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Le Monde, 11 octobre 2011

Corruption : Comment Michel Neyret "suggérait" à ses subordonnés de rémunérer les indics

par Yves BORDENAVE


Vue de l’Hôtel de Police de Lyon

Ils ne voulaient pas passer pour des "trompettes", alors ils ont menti à leur supérieur hiérarchique, l’ancien numéro 2 de la police judiciaire (PJ) de Lyon, Michel Neyret. Voilà ce qui ressort des procès-verbaux d’audition de l’ex-commandant adjoint de la PJ de Grenoble, Gilles Guillotin, dont Le Monde a eu connaissance. Pris dans les mêmes filets que leur emblématique patron lyonnais incarcéré depuis le 3 octobre 2011, lui et son chef direct, le commissaire Christophe Gavat, ont été mis en examen, mardi 4 octobre, pour "trafic de stupéfiants", "détournement de scellés", "vol en réunion" et "association de malfaiteurs". Sortis libres du cabinet des juges parisiens Patrick Gachon et Hervé Robert, chargés d’instruire cette affaire, ils ont été placés sous contrôle judiciaire, ainsi que deux autres policiers, dont le chef de la brigade de recherche et d’intervention (BRI) de Lyon, un jeune commissaire âgé de 33 ans, Aymeric Saudubray.


France

Interrogé à quatre reprises par les hommes de l’Inspection générale des services (IGS) -la police des polices- au cours de sa garde à vue de 96 heures, Gilles Guillotin, âgé de 53 ans, fonctionnaire de police depuis trente-deux ans, a raconté les conditions dans lesquelles Michel Neyret l’avait sollicité : "M. Neyret m’a suggéré que nous pouvions donner un complément de rémunération aux sources, sous forme de produits stupéfiants. En ce qui me concerne, c’est essentiellement du cannabis." Aux policiers de l’Inspection générale des services qui le pressent de donner des précisions, Gilles Guillotin assure que Michel Neyret "n’a jamais donné d’instructions formelles, mais c’était une invitation qui revêtait une forme de pression, car il était notre supérieur hiérarchique". Gilles Guillotin et Michel Neyret se connaissent depuis longtemps. Le premier, entré dans la police comme gardien de la paix, s’est hissé au grade de commandant. Sans être des intimes, les deux hommes traquent ensemble depuis des années les mêmes malfaiteurs. Et puis ils ont l’un et l’autre la passion des belles voitures, au point qu’une fois, lors d’une conversation téléphonique enregistrée par les enquêteurs, Michel Neyret s’est amusé à faire vrombir le moteur d’une Ferrari qui lui avait été prêtée par un escroc, afin que Gilles Guillotin puisse l’entendre.

Michel Neyret

Le commandant Guillotin travaille régulièrement avec des informateurs. "Essentiellement dans les stupéfiants, mais aussi en matière de braquage", dit-il à l’Inspection générale des services. Il dispose d’"indics" enregistrés au bureau des sources à la direction centrale de la police judiciaire, comme l’exige la loi de 2004, mais "il y a aussi des informateurs qui donnent ponctuellement des informations aux divers policiers qui ne sont pas officiellement enregistrés". Il y a un an et demi, Gilles Guillotin apprend qu’un de ses indics sort de prison. "Amigo" -c’est le nom donné à cet indic- le conduit vers des affaires de braquage et de stupéfiants. "C’est là que Neyret s’est manifesté auprès de moi, indique M. Guillotin à l’Inspection générale des services. Lorsqu’il a émis l’idée de remettre de la résine de cannabis, j’ai "shooté" en touche en lui disant de s’adresser à Gavat (le supérieur direct de M. Guillotin). Puis avec Gavat, nous nous sommes entretenus entre quatre yeux pour savoir ce qu’on allait faire. On a convenu de faire semblant d’accepter, de faire croire à Michel Neyret qu’on acceptait pour ne pas passer pour des trompettes, et nous n’avons rien fait." Courant juillet, grâce à "Amigo", la PJ grenobloise met la main sur près de 90 kg de cannabis. Michel Neyret demande alors aux deux Grenoblois d’en "prélever" une partie -environ 25 kg- avant que la saisie ne soit détruite à l’incinérateur. Visiblement impatient de toucher sa cargaison, Michel Neyret téléphone le 29 août à Christophe Gavat pour savoir si "du produit a pu être récupéré". M. Gavat le rassure, mais, selon ses dires et ceux de M. Guillotin, il ment. "Nous avons fait croire à Neyret (que nous avions récupéré du cannabis) car il nous mettait la pression", glisse M. Guillotin aux enquêteurs de l’Inspection générale des services. C’est que, depuis avril, Michel Neyret a resserré ses contacts avec les escrocs qui lui offrent des voyages au Maroc, des séjours sur la Côte d’Azur, le font rouler en Ferrari et naviguer sur des yachts de luxe. Au chef adjoint de la PJ lyonnaise, ces escrocs, dont certains, comme Stéphane Alzraa ou Gilles Benichou, sont connus de la justice, réclament du cannabis. Le 30 mai, comme le dévoilent des écoutes téléphoniques, Michel Neyret tente de les faire patienter. Tous les policiers des stups de Lyon n’entraient pas dans la combine de M. Neyret. Ainsi, il ressort d’une des écoutes que celui-ci recommande à l’un de ses collaborateurs de s’adresser plutôt à l’un qu’à l’autre car "ce serait plus jouable". Au total, Michel Neyret, qui aurait reconnu devant l’IGS être seul à l’initiative de ces détournements, aurait essayé de soudoyer une dizaine de policiers, conscients d’enfreindre la loi mais ignorant les dérives de leur charismatique patron.

Yves BORDENAVE

Christophe Gavat

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