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mardi 21 février 2017
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L’Express, 14 octobre 2011

Corruption : Le prix du sang

par Hala KODMANI


Une rue de Homs après des affrontements entre déserteurs et soldats, le 10 octobre 2011

Si le régime de Bachar Al-Assad n’est guère à court de moyens, les hommes chargés de mater la protestation, à Damas et à travers le pays, semblent de plus en plus ouverts à la corruption.


Syria

Arrêté par un barrage de l’armée à la sortie d’Alep, un automobiliste syrien s’est vu, il y a peu, proposer de l’essence à bas prix par des soldats ; dépourvus de vivres, ceux-ci tentaient de vendre le carburant de leurs véhicules. Les récits de ce genre se multiplient en Syrie et traduisent l’état de délabrement dans lequel se trouve notamment l’armée régulière, déployée depuis sept mois sur tout le territoire pour étouffer le soulèvement. Le régime de Bachar Al-Assad ne lésine pas sur les moyens de sa répression. Manquerait-il de ressources pour financer sa machine à tuer ? "Cela ne coûte pas si cher, nuance l’économiste syrien Samir Aita, directeur de l’édition en langue arabe du Monde diplomatique. Les salaires de plus de 500000 hommes des forces armées régulières, de police ou de sécurité sont payés par le budget de l’Etat et le prix des munitions est insignifiant. Surtout, ces dépenses seront toujours prioritaires pour le régime, quitte à piocher dans d’autres postes tels que l’éducation ou la santé. Il est toutefois impossible de chiffrer le coût global du dispositif", reconnaît Aita, comme la plupart des experts.

Des véhicules endommagés, après des affrontements entre déserteurs et soldats, à Homs, le 10 octobre 2011

Outre la quinzaine de services de sécurité et de renseignement connus, les dizaines de milliers d’hommes de main et d’indicateurs employés aujourd’hui pour surveiller la population, mater les manifestations et mener les exactions ne relèvent pas du budget habituel. Leurs services se louent à la journée et tournent autour de 2000 livres syriennes (30 euros), soit un cinquième du salaire mensuel moyen. Les redoutables chabiha, des miliciens en majorité alaouites, sont souvent payés par les hommes d’affaires proches du régime qui, régulièrement rackettés, négocient aussi remises d’impôts ou passe-droits. D’autres "intermittents" de la répression sont payés à chaque "sortie", selon une activiste syrienne récemment réfugiée à Paris. "Le tarif pour briser les défilés du vendredi peut atteindre 70 euros dans la périphérie de Damas", raconte la jeune femme, dont le domicile familial a été pillé lors d’une perquisition par des hommes en armes. "Ils recherchent des gens, mais aussi de l’argent ou des bijoux", ajoute-t-elle. Corrompues, les forces de l’ordre se montrent inventives dans l’autofinancement de leurs activités. Pour un militant recherché, le passage de la frontière coûte l’équivalent de quelques milliers d’euros. Le montant des rançons exigées au lendemain d’enlèvements, de plus en plus fréquents, varie selon les moyens des familles. Mais des ressources beaucoup plus substantielles et organisées pourraient provenir de la contrebande de produits touchés par des sanctions étrangères ou des interdictions d’importation du gouvernement.

Une pharmacie dévastée, après des affrontements entre déserteurs et soldats, à Homs, le 10 octobre 2011

Pour Samir Aita, "les représailles commerciales sont contre-productives et pourraient nuire davantage à la population et au mouvement de protestation qu’au gouvernement". En revanche, selon le journaliste, "les mesures ciblées concernant les personnalités du régime et leurs proches ainsi que leurs sociétés visent juste." La vente de leurs biens immobiliers en Europe par des membres de la famille Assad, signalée, le 6 octobre 2011, par un quotidien britannique, est-elle le signe avant-coureur d’une débâcle annoncée ? Il reste à voir si le besoin de convertir en cash ces biens tient à la crainte de voir le clan alaouite enfin évincé du pouvoir, ou s’il s’agit d’alimenter les caisses de l’appareil répressif.

Hala KODMANI

Une maison endommagée, après des affrontements entre déserteurs et soldats, à Homs, le 10 octobre 2011

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    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source