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Le Monde, 6 octobre 2011

Afrique du Sud : Jour de grosse colère

par Jean-Philippe REMY


Le bidonville de Duduza après le passage d’une tornade, le 3 octobre 2011

Le rire de Desmond Tutu a beaucoup fait pour sa réputation. Mais ses colères gagnent aussi à être connues. Mardi 4 octobre 2011, ce n’est pas seulement un coup de gueule, mais un coup de sang auquel s’est abandonné le Prix Nobel de la paix sud-africain lorsqu’il lui a fallu admettre que, faute de se voir accorder un visa, son invité, le dalaï-lama, ne pourrait être présent à son anniversaire au Cap, vendredi 7 octobre.


Afrique du Sud

Le 7 octobre 2011, cela fera exactement quatre-vingts ans, jour pour jour, qu’il est impossible de faire taire Desmond Tutu. L’archevêque émérite du Cap, "conscience morale" de l’Afrique du Sud, espérait compter le guide spirituel des Tibétains parmi ses invités et lui, offrir, cela va sans dire, une tribune. Ce dernier devait prendre la parole lors d’une cérémonie dans une université, le 8 octobre. Chose qui a le don d’irriter les autorités chinoises, déterminées à le réduire au silence. Or, Pékin est proche de l’Afrique du Sud, et a joué notamment un rôle-clé pour accueillir le pays de Nelson Mandela et Desmond Tutu dans le club des Brics (Brésil, Russie, Inde, Chine et désormais, donc, Afrique du Sud). Récemment, le ministre des affaires étrangères, Hong Lei, déclarait que son pays "appréciait hautement le soutien précieux de l’Afrique du Sud à la Chine sur les questions de Taïwan et du Tibet". Les autorités sud-africaines, bien sûr, nient que Pékin ait joué le moindre rôle dans l’affaire, et même tenté une diversion en accusant le dalaï-lama de ne pas avoir formulé convenablement sa demande de visa. Cette ligne d’explication n’a pas séduit Desmond Tutu, et sans doute déclenché l’ouverture des vannes de sa colère contre le Congrès national africain (ANC), le parti de la lutte anti-apartheid au pouvoir en Afrique du Sud : "Nous allons prier comme nous avons prié pour la chute du gouvernement d’apartheid, nous allons prier pour la chute du gouvernement (de l’ANC) qui nous représente tous si mal", s’est emporté le Prix Nobel, ajoutant que le pouvoir actuel était "pire que le régime d’apartheid". Et de faire devant la presse, index dressé vers le ciel, oeil étincelant de colère, cette mise en garde à l’ANC, parti "de la majorité" (les Noirs, opposé à la minorité, les Blancs) : "Moubarak bénéficiait du soutien d’une large majorité. Kadhafi bénéficiait d’une large majorité. Faites attention. Je vous mets en garde. Faites très attention !" Le dalaï-lama est-il une victime collatérale des ambitions sud-africaines de jouer un rôle plus important au sein du groupe des pays émergents ? En 2009, il avait dû renoncer déjà à se rendre en Afrique du Sud, faute de visa. Cette fois, son ami est décidé à ne pas laisser l’affaire sans suite.

Desmond Tutu

Desmond Tutu n’a pas de responsabilité politique. Mais il est l’auteur d’une partie des mythes qui ont permis à l’Afrique du Sud, ex-pays de la honte, de se réinventer en "nation arc-en-ciel", expression dont il est, du reste, crédité. Il est aussi l’un des piliers de soutènement symboliques du pays. Il entre toujours une part de mensonge dans la composition des mythes. Ceux de l’Afrique du Sud ne font pas exception. Mais au moins le mensonge de la "nation arc-en-ciel" était-il utile, même s’il commence à être usé jusqu’à la trame. L’éclat de l’archevêque émérite du Cap intervient à un moment où l’ANC traverse une mauvaise passe, miné par les affaires de corruption, et les rivalités entre des factions en son sein, avec l’émergence de rivaux du président, Jacob Zuma, qui poussent la candidature de Khalema Motlanthe, actuel vice-président, pour être installé lors du congrès du centenaire de l’ANC, en 2012, comme candidat du parti et par conséquent, futur président. Dans cette perspective, ce dernier multiplie les déplacements. Il rentre tout juste de Pékin où il a eu le plaisir de présider à la signature d’un accord entre les banques de développement chinoises et sud-africaines pour un montant de 2,5 milliards de dollars, en même temps que d’une série d’accords-cadres pour des projets miniers.

Le bidonville de Duduza après le passage d’une tornade, le 3 octobre 2011

L’ANC, par la voix de son porte-parole, Jackson Mthembu, a tenté de ramener la sortie de Desmond Tutu à un moment d’égarement : "Nous appelons l’archevêque à reprendre ses esprits et à travailler avec l’ANC et son gouvernement, d’abord pour se pencher sur le dossier du dalaï-lama, et deuxièmement pour fournir une vie meilleure à l’ensemble de la population d’Afrique du Sud." S’intéresser au dalaï-lama serait-il un obstacle aux perspectives de bien-être de la population sud-africaine ? Voilà qui serait étonnant. Il est peu vraisemblable que les habitants des townships les plus déshérités qui, presque chaque jour, organisent des émeutes pour protester contre l’absence de services publics à travers le pays, aient identifié le leader spirituel tibétain comme la cause de l’absence d’eau, d’électricité, d’emplois et de sécurité dans leurs quartiers si éloignés des banlieues résidentielles, vers lesquelles les responsables politiques de l’ANC ont migré depuis longtemps.

Jean-Philippe REMY

Des manifestants protestent contre l’annulation de la visite du dalaï-lama, à Johannesburg, le 5 octobre 2011

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