 dollars...

"Le lendemain, des civils américains sont venus, m’ont mis une cagoule et m’ont emmené dans un endroit inconnu. Il y avait une cour cernée de très hauts murs. J’ai l’impression que c’était dans la "zone verte" - le quartier général américain à Bagdad -. J’étais dans une cage en bois et tôle, mains attachées. Je suis resté là trois jours... Un Américain et son traducteur irakien cagoulé m’interrogeaient sans cesse. Ils pensaient que j’étais d’Ansar-al-Islam -une faction liée à Al-Qaida, installée dans une enclave du Kurdistan autonome à l’époque de Saddam Hussein. Ils me frappaient sans arrêt, à tour de rôle. Ils frappaient fort. Très fort. Ils ne donnaient jamais à manger, pas une seule fois en trois jours...

"J’ai ensuite été transféré à Abou Ghraib, secteur 1A, cellule 42 -la section où ont été prises presque toutes les photographies révélées par la presse américaine. Le sergent J. -les initiales correspondent à des noms d’Américains n’ayant pas été inculpés par la justice militaire- m’a donné un uniforme orange et m’a mis une cagoule. Il m’a frappé la tête contre le mur et contre les barreaux de la porte de la cellule... Une heure après, des gardes sont venus et m’ont ordonné de me déshabiller. Ils m’ont placé nu, debout sur une caisse de rations alimentaires de l’armée, les mains derrière la tête. Ils écrivaient des trucs au marqueur sur ma poitrine et mon dos. Ils frappaient. Ils hurlaient. Au bout de quelques heures, j’ai perdu connaissance et suis tombé. Ils m’ont réveillé et m’ont enlevé la cagoule. L’un m’a pissé sur le visage et la poitrine... Plus tard, après ma libération, j’ai reconnu presque tous ces gardes sur les photos dans les journaux -dont Ivan Frederick, Charles Graner, Sabrina Harman, Lynndie England, poursuivis devant la cour martiale.

"Souvent il fallait rester nu dans la cellule, plaqué contre les barreaux, les mains et les pieds dehors, pour que les gardes dans le couloir puissent nous voir. Vingt-trois heures sur vingt-quatre, une chaîne hi-fi crachait des chansons. Le son était très fort. Il passait tout le temps The Rivers of Babylon -Boney M-, et une chanson sur Saddam Hussein... Parfois, ils sortaient l’un d’entre nous dans le couloir. Une des tortures consistait à attacher, derrière le dos, la main droite au pied gauche et la main gauche au pied droit. Et ils frappaient, et ils frappaient. Ca casse le dos. Ils m’ont aussi cassé deux dents d’un coup de pied.

"J’ai tenté de résister. Un jour, Frederick m’a dit : "Si tu ne dis pas la vérité, je laisse les gardes te violer". Je lui ai craché au visage. Si j’avais eu les mains libres, je lui aurais brisé les os. Ils m’ont ramené en cellule en me battant comme des fous...

" Je les insultais souvent avec quelques mots d’anglais que je connais, "Son of a bitch !" ("Fils de pute"), "Bastard !" ("Salaud")... A chaque fois que Frederick passait devant ma cellule, je lui jetais le sac d’une ration au visage... Quand les gardes ont dit qu’il était interdit de prier en cellule, j’ai récité le Coran en criant et, avec tous les prisonniers, nous avons fait une prière collective... Je leur demandais : "C’est ça la liberté que vous avez amené en Irak ?"... Ils me rasaient les cheveux et la moustache pour me punir...

"Une autre façon de résister, de les emmerder, fut d’avouer n’importe quoi. J’ai dit : "Bien sûr que je connais Ansar-al-Islam, puisque j’en suis le chef." J’ai dit aussi : "Je connais très bien Al-Zarkaoui-accusé par les Etats-Unis d’être le chef d’Al-Qaida en Irak-, puisque je suis son chauffeur." Un jour j’ai hurlé : "Je suis Ben Laden ! Tuez-moi !" Je disais n’importe quoi parce que je voyais bien que ça les énervait.

"Un jour, S., un soldat, a violé une jeune fille. Elle s’appelle Zarah. Ils l’ont amenée du quartier des femmes, devant la cellule de son frère Ali, la cellule 47, proche de la mienne. S. lui a plaqué le visage contre le mur et l’a violée par derrière. Il l’a violée devant son frère, devant nous. Tous les prisonniers pleuraient. On criait "Allah akhbar" ("Dieu est le plus grand"). Elle, elle pleurait, et elle disait : "Où est l’islam ? Où est le Dieu ? Où sont mes frères ?"

"Moi je n’ai pas été violé au sens où vous l’entendez en Occident. Mais, pour moi qui ai 29 ans et n’ai jamais couché avec une femme, que personne n’a jamais vu nu, la nudité est déjà un viol. Et pour moi, lorsqu’une femme-soldat m’a à plusieurs reprises touché le sexe avec ses gants en se moquant de moi, en m’insultant, c’était un viol.

"J’ai été libéré fin mars 2004. Mon cœur est mort. J’ai l’impression que je n’ai plus d’autres sentiments que la haine, la sévérité, la dureté. Quand je vois à la télévision le sang américain couler, ça m’enchante. Quand j’apprends qu’un Américain a été tué, je danse. Je n’avais pas ces sentiments-là avant Abou Ghraib. Je souhaitais la fin de l’occupation de l’Irak, mais je ne songeais pas à la violence. Ce sont les Américains et leurs saloperies qui m’ont inoculé le virus de la haine.

"Après l’histoire des photographies aux Etats-Unis, j’ai raconté quelques histoires d’Abou Ghraib à quelques journalistes. Et j’ai appris récemment que l’armée américaine me cherche de nouveau. Pourquoi, sinon pour me faire taire ? Ils sont allés dans mon village, à Rawa, et ont tout cassé dans la maison de ma mère. Ils sont allés chez mes cousins et ont tué leur mère en lançant une grenade dans leur maison...

"Si je croise ce Frederick un jour, je le violerai ! Je le briserai en mille morceaux ! Je le tuerai !... J’espère que je pourrai un jour porter plainte pour ces crimes... Et je vais dorénavant consacrer ma vie à combattre l’armée américaine. Sauf que je n’ai pas de fusil. Je vous parle. Au lieu d’un fusil, je vais utiliser ma langue..."

Un autre prisonnier libéré, Ahmad Al-Dulaimi, n’a pas connu la désormais célèbre section 1A d’Abou Ghraib, mais sept autres lieux de détention en dix mois. Sept ! A chaque fois, la même violence de la part de certains gardes, les mêmes tortures infligées comme méthodes d’interrogatoire. Son témoignage illustre ce que toutes les associations de prisonniers de Bagdad savent, et qui reste nié par Washington : l’usage de la torture est systématique dans les prisons américaines en Irak.

"Je m’appelle Ahmad Al-Dulaimi, raconte-t-il. J’ai 23 ans. Je tenais une échoppe dans le quartier d’Adhamiya, à Bagdad, où il est vrai que les fedayins de Saddam venaient, avant et pendant la guerre, manger le poulet. Sauf que je n’ai jamais été un fedayin. Un jour de juillet, en 2003, j’ai eu un différend avec un voisin qui travaille pour l’armée américaine. Il a juré de me dénoncer. Les soldats américains sont venus le soir même, persuadés que j’étais un combattant de la guérilla...

"J’ai connu sept prisons en dix mois, le palais présidentiel d’Adhamiya, l’académie de police et l’aéroport à Bagdad, puis les prisons de Nassiriya et d’Oum Qasr, dans le sud du pays, puis Abou Ghraib à Bagdad, puis la prison de Bassora. A la fin de ma détention, j’étais de nouveau à Abou Ghraib. Partout j’ai été frappé, souvent quotidiennement, frappé pendant que j’étais cagoulé et les mains attachées, partout on était privé de nourriture, partout on ne nous donnait que de l’eau chaude à boire. Les prisons les pires, à mon avis, ce sont le palais d’Adhamiya, où les marines nous torturaient pour le plaisir, et celles d’Oum Qasr et d’Abou Ghraib.

"Un jour, à Oum Qasr, un grand Noir m’a poussé dans des fils de fer barbelés. J’ai encore les traces de ça sur le ventre. Ce Noir torturait beaucoup les prisonniers... J’ai aussi des traces de tortures sur les jambes... La preuve que l’armée américaine est tout à fait consciente de la situation, c’est qu’on m’a annoncé que j’étais libérable en février, mais qu’on ne m’a libéré qu’en mai 2004, le temps que les traces s’atténuent.

"Je veux dire que les soldats britanniques et espagnols nous traitaient très correctement, nous autorisaient à prendre des douches, nous donnaient de la nourriture et même des cigarettes. Les soldats britanniques disaient : "Ces Américains, ce sont de foutus cow-boys !"

"A Abou Ghraib, je faisais partie des prisonniers installés sous une tente. C’est pourquoi je n’ai pas connu le bâtiment où les photos que le monde entier connaît ont été prises. Mais ce n’était pas mieux, sauf qu’il n’y a jamais rien eu de sexuel. Le gardien-chef s’appelait F., et son adjointe s’appelait K. Ces deux-là sont des fous. F. nous a annoncé dès son arrivée : "Mon frère est mort pendant la première guerre du Golfe. Je me suis engagé dans l’armée uniquement pour revenir en Irak et le venger !"

"A l’heure des repas, F. aimait organiser un cérémonial. Il exigeait qu’on le regarde. Alors il pissait sur les repas, ou il ordonnait à son chien de les lécher. On ne mangeait presque jamais rien... Dans les sauces, il mettait des pilules qui provoquent des diarrhées. Ça, je l’ai subi aussi à Oum Qasr et à Bassora. Puis il nous interdisait d’aller aux toilettes, puis d’aller aux douches... F. a appris à son chien à fumer le cigare. Il disait : "Vous voyez, mon chien est plus civilisé que vous, putains d’Irakiens !" F. disait aussi : "J’aimerais avoir l’ensemble du putain de peuple irakien sous la main pour vous battre tous !"

"J’ai connu aussi Lynndie England. Si on la regardait, elle disait : "Pourquoi tu me regardes, fils de pute ?" Et elle frappait, très fort, à coups de pied. Celle-là, c’est une garce.

"Je veux dire que beaucoup de soldats américains étaient tout de même corrects. Le problème le plus terrible, c’est les soldats et les civils qui pratiquent les interrogatoires, et quelques gardes complètement fous comme F. Une fois, un garde a tellement fouetté un prisonnier qu’il en a perdu la raison...

"A Oum Qasr, les interrogatoires étaient très fréquents. On n’en sortait jamais intacts... Une fois, ils nous ont emmenés dans le désert, les yeux bandés. Ils nous ont fait creuser à chacun un trou de 1,50 m de profondeur. Ils riaient et disaient : "On fait comme votre Saddam, on va vous enterrer vivants." Ils nous ont installés dans les trous et ont versé le sable. Seuls nos visages dépassaient. On est restés là toute la nuit. Les soldats buvaient de la bière et nous pissaient sur la tête. A l’aube, à l’heure où la prière retentissait dans un village voisin, ils ont dit : "Maintenant, vous allez mourir !" Ils ont armé leurs fusils. Je pensais être exécuté. Ils ont tiré à côté de nos têtes en hurlant comme des cinglés...

"Je les hais."

Rémy OURDAN

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