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Infosud, 10 octobre 2011

Cameroun : Une dictature pas comme les autres

par Mohamadou HOUMFA


Une électrice dans un bureau de vote, à Yaoundé, le 9 octobre 2011

Alors que la liberté d’expression semble acquise au Cameroun, l’envers du décor se révèle plus sombre : interdictions de manifester et emprisonnements arbitraires. Face à la toute-puissance du président Biya qui brigue un 6e mandat, l’élection présidentielle semble jouée d’avance.


Cameroun

Pour peu qu’il fasse un tour dans les kiosques, l’étranger qui arrive pour la première fois au Cameroun sera surpris par la violence des attaques contre le chef de l’Etat. « Voici comment Paul Biya viole les lois » ; « Paul Biya est-il ou a-t-il été homosexuel ? » Autant de titres à charge, pour lesquels les journaux ne sont jamais vraiment inquiétés. Sur les ondes, les émissions interactives résonnent des déclarations enflammées d’auditeurs qui se défoulent. Voilà quelques mois, l’un d’eux a même appelé l’armée à renverser le président. Que l’on soit favorable ou non au régime dirigeant, force est de reconnaître, comme le politologue camerounais Achille Mbembe, que « la parole est relativement libre au Cameroun, et les gens ne se privent pas de dire exactement ce qu’ils pensent », contrairement à de nombreux autres pays africains. Mais la réalité se révèle un peu différente. Pour les partisans de Paul Biya, la démocratie du pays se mesure d’abord à nombre très élevé de journaux privés (environ 600). Un volume pourtant trompeur, puisque « rien n’est fait pour favoriser le développement d’une presse forte », estime Magnus Biaga, directeur de publication de l’hebdomadaire Emergence. « La convention de Florence –qui permet d’exonérer les entreprises de presse d’un ensemble de taxes et de charges– n’est pas appliquée, et les aides du gouvernement pour les journaux sont dérisoires. En fait, cette inflation fait même le jeu du pouvoir puisque de nombreuses publications manquent de sérieux et décrédibilisent la profession auprès de l’opinion publique. » Une situation des médias d’autant plus précaire que certains collaborateurs du président semblent mal accepter les critiques ou les enquêtes. Ainsi, en avril 2010, le journaliste Bibi Ngota décédait en prison, « victime de mauvaises conditions de détention », selon Reporters sans frontières. Il a été incarcéré alors qu’il enquêtait sur un document mettant en cause l’actuel secrétaire général de la présidence de la République.

Une électrice dans un bureau de vote, à Yaoundé, le 9 octobre 2011

Pour ce qui est de la « liberté politique », le pays compte près de 300 partis, et pas moins de 23 candidats se sont présentés à l’élection présidentielle du 9 octobre 2011. Le président sortant n’hésite d’ailleurs pas à endosser le costume d’un homme de dialogue, qui entretient des relations conviviales avec ses opposants. Entre décembre 2010 et janvier 2011, il a rencontré trois fois le leader de l’opposition du Front social démocrate (SDF), John Fru Ndi. Mais en réalité, c’est la personnalité même de Paul Biya qui est le reflet de cette dictature. Au pouvoir depuis vingt-neuf ans, il sollicite maintenant un sixième mandat. Classé au 23e rang des dictateurs par le magazine américain Foreign Policy en 2011 (derrière le Cubain Raul Castro et le Biélorusse Alexandre Loukachenko), l’inamovible chef de l’Etat est de toute façon l’unique candidat à tous les scrutins présidentiels du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC). Car si chacun peut créer son parti et marquer son désaccord avec le président, convoiter son siège s’apparente au suicide politique. Titus Edzoa, son ancien médecin et secrétaire général de la présidence de la République, en a fait l’amère expérience. En 1997, il avait démissionné de son poste pour briguer la présidence du pays. Il croupit depuis dans les geôles infectes d’une prison d’Etat. C’est aussi le sort réservé à plusieurs anciens ministres que la presse avait présentés comme des membres du « G11 », un groupe de personnalités voulant prendre le pouvoir en 2011.

Dépouillement du scrutin dans un bureau de vote, à Yaoundé, le 9 octobre 2011

La liberté d’expression dont se vante le pouvoir de Yaoundé semble donc se limiter à la critique dans les médias. La plupart des manifestations de rue anti-Biya sont interdites, ou fermement encadrées par les forces de sécurité. « Il est difficile d’expliquer pourquoi les autorités nous refusent le droit de manifester. Elles trouvent toujours des raisons. A l’heure actuelle, la période préélectorale ne serait pas propice, et des mouvements de foule pourraient menacer la paix sociale », s’indigne Bernard Njonga, le leader des paysans dont plusieurs marches ont été interdites cette année. A la veille de l’élection qui semble jouée d’avance, Paul Biya est perçu par les Camerounais comme un roi indétrônable. Le prégénérique du journal de la radio nationale est un hymne à sa gloire. Il est « fon des fons » et « Nnom Ngui », c’est-à-dire chef des chefs traditionnels du nord-ouest et du sud du pays. Dans les défilés pour sa campagne électorale, certains de ses partisans entonnent des « Paul Biya encore 100 ans ». Comme s’il était immortel.

Mohamadou HOUMFA

Paul Biya

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