retour article original

lundi 29 mai 2017
Vous êtes ici Accueil Informations internationales Afrique Cameroun
En Quête d’Ailleurs, 4 octobre 2011

Cameroun : Alors qu’il devrait être un exemple de souveraineté alimentaire, le pays importe 40 % de sa nourriture

par Gustavo KUHN


Un agriculteur

« C’est le drame du Cameroun : Nous avons des millions d’hectares de terres arables inexploitées, un immense potentiel hydraulique, de la main-d’œuvre disponible, mais nous sommes incapables de produire suffisamment pour nous nourrir. Nous importons donc des milliers de tonnes de vivres chaque année. » L’amer constat de Bernard Njonga, président de l’ONG Acdic et porte-parole de la Coalition pour la sécurité alimentaire au Cameroun, est partagé dans divers secteurs de la population de ce pays d’Afrique de l’ouest.


Cameroun

Le Cameroun, « l’Afrique en miniature » comme on l’appelle souvent, devrait pourtant être un exemple d’autosuffisance alimentaire, au vu de son potentiel naturel et de sa population, à plus de 50 % rurale. Pourtant, les importations de nourriture augmentent continuellement depuis plusieurs décennies. « A la fin des années 1970, nous produisions près de 85 % de nos besoins alimentaires. Aujourd’hui, à peine plus de 60 % », affirme Bernard Njonga. Le gouvernement camerounais est conscient du problème : « Nous avons consacré, en 2009, 500 milliards de francs CFA (près d’un milliard de francs suisses) pour l’importation de la farine, du riz et du poisson, soit sept fois de plus qu’en 1994 ! Nous devons absolument nous libérer de cette dépendance. (…) l’Afrique ne doit plus importer pour manger », a déclaré, en janvier 2011, le président, Paul Biya, au pouvoir depuis 1982, qui devrait se présenter, le 9 octobre, pour un nouveau mandat de sept ans. Tous les acteurs du secteur s’accordent cependant à dénoncer que ces discours ne sont jamais suivis d’actes et que le Cameroun n’a pas de politique agricole cohérente depuis des années. Une des plus importantes annonces de ces derniers mois a ainsi été le lancement d’une usine de tracteurs. Une « aberration » pour la plupart des acteurs du secteur. Bernard Njonga, explique en effet que 97 % des producteurs travaillent de toutes petites exploitations : « Ils n’ont pas besoin de tracteurs. Et encore moins les moyens d’en acheter s’ils avaient la possibilité d’avoir plus de terres. On ne peut pas théoriser le développement. Il faut agir en lisant la réalité du terrain ».

Une affiche électorale, à Yaoundé, le 24 septembre 2011

Des « solutions » font l’unanimité chez les producteurs, les vendeurs, les ONG et les défenseurs des consommateurs. Tous réclament un soutien aux petits producteurs, en allouant notamment des subventions pour des fertilisants et des meilleures semences, afin d’améliorer la productivité des exploitations. « Ces intrants sont beaucoup trop chers pour la majorité des paysans », explique Ngue, producteur à Foumbot, dans l’ouest du pays. Des subventions, il en existe pourtant. Mais elles arrivent rarement chez les vrais producteurs. Hervé, qui cultive des ananas et des pastèques à 60 kilomètres de Yaoundé, raconte qu’il a déjà rempli de nombreuses demandes de soutien financier. « Nos dossiers restent systématiquement en bas de la pile. Il y a beaucoup de détournement », assure-t-il. Ses accusations sont confirmées par des enquêtes d’ONG. Ainsi, selon une étude de l’Acdic, en 2008 plus de 60 % des aides destinées aux producteurs de maïs ont été attribuées à des structures fictives montées par des fonctionnaires du ministère de l’Agriculture. Mais le détournement n’est pas le seul problème avec les subventions existantes. Jean-Francis Atangana, producteur de poisson et d’ananas, avoue qu’il ne sait simplement pas comment les obtenir : « Je n’en ai jamais demandé car je ne connais personne qui puisse m’expliquer comment faire ». Le jeune homme n’est pourtant pas un pauvre paysan illettré du fin fond du pays. Il fréquente l’université, est issu d’une famille de fonctionnaires, et son exploitation est située à une quinzaine de kilomètres seulement de la capitale.

Des agricultrices avec leurs houes

Jean-Francis Atangana n’a pas particulièrement besoin d’intrants dans sa branche. « Moi, mon principal problème est le transport », affirme-t-il en parcourant son champ d’ananas, qui s’étale sur un peu moins d’un hectare et se situe à moins de 2 kilomètres d’une route goudronnée. « Dans ma voiture, je peux en transporter une centaine, que je vends dans les petits marchés du coin. Mais quand un grand nombre arrive à maturité en même temps, ce n’est pas possible. Je dois appeler un grossiste pour qu’ils viennent les chercher. Seulement, il m’impose le prix qu’il veut. Les ananas valent de 250 à 300 francs CFA pièce. Mais les grossistes ne me les prennent que pour 100. Et je n’ai pas le choix. C’est désespérant ». Le transport est en effet un autre problème majeur, explique Delor Magella Kamseu Kamgaing, président de la Ligue camerounaise des consommateurs. « Des productions entières pourrissent faute de pouvoir être acheminées vers les marchés ». Surtout lors de la saison des pluies. « La plupart des routes sont en terre ici, alors à cette époque, le transport est beaucoup plus difficile. Et donc plus cher », explique une vendeuse de bananes plantains du marché central de Yaoundé.

Vente de fruits

Pour Alex, qui commercialise des grains, le gouvernement devrait lancer un plan pour stabiliser les prix, notamment au travers du stockage. « Les coûts de productions et de transports varient énormément d’une saison à l’autre. En améliorant la conservation des aliments, on pourrait faire des réserves aux bonnes périodes pour les remettre sur le marché lorsque les prix sont tendus. Le gouvernement arrive bien à le faire avec le carburant, alors pourquoi pas avec la nourriture, qui est ce qu’il y a de plus important pour la population. » D’autant que la montée des prix de certains grains produit des effets pervers en cascade. La pénurie de maïs, notamment, affecte ainsi directement le marché du poulet. En février 2011, le gouvernement a créé la Mission de régulation des approvisionnements des produits de grande consommation. Mais son administrateur, Cyprien Bam Zock Ntol, affirme que l’organisme n’en est encore qu’au recrutement du personnel. « Nous devrons ensuite lancer une évaluation de la situation pour pouvoir définir les grandes lignes de notre action ». Mais le manque de véritable politique agricole du Cameroun n’est pas le seul « coupable » désigné. L’appétit des voisins taxés de « nouveaux riches » que sont le Gabon et la Guinée équatoriale est aussi pointé du doigt. « Ils envahissent les marchés et viennent parfois jusque dans les plantations acheter directement les produits. Cela aggrave la pénurie et fait encore augmenter les prix », assure Delor Magella Kamseu Kamgaing. Alex, le vendeur de grain, le constate aussi : « Nous achetons normalement un sac comme celui-ci à 60000 francs. Mais les Guinéens et les Gabonais arrivent et en proposent 70000 ou 80000. Alors évidemment, les producteurs leur vendent d’abord à eux. »

Des sacs de cacao

Les différentes crises du poulet camerounais illustrent les multiples problèmes des producteurs

Les différentes crises traversées par le secteur du poulet sont un exemple parlant des multiples difficultés de la production alimentaire au Cameroun. Ainsi, au début des années 2000, le marché de la volaille locale a été ravagé par l’entrée du pays dans le libre commerce. Des dizaines de milliers de tonnes de poulets congelés -la plupart du temps européens et dans une immense majorité des cas de très mauvaise qualité– ont envahi les marchés camerounais avec un effet dévastateur sur la production locale. Selon l’Acdic, pour la seule année 2003, plus de 100000 personnes ont perdu leur emploi dans le secteur. De grandes mobilisations ont forcé le gouvernement à revoir sa politique dans la deuxième moitié des années 2000. La fermeture des frontières pour la volaille étrangère a alors permis à la production locale de renaître. 
Mais celle-ci est à nouveau menacée. Cette fois, les importations ne sont cependant pas en cause. Le problème est à chercher dans l’incapacité du pays à produire suffisamment de grain. Le prix du maïs a en effet doublé au cours des derniers mois. Et comme il s’agit du principal aliment consommé par la volaille, de nombreux producteurs ont renoncé au poulet, devenu trop cher à nourrir. Dans un élevage de poussins de Yaoundé, on explique ainsi que, comme dans nombre d’autres exploitations de la filière, ils ont été obligés de sacrifier des milliers de poulets d’un jour, faute d’acheteurs.

Gustavo KUHN

Des poussins

AUTEURS 

  • Gustavo KUHN

  • Accueil

    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source