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Infosud, 1er novembre 2011

Bolivia : Le pari du lithium

par Cecilia MENDOZA


Vue d’Uyuni

Alors que le cours du lithium explose, le gouvernement Morales met un point d’honneur à garder l’entière souveraineté sur l’exploitation de ses ressources, les plus vastes du monde. Mais entre une formule d’extraction obsolète et une centralisation totale du projet à La Paz, la question de l’or gris divise autant qu’elle suscite d’espoirs dans le pays le plus pauvre d’Amérique latine.


Bolivia

Uyuni, petite ville poussiéreuse du département de Potosí, au sud-ouest de la Bolivie. A peine 10500 habitants, mais des avenues immenses, qui renforcent la sensation de vacuité ambiante. Des voyageurs arrivent ici des quatre coins du globe pour voir le désert de sel. « El salar », comme on dit ici, est un ancien lac salé, perché à 3700 mètres d’altitude et aujourd’hui desséché, qui s’étend sur près de 10000 km2. Des paysages surréalistes, lunaires et aveuglants, ponctués d’auberges typiques aux murs de sel. Sans l’hôtellerie et le tourisme, Uyuni ne survivrait pas.

Des tables et des chaises faites en sel, dans un hôtel d’Uyuni, le 28 novembre 2010

Ça et là, des petites pyramides blanchâtres se dressent, fruit du labeur des quelques manœuvres qui passent leurs journées à déplacer des kilos de grains poisseux et humides, pour un salaire misérable. Mais depuis plusieurs mois, d’autres travailleurs ont pris leurs quartiers au milieu du salar, employés par la Gérance Nationale des Ressources Evaporites (GNRE), une puissante entreprise étatique. Celle-ci a le monopole de l’exploitation du lithium dans le pays, un métal alcalin hyper léger dont la Bolivie possède les plus grandes réserves au monde, prisonnières des couches souterraines de son célèbre désert de sel : entre 9 et 100 millions de tonnes selon les estimations respectives des Etats-Unis et des experts boliviens, soit entre 30 % et 70 % des stocks globaux.

Un homme découpe le sel à Uyuni, le 28 novembre 2010

L’usine de transformation chimique de la GNRE, où sera produit le carbonate de lithium, est toujours en construction du côté de Rio Grande, une mini localité sur les bords du salar. Les piscines géantes creusées pour l’évaporation des saumures sont, elles, localisées en plein désert, sur la base de Llipi. Entre midi et 13h00, les ouvriers chargés de la mise en place des piscines prennent leur pause sur place. Derrière la quinzaine de camions-pelleteurs garés en file parfaite, quelques caravanes sont plantées dans le sel. L’une avec des lits, l’autre abritant la cuisine dont s’occupe la seule femme du campement, une petite brune quadragénaire, toute souriante. Au menu ce jour-là : soupe de pâtes et viande de lama, accompagnées d’un jus de pêche à la cannelle. Un des ouvriers, Nelson, nous fait part de son « rêve d’aller en Europe ». Un souhait qui, un jour, pourrait se concrétiser. Peut-être que le lithium rendra vraiment les Boliviens riches. Et comme avant-goût d’un voyage fantasmé, il se réjouit déjà de « la construction imminente d’une route goudronnée pour acheminer le carbonate de lithium jusqu’à La Paz ».

Des blocs de sel à Uyuni, le 28 novembre 2010

Dernièrement, le cours du lithium a explosé sur le marché mondial : entre 2003 et 2008, la tonne est passée de 350 à 3000 dollars. En cause, son utilisation indispensable dans la production de batteries rechargeables pour les téléphones mobiles, smartphones, baladeurs numériques, montres et ordinateurs portables –des produits voués à une demande croissante. Tout comme les batteries lithium-ion pour voitures électriques, dont on prédit l’avènement de la consommation de masse pour ces prochaines années. Une alternative au moteur à explosion qui affranchirait le monde de sa dépendance au pétrole, et qui le rendrait surtout plus propre. Les producteurs de voitures électriques s’y intéressant depuis trois ans, l’extraction du métal en Chili, en Argentine, aux USA, en Chine et en Australie a elle aussi augmenté, faisant récemment passer le cours du lithium à 7000 dollars la tonne.

Une Aymara ramasse du sel à Uyuni, le 20 juillet 2011

Pour la Bolivie, pays le plus pauvre d’Amérique du Sud qui vit une révolution politique et sociale depuis l’accession au pouvoir, en 2006, d’Evo Morales -le premier président indigène-, les attentes suscitées par l’exploitation du lithium sont énormes. Mais les critiques à l’égard du plan d’exploitation de la GNRE prolifèrent déjà. Tout d’abord, parce que le retard bolivien est indéniable. En premier lieu sur le Chili, qui abrite les deuxièmes plus grandes réserves de lithium dans son salar d’Atacama et qui les exploite, depuis 1997, via la Sociedad Química y Minera de Chile (SQM), privatisée dans les années 1980. Aujourd’hui, SQM et le géant allemand Chemetall sortent à eux deux entre 30000 et 40000 tonnes de carbonate de lithium par an de l’Atacama, soit plus du tiers de la production mondiale. Et l’Argentine a, elle aussi, vendu des concessions à FMC, un autre titan de l’industrie du lithium, qui les exploite depuis 1995 dans son salar del Hombre Muerto. Un modèle économique libéral que les autorités boliviennes se vantent de tenir à l’écart, elles qui pour rien au monde ne voudraient voir le "pillage de Potosí" se répéter, cinq siècles après la découverte de mines d’argent, de zinc et d’étain par les colons espagnols. Car bien que le pays fût le plus grand producteur d’argent à l’époque où ce métal servait d’étalon en finances internationales, sa manne ne l’a jamais aidé à sortir de la misère économique et sociale.

Evo Morales

Luis Alberto Echazu est directeur de la GNRE, et tout comme le président, Evo Morales, il répète à l’envi : « La Bolivie cherche des partenaires, et non des patrons. » Sur ce point, les conditions qu’impose la GNRE aux pays et groupes étrangers voulant signer des contrats d’exploitation sont intransigeantes : souveraineté de l’Etat sur ses ressources, participation majoritaire de la Bolivie sur l’entrepreneuriat, industrialisation des produits dérivés du carbonate de lithium sur le sol bolivien, et transfert de technologie vers les ingénieurs boliviens. Mais ces exigences se sont heurtées au vif intérêt qu’ont montré au début certains clients potentiels, dont l’exemple le plus criant est la sortie des négociations du groupe Bolloré. En 2008, les spéculations allaient bon train sur l’imminente collaboration entre l’entreprise française qui préparait la sortie de sa première voiture électrique, la Bluecar, et l’Etat bolivien qui lui fournirait le lithium nécessaire à ses batteries. Mais deux ans plus tard, aucun contrat n’a été signé et Bolloré s’en est allé voir ailleurs, à savoir en Argentine et au Chili. Restent le Japon, la Corée du Sud et la Chine, toujours à la table des négociations. « Le risque avec cette politique souverainiste, analyse Antoine Grassin, l’ambassadeur de France à La Paz impliqué dans les négociations, serait que les Boliviens prennent trop de temps à faire démarrer le marché international. Dès lors, le reste du monde pourrait trouver une autre alternative énergétique et se désintéresser du lithium ».

Luis Alberto Echazu

Pour l’heure, l’usine pilote bolivienne est encore en construction. Juan Carlos Zuleta, expert du lithium, pointe du doigt, outre les retards sur ses concurrents andins, un problème plus sérieux : le manque de compétences scientifiques de la Bolivie, qui a abouti à l’adoption d’un procédé d’extraction « obsolète ». D’après ce docteur en économie, le comité scientifique de la GNRE n’aurait fait que « réinventer la roue » en brandissant fièrement une recette de séparation des éléments mêlés dans les saumures que le Comité aurait trouvées seul. Car pour Zuleta, la méthode consistant à laisser évaporer les saumures dans d’immenses piscines au milieu du désert pour en extraire les éléments prend trop de temps et ne suffira pas à répondre à la demande mondiale. Résultat, quand la Bolivie aura enfin démarré sa production industrielle prévue à l’horizon 2014, le pays ne pourra produire que 10 % des besoins mondiaux, alors que ses immenses réserves lui permettraient d’être le premier producteur à l’échelle internationale. Et quand bien même elle parviendrait à se hisser en tête des producteurs mondiaux, il n’est pas certain que la technologie de la mobilité verte du 21e siècle sera effectivement basée sur le lithium, et non sur d’autres alternatives comme le nickel métallique ou le zinc-air.

Des piscines d’évaporation du lithium, à Lipi

La GNRE est-elle en train de faire fausse route ? Sera-t-elle sauvée par un potentiel transfert de technologie japonaise ou sud-coréenne ? Quoiqu’il en soit, elle est décriée par les leaders des mouvements sociaux qui ne voient pas d’un bon œil sa centralisation à La Paz plutôt que dans la ville de Potosí ou encore à Uyuni même. Président du Comité civique de Potosí, Celestino Condori critique la mise à l’écart d’acteurs régionaux dans le projet gouvernemental. « La Constitution dit que l’Etat est le seul gestionnaire des ressources naturelles. Nous ne sommes pas contre. C’est une question de patrie, aussi, et c’est très bien si ça rend le pays plus fort. Mais au-delà des statuts et de l’autonomie, il nous semble nécessaire de construire des entreprises départementales. » Pour Milton Lérida, c’est là-même où se trouve le salar de Uyuni, la province de Daniel Campos, qui doit avant tout être développée. « J’ai le rêve de construire l’université ou l’école polytechnique du lithium pour former nos enfants, afin que ce soient eux qui exploitent le salar dans dix ou vingt ans. Je ne comprends pas pourquoi le gouvernement veut absolument commencer à exploiter le salar demain, pour vendre ses batteries après-demain. C’est un point de vue uniquement économique, qui laisse l’être humain de côté. »

Celestino Condori

S’il est toutefois un point sur lequel tous les critiques s’accordent, c’est sur le flou qui plane autour de l’homme qui dirige le Comité scientifique de la GNRE. Guillaume Roelants du Vivier est arrivé en Bolivie il y a près de trente ans comme coopérant pour une ONG. Depuis, ce Belge est devenu un redoutable homme d’affaires dont la connivence supposée avec divers gouvernements successifs l’a amené à un haut degré d’influence dans le pays. Pourtant, avant de devenir la tête pensante du projet d’exploitation du lithium, Guillaume Roelants a été déféré devant la justice pour l’implication de sa société Tierra SA dans un trafic de stupéfiants. Affaire pour laquelle il a été condamné à une peine de prison à laquelle il a échappé par le hasard bienvenu d’un changement de procédure dans la loi.

Guillaume Roelants du Vivier

Mais de toute façon, à supposer que l’or gris devienne réellement la ressource énergétique du 21e siècle, que le projet gouvernemental d’exploitation du lithium permette au pays de se faire une place de choix sur le marché et de s’enrichir à long-terme avec des partenariats bien menés, et que les piscines d’évaporations s’avèrent tout de même capables de soutenir le rythme accru de la demande, il demeure peu plausible que le peuple bolivien en soit le bénéficiaire. En fait, il faudrait que le gouvernement démente par les faits l’hypothèse de Juan Carlos Zuleta, selon laquelle « le président Morales pense davantage en termes d’hégémonie internationale avant même de penser à l’économie nationale ». Alors, peut-être, la Bolivie pourrait prendre sa revanche en devenant un acteur majeur de la révolution du marché automobile de ce siècle, et réussir, enfin, à se défaire de sa réputation de pays maudit par ses abondantes ressources.

Juan Carlos Zuleta

D’après Humberto Vacaflor, journaliste économique bolivien, la focalisation du gouvernement sur le développement de la production de lithium, au détriment d’autres perspectives économiques, n’aide en rien la Bolivie à sortir de l’économie minière. Car pour lui, son pays serait une fois de plus rattrapé par son éternelle malédiction, « celle d’avoir été trop gâtée par la nature pour donner une autre impulsion que celle consistant à récolter des richesses que le pays n’a pas semées ». Vacaflor en est persuadé : le meilleur choix que pourrait faire la Bolivie serait de diversifier son économie en commençant par investir dans l’agriculture. « Dans une perspective à long-terme sur vingt ans, les revenus annuels générés par la production de lithium se monteraient à 100 millions de dollars de valeurs de vente et 15 millions de dollars d’excédent net, soit des montants modestes étant donnée l’étendue de notre pauvreté. En revanche, une production annuelle de quinoa de 100000 tonnes serait bien plus rentable en termes de rentrées d’argent –soit 300 millions de dollars-, en termes d’emplois -250000 familles bénéficiaires- et d’équité sociale. » Dont acte.

Cecilia MENDOZA

Humberto Vacaflor

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    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source