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mardi 28 mars 2017
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BD : Hergé


Vue de la chaussée d’Etterbeek, à Bruxelles, en Belgique, en 1913

Georges Prosper Remi est né au 25 rue Cranz, à Etterbeek, une commune de l’agglomération bruxelloise, le 22 mai 1907 à 07h30. Il fait ses études a l’Institut Saint-Boniface-Parnasse, au 82, rue du viaduc, à Ixelles. L’enfant est baptisé quelques semaines plus tard, le 9 juin, à l’église paroissiale de la commune ; sa marraine est sa propre grand-mère maternelle, Antoinette Roch. Ses parents appartiennent à la classe moyenne bruxelloise : Alexis Remi (1882–1970) est employé dans la maison de confection pour enfants Van Roye-Waucquez (à Saint-Gilles) et Élisabeth Dufour (1882–1946), ancienne couturière, est sans profession. Son père, wallon, était né d’une union illégitime entre une servante, Léonie Dewigne (1860-1901) et probablement Alexis Coismans, un ébéniste bruxellois âgé de 24 ans. Le fait qu’il se présenta à la maison communale d’Anderlecht pour déclarer la naissance des jumeaux et le choix du prénom d’un des enfants semblerait lui donner la paternité d’Alexis et Léon Remi. Certains pensent que la paternité reviendrait plutôt à Gaston comte Errembault de Dudzeele (1847-1929) chez les parents de qui Léonie travaillait comme domestique à Chaumont-Gistoux. Délaissée par Coismans, la jeune fille épousa Philippe Remi qui reconnut les enfants (septembre 1893). Cette mystérieuse affaire a fait évoquer à Serge Tisseron le poids d’un secret de famille dans l’œuvre du futur Hergé. Quant à Élisabeth c’est une flamande ce qui fera dire plus tard à Georges Remi : « Je suis un Belge synthétique ». Après la naissance de Georges, la famille Remi ne va cesser de déménager. Le 26 juin 1908, ils s’installent au 34 de la rue de Theux à Etterbeek, la demeure du plombier Joseph Dufour (1853-1914) et Antoinette Roch (1854-1935), les parents d’Élisabeth. De santé fragile, la jeune maman est victime d’une rechute de pleurésie durant le printemps 1909. Une friction familiale fait partir le jeune couple qui s’installe, le 12 janvier 1912, au 57 avenue Jules Malou, dans la même commune. Le 26 mars de la même année, naît à Ixelles Paul Remi (1912-1986), le frère cadet de Georges avec qui les contacts sont très lâches. Le lendemain, les Remi élisent domicile au 91 rue de Theux, à Ixelles. « Je me sentais médiocre et je vois ma jeunesse comme une chose grise, grise. » — Interview d’Hergé.


Georges Remi en 1912

Selon les propres mots d’Hergé, le petit Georges était un enfant insupportable, « particulièrement lorsque ses parents l’emmenaient en visite. » L’un des remèdes les plus efficaces était de lui fournir un crayon et du papier. L’un de ses premiers dessins connus figure au dos d’une carte postale où sont représentés au crayon bleu un train à vapeur, un garde-barrière et une automobile (vers 1911).

Premier dessin connu de Georges Remi : le passage d’un train devant une automobile à l’arrêt, sous les yeux d’un garde-barrière, vers 1911

Le 29 septembre 1913, le jeune garçon âgé de 6 ans entre à l’école communale de l’Athénée, à Ixelles. À peine l’année scolaire est-elle terminée que la Belgique est occupée par l’armée allemande de Guillaume II (20 août 1914). Son oncle Léon est mobilisé sur le front de l’Yser dès la fin août 1914 ; il en reviendra avec la croix de guerre avec palmes. Le cardinal Mercier, archevêque de Malines, en appelle à la résistance belge. Entretemps, après une rechute d’Élisabeth, la famille Remi déménage une nouvelle fois, 124 rue du Tram, à Watermael-Boitsfort, dans la banlieue sud de Bruxelles (septembre 1914). Durant sa scolarité à l’école no 3 d’Ixelles, Georges Remi dessine dans le bas de ses cahiers des histoires imagées qui racontent les démêlés d’un petit garçon avec l’occupant allemand. « Un jour, un élève m’a pris un dessin et l’a montré au professeur. Celui-ci l’a regardé avec une moue méprisante, et m’a dit « Il faudra trouver autre chose pour vous faire remarquer ! ». Parfois l’instituteur, me voyant occupé à griffonner et me croyant distrait, m’interpellait brusquement : « Remi !… Répétez donc ce que je viens de dire ! » Et déjà il ricanait méchamment dans sa barbe. Mais son visage exprimait généralement un profond étonnement lorsque, tranquillement, sans hésiter, je répétais ce qu’il venait de dire. Car si je dessinais d’une main, eh bien, j’écoutais attentivement de l’autre !… » — Hergé, interview.

Vue de l’école primaire communale N°3, à Ixelles, en Belgique, photographiée en 2002

En raison de l’amélioration de la santé d’Élisabeth, la famille revient s’installer définitivement au 34 rue de Theux, à Etterbeek (août 1917). En mars 1918, Georges Remi croque, dans le cahier de poésie de son amie Marie-Louise van Cutsem, « Milou » un dessin à l’encre de Chine et à l’aquarelle représentant un coq qui apostrophe un lapin face à un œuf brisé. Le 7 octobre 1919, l’écolier entre à l’École supérieure no 11 d’Ixelles. À l’occasion du premier anniversaire de l’Armistice, en novembre 1919, il compose une vaste fresque patriotique faite de craies de couleur dans laquelle les soldats belges « flanquaient une solide râclée à l’armée allemande », ce qui bouleverse son professeur de dessin, Monsieur Stoffijn, dit « Fine-Poussière ».

Georges Remi était issu d’une famille de la classe moyenne catholique et ancrée à droite. En 1919, le patron de son père, Monsieur Waucquez avait fortement conseillé à Alexis Remi de mettre son fils en établissement catholique, à la suite d’une année scolaire plutôt médiocre. Le jeune garçon est, à son grand désespoir, placé au sein de la troupe scoute du collège Saint-Boniface de Bruxelles. Dès lors, l’environnement ultracatholique et scout ne le quittera plus jusqu’aux années 1950. Après avoir fait sa communion, le jeune garçon entre à l’Institut Saint-Boniface de Bruxelles dirigé par l’abbé Pierre Fierens ; il est âgé de 13 ans (1920). Malgré une légende tenace répandue par Hergé lui-même, l’élève se montre excellent dans toutes les matières (sauf en dessin). Au dernier trimestre, le prix de dessin ne lui est pas décerné au grand dam de ses camarades et le professeur de dessin répond : « Bien sûr, Remi mérite mieux ! Mais il fallait dessiner des épures, des prismes et autres objets avec ombre portée… Chez ce garçon, un autre dessin est inné ! Ne vous en faites pas, on en reparlera. » — Abbé Proost, professeur de dessin de Georges Remi (1924).

En 1918, Georges Remi avait rejoint les « Boys-Scouts de Belgique » (organisme laïque), la 1ère Troupe du Groupe Honneur. Il devient rapidement chef de la patrouille des « Écureuils » et reçoit le nom totémique de « Renard curieux », avant de les abandonner, en 1921, pour la « Troupe Saint-Boniface » du collège. Le jeune garçon vit ce changement avec beaucoup de tristesse. Durant le début des années 1920, l’adolescent prend plaisir dans le scoutisme qu’il considère comme la grande affaire de sa jeunesse.

À l’époque, Georges Remi poursuit ses croquis, notamment lors des camps d’été (en Autriche, en Suisse, en Italie, dans les Pyrénées), et en fait paraître, à partir de 1921, dans les revues du collège : Jamais Assez, puis Le Boy-Scout. Enfin, suite à ses cours d’anglais et à sa passion pour le scoutisme, le jeune Remi est fasciné par l’Amérique des cow-boys et des indiens comme le prouvent ses cahiers de l’époque qui fourmillent de visages qu’il commence à signer « Hergé » (Remi Georges) (1924). Au même moment, à l’occasion de la fête de l’aumônier Hansen, le créateur de la troupe scoute, il est choisi pour dessiner une vaste fresque sur un mur du collège Saint-Boniface (vers 1922). Redécouverte par hasard en 2007 : elle est composée d’une scène de chevaliers en armure, de cow-boys et d’indiens. Lorsque le jeune Hergé retourne auprès de ses parents, c’est pour se rendre en famille au bord de la mer à Ostende avec la famille van Cutsem (étés 1923, 1924 et 1925).

Jamais Assez du 10 février 1922

Durant les années 1920, les réalisations d’Hergé restent encore très modestes. Bien qu’il illustre des articles et des couvertures de mensuels de gags scouts, la technique reste maladroite : par exemple, en avril 1925, il croque pour le Blé qui lève quatre dessins sur les « plaisirs du vélo » où un cyclotouriste regonfle son pneu tellement fort qu’il le fait exploser… Au même moment, son chef de troupe, René Weverbergh, lui offre, pour la Saint-Georges, un ouvrage intitulé Anthologie d’Art, pour perfectionner son coup de crayon.

Ses études secondaires terminées, Hergé cherche désormais du travail. Lors d’une réunion scoute, l’abbé Wathiau lui propose un poste d’employé au Vingtième Siècle. Acceptant l’offre, il est engagé à partir du 31 octobre 1925 : « Mon travail consistait surtout à inscrire le nom des nouveaux abonnés sur des formulaires spéciaux (…) à envoyer par la poste, et à établir un fichier. » — Interview d’Hergé.

Le journal est dirigé par l’autoritaire abbé Norbert Wallez (1882-1952) dont la ligne éditoriale est ultracatholique et nationaliste. C’est d’ailleurs l’administrateur du Boy-Scout belge, le journal du collège, René Weverbergh qui présenta le jeune Georges à l’abbé Norbert Wallez, le directeur du Vingtième Siècle (1925). L’ecclésiastique se révéla alors à un jeune garçon qui n’avait aucune assurance et qui s’autocritiquait sans cesse.

Norbert Wallez en compagnie de Georges Remi

Plus tard, Hergé avoua que Wallez avait profondément influencé sa philosophie, sa personnalité et même sa vie conjugale, puisque c’est lui qui lui présenta sa secrétaire, Germaine Kieckens, au dessinateur. Or, le directeur du Vingtième Siècle est un ultracatholique fasciste vouant un véritable culte à Mussolini dont il avait un portrait dans son bureau. Au début des années 1930, Église et anticommunisme se confondaient en Belgique, et Tintin, que l’abbé Wallez avait commandé à Hergé, devint tout naturellement un jeune reporter catholique sauveur du peuple russe contre la barbarie soviétique… Hergé continue de publier, en parallèle, pour la revue du Boy-Scout, des planches de gags. Dans le numéro de juillet 1926, la double page centrale propose Les Extraordinaires Aventures de Totor, C. P. des Hannetons, un grand film comique d’United Rovers. La suite des aventures de ce scout débrouillard, souvent reconnu comme l’ancêtre de Tintin, se déroule, en août-septembre, à Manhattan.

Une planche de Totor dessinée par Hergé

Cependant, le dessinateur est appelé au service militaire le 16 août : il est affecté à la 4e Compagnie du 1er Régiment de Chasseurs à pied, à Mons, alors qu’il avait demandé la cavalerie ! Totor qui devait réapparaître dans le Boy-Scout à l’automne 1926, ne fera sa réapparition qu’en février 1927, à partir de la septième planche. Conscients du talent de leur fils, les parents de Georges Remi se décident finalement à l’inscrire à l’école Saint-Luc, en vain :
« J’y suis allé un soir à l’école Saint-Luc, mais comme on m’y avait fait dessiner un chapiteau de colonne de plâtre et que ça m’avait ennuyé à mourir, je n’y suis plus retourné. » — Interview d’Hergé.

Cette surcharge de travail quotidien empêche le jeune Remi de poursuivre sa relation avec Marie-Louise van Cutsem « Milou ». Fin avril 1927, Georges Remi fait la connaissance de Germaine Kieckens, employée dans une fabrique d’écrins, à Bruxelles. Il l’invite le week-end suivant à l’aérodrome de Bruxelles où il est chargé, avec sa compagnie, de surveiller l’avion de Charles Lindbergh en visite en Belgique après son exploit aérien. En parallèle, Hergé accepte la proposition de l’abbé Wallez d’illustrer trois récits de René Verhaegen, aide-comptable au journal, dans la rubrique « Le Coin des petits » : « Une petite araignée de voyage » (novembre 1926-janvier 1927), « Popokabaka » (1er mars-26 juillet 1927) et « La Rainette » (2 août-25 octobre 1927).

Acquitté de son service militaire, Hergé est chargé par l’abbé Wallez des tâches d’illustrateur et de reporter-photographe. Son « amie » Germaine est embauchée au Vingtième Siècle, le 15 février 1928, comme secrétaire de l’abbé Wallez. Satisfait du travail d’Hergé, ce dernier lui confie la responsabilité du nouveau supplément hebdomadaire destiné à la jeunesse, pour agrandir le nombre de lecteurs : Le Petit Vingtième. Poussé par Wallez, Hergé s’instruit en dévorant de nombreux ouvrages, afin de donner plus de précisions à ses illustrations. Le premier numéro du Petit Vingtième paraît le 1er novembre 1928, mais se montre, aux yeux du public, assez décevant. L’artiste y propose, dans un premier temps, « Les aventures de Flup, Nénesse, Poussette et Cochonnet », une série qui raconte l’histoire de trois jeunes adolescents et d’un porc connaissant diverses aventures, sur un scénario de l’abbé Desmedt, un rédacteur sportif du journal. L’histoire se déroule sur un fond colonialiste et proclérical, toujours en vogue à l’époque, en particulier lorsque les enfants, prisonniers dans un village de « cannibales », sont sauvés par la bienveillance d’un missionnaire catholique. Hergé est peu motivé, mais la série se poursuit jusqu’en mars 1929. « Je me sentais comme dans un costume mal coupé qui me gênait aux entournures. » — Interview d’Hergé.

Une planche des Aventures de Flup, Nénesse, Poussette et Cochonnet

Cette année-là, Bruxelles accueille une exposition sur la Russie bolchevique. Les employés du Vingtième Siècle, ultra-catholiques et anticommunistes, sont indignés par cette exposition située à quelques pas de leur bureau. L’un d’eux, le comte Perovsky, est un ancien Russe blanc réfugié en Belgique après la guerre civile de 1918-1921. Une centaine d’étudiants nationalistes dirigés par Léon Degrelle met à sac l’exposition à la grande joie de l’abbé Wallez.

Léon Degrelle en 1928

Enfin, pour donner plus de clarté à ses dessins, l’artiste abandonne le dessin artisanal du XIXe siècle et adopte la nouvelle technique de la photogravure, technique simple mais efficace (traitement des plaques à l’acide). Pressentant le talent et la personnalité du jeune dessinateur, l’abbé Wallez est le premier à lui donner le coup de pouce décisif : « L’abbé Wallez a eu sur moi une énorme influence, pas du point de vue religieux, mais il m’a fait prendre conscience de moi-même, il m’a fait voir en moi » — Interview d’Hergé.

En parallèle de son activité au Vingtième Siècle, Hergé a préservé des rapports étroits avec ses camarades scouts et les abbés qu’il a côtoyés à Saint-Boniface. Au cours de l’année 1927, le Boy-Scout devient le Boy-Scout belge au sein duquel il continue à faire paraître, jusqu’en juillet 1929 et à raison d’une planche par mois, les aventures de Totor. En 1928, une publicité vante les articles de culture générale, de formation technique scoute, des événements du mois, de sciences naturelles, de nouvelles des troupes… Hergé y dessine presque tout : la couverture de présentation qu’il modernise, les cartes postales, les illustrations d’articles. D’autre part, le dessinateur collabore aussi à diverses publications des mouvements d’Action catholique. Le rôle de ce mouvement, mis au point par Léon XIII et poursuivi par le cardinal Mercier, est de relancer l’enthousiasme religieux qui commence à péricliter au sein de la société belge et plus largement européenne. Pour Hergé, il s’agit de réaliser les têtes de rubriques, d’illustrations de contes, de petits gags et aussi l’emblème de la Jeunesse Indépendante Catholique (JIC) : l’aigle noir tenant le bouclier armorié JIC39. Le 16 décembre 1928, pour accroître davantage l’audience du quotidien, l’abbé Wallez lance un supplément « culturel » intitulé Le Vingtième Siècle Artistique et Littéraire. Georges Remi est, comme d’habitude, chargé du dessin. Il illustre des centaines de romans : Ilias de Léon Tolstoï, La Belle Histoire de Geneviève d’Henri Lavedan… Durant cette période, l’artiste approfondit et précise son coup de crayon.

À la fin des années 1920, Hergé découvre, par l’intermédiaire de Léon Degrelle, correspondant du Vingtième Siècle au Mexique, la bande dessinée américaine « faisant sortir directement les paroles de la bouche des personnages ». Depuis la fin du XIXe siècle le comic strip est très populaire aux États-Unis et s’adresse avant tout aux enfants. Le tournant des années 1930 exporte le genre en Europe occidentale. Les séries américaines les plus célèbres sont Krazy Kat de George Herriman qui paraît dans The New York Evening Journal depuis 1913 ou encore les Katzenjammer Kids de Rudolph Dirks, dans le New York Journal depuis 1897. En France, le genre est déjà utilisé depuis peu par le dessinateur des aventures de Zig et Puce (1925), Alain Saint-Ogan. Jusqu’ici, les dessins de l’artiste belge n’étaient que de simples textes mis en images : désormais il va créer une véritable bande dessinée. Parallèlement, Hergé publie toujours dans d’autres revues : il dessine ainsi sept planches pour l’hebdomadaire satirique Le Sifflet avec en particulier, dans le numéro du 30 décembre 1928, une histoire intitulée La Noël du petit enfant sage au contenu scatologique ; pour la première fois, Hergé y présente ses dialogues exclusivement au sein de bulles.

À la fin de l’année 1928, songeant à abandonner l’histoire considérée comme « ennuyeuse » de « Flup, Nénesse, Poussette et Cochonnet », Hergé reprend le personnage de Totor, modifie son nom, lui adjoint un petit fox-terrier (« Milou », peut-être en référence à son ex-amie Marie-Louise van Cutsem ?) et lui donne un nouveau métier : celui de reporter. Mis au courant du projet, l’abbé Wallez, admirateur de Mussolini et virulent anticommuniste, propose d’envoyer ce nouveau personnage, auquel les enfants sont invités à s’identifier, en URSS, pour y dénoncer les crimes qui y sont perpétrés : dès ses origines, Tintin aura une fonction politique.

Une planche de Tintin au pays des Soviets

Georges Remi a toujours su s’adapter au contexte dans lequel il se trouvait. Au milieu des années 1920, il dessinait Totor, chef de patrouille comme lui. En 1929, devenu reporter au Petit Vingtième, son nouveau héros devient naturellement reporter pour le même journal. Selon l’auteur lui-même, le visage de Tintin lui aurait été inspiré par son frère cadet Paul : le visage rond et la houpette, alors que d’autres voient une certaine ressemblance avec le jeune navigateur danois Palle Huld, adepte des culottes de golf, qui fit le tour du monde en 1928. Le 10 janvier 1929, Tintin fait donc son apparition dans Le Petit Vingtième. Hergé exécute et livre deux planches par semaine qui « enchaînent gags et catastrophes sans bien savoir où son récit l’entraîne ». Devant le choix de sa direction, profondément anticommuniste, d’envoyer Tintin en Russie soviétique (URSS), et ne pouvant se rendre sur les lieux de pérégrination de son personnage, Hergé s’inspire, pour son histoire, d’une source unique : le livre Moscou sans voiles, paru sous la plume de Joseph Douillet en 1928. Les caractères cyrilliques sont dessinés par son collègue, le comte Perovsky. Durant l’été 1929, le rappel d’Hergé sous les drapeaux lui inspire la présence d’une manœuvre militaire dans la série qu’on peut voir aux planches 56-57. Le 25 décembre 1929 sort la première couverture de Tintin au Petit Vingtième en bichromie avec deux planches couleurs (100 et 101). L’hebdomadaire catholique français Cœurs Vaillants reprendra, dès octobre, l’histoire, mais l’adaptera en y ajoutant des textes explicatifs, au grand dam d’Hergé. Au terme des 138 planches (1er mai 1930), les traits de Tintin se sont affirmés, passant des premiers dessins « du gros scout lourdaud et ridicule (…) au personnage que nous connaissons désormais. » L’aventure est assemblée dans un album publié à seulement 5000 exemplaires. Avant même la fin de la publication des planches, une fausse lettre de la Guépéou arrive au bureau de Petit Vingtième, lui demandant de mettre un terme à l’activité du reporter virtuel : selon Benoît Peeters, « il s’agit déjà d’accréditer l’existence de Tintin. »

Hergé en 1930

Le 23 janvier 1930, le dessinateur crée deux nouveaux personnages de la moyenne bourgeoisie bruxelloise : Quick et Flupke. Cette nouvelle bande dessinée paraît dans les pages du Petit Vingtième de façon continue, tous les jeudis, jusqu’en 1935, puis de façon plus irrégulière jusqu’en 1940 (seulement 19 gags entre 1937-1940). D’après l’auteur lui-même : « Quick était le surnom d’un de mes amis. Pour Flupke, j’ai pris Flup (Philippe) et le "ke" flamand signifie "petit". Flupke c’est "petit Philippe" » — Interview d’Hergé.

Quick et Flupke

Selon B. Peeters, les Exploits de Quick et Flupke semblent rassembler « tous les éléments que ses autres albums n’étaient pas en mesure d’intégrer. » Ici, aucun exotisme, mais de simples planches de gags causés par les enfants eux-mêmes, le souvenir d’une « enfance endiablée » pour Hergé.

Un gag de Quick et Flupke

Mais l’artiste est surtout occupé ailleurs : en mai 1930, commençant à se rendre compte du succès de Tintin, il imagine déjà une suite. L’abbé Wallez a l’idée de mettre en scène le retour de Tintin de son voyage soviétique. Le 8 mai 1930, le Petit Vingtième organise le retour des héros : « Le jour venu, je suis parti avec un garçon [Lucien Pepperman] qu’on avait désigné pour incarner Tintin (…). Je l’avais affublé d’un costume à la russe et de belles bottes rouges ; pour faire plus réaliste nous avions emprunté tous deux le train en provenance de Cologne, c’est-à-dire le train de l’Est, de la Russie (…). J’étais persuadé que nous débarquerions dans un grand désert. Or, à ma grande stupéfaction il y avait foule. » — Interview d’Hergé.

Lucien Pepperman (au centre de l’image), déguisé en Tintin, le 8 mai 1930

Lucien Pepperman déguisé en Tintin

À la fin de l’année 1930, c’est au tour de Quick et Flupke d’être rattrapés par le succès. La Radio Catholique Belge organise quelques émissions improvisant une interview fictive des deux gamins de Bruxelles.

Au final, les demandes s’accroissent. Le Petit Vingtième double, puis triple, et enfin sextuple son tirage le jour où paraît le fameux Tintin. La même année, Hergé se voit pourvoir un assistant en la personne de Paul Jamin qui sera plus tard connu en tant que caricaturiste sous le pseudonyme d’Alidor.

Dans l’élan d’une tradition coloniale qui le marque depuis le milieu des années 1920, Hergé décide, sous les ordres de l’abbé Wallez, d’envoyer son personnage en Afrique, dans la province belge du Congo. Propriété des souverains belges depuis 1908, la province congolaise est, au début des années 1930, confrontée à une pénurie de main-d’œuvre. Tintin s’y rend, non plus pour critiquer, mais pour faire valoir le domaine africain. L’histoire débute dans les colonnes du Petit Vingtième le 5 juin 1930.

Une planche de Tintin au Congo

Pour établir son histoire, Hergé s’est surtout documenté par le biais du Musée d’Afrique Centrale de Tervuren où se trouve la célèbre statue de l’Aniota à peau de léopard. De fait, 118 planches se succèdent jusqu’au 11 juin 1931. Malgré le peu d’enthousiasme du dessinateur, la seconde aventure du reporter du Petit Vingtième est encore un succès : Tintin et Milou reviennent triomphalement à la gare du Nord de Bruxelles, devant une foule en liesse. On peut lire dans la presse : « Tintin et Milou accueillis par Quick et Flupke. Dix Congolais les accompagnent ». Le jeune garçon qui représente le héros est costumé en colonial.

Henri Dendoncker déguisé en Tintin

Au début des années 1930, Hergé participe un peu au supplément Votre Vingtième, Madame, y réalisant des couvertures d’esprit « art-déco » assez étonnantes. C’est l’image de la femme libérée de l’entre-deux-guerres qui transparaît ici, influencée par les années folles venues tout droit des États-Unis. Le dessinateur dresse des portraits de femmes faisant du sport, pilotant une automobile ou encore un bateau. À partir de la fin des années 1920, Georges Remi officie comme illustrateur pour plusieurs romans, bien souvent dans le sillage du scoutisme catholique. Le premier d’entre eux est L’Âme de la mer (1927) de Pierre Dark, un ancien compagnon de scoutisme. L’année suivante, il illustre Mile, histoire d’un membre de patronage de Maurice Schmitz, un ouvrage à succès. Enfin, il s’associe à l’édition de l’Histoire de la guerre scolaire (1932) de Léon Degrelle.

Des couvertures de Votre Vingtième, Madame illustrées par Hergé

En parallèle de ces activités, Hergé réalise des centaines de publicités : le lettrage et la composition sont toujours au rendez-vous. Parmi elles figurent une affiche de 1928, la « Grande Fancy-Fair : organisée au profit des écoles libres de la paroisse Saint-Boniface », mais aussi des illustrations pour des marques d’amplificateurs (Modulophone, 1930), de tapisseries (J. Lannoy fils, 1928), de magasins de jouets (L’Innovation, 1931)… Ce travail en parallèle d’illustrateur renforce davantage sa technique et sa précision dans la composition de ses bandes dessinées.

En mai 1931, Hergé et Jamin s’envolent pour Paris où ils rendent visite à Alain Saint-Ogan pour se perfectionner et demander des conseils. Le Français témoigne : « J’avais oublié cette visite. Mon Dieu ! Qu’avais-je pu dire alors à celui qui devait devenir le créateur de Tintin, célèbre dans le monde entier ? Grâce au Ciel, paraît-il, je ne l’avais pas découragé. » — Interview d’Alain Saint-Ogan.

Saint-Ogan offre à Hergé une planche originale dédicacée de Zig et Puce.

Une planche de Zig et Puce d’Alain Saint-Ogan

Après avoir convaincu l’abbé Wallez qu’il fallait dénoncer la pègre de Chicago, l’artiste se décide enfin à envoyer son héros au pays des cow-boys et des indiens, milieu qu’il affectionne tout particulièrement. Déjà, sur les dernières planches de Tintin au Congo, il avait fait figurer des gangsters américains qui devaient annoncer le prochain scénario, un peu comme si l’auteur avait hâte de passer à l’aventure suivante. Les premières planches des « Aventures de Tintin, reporter à Chicago » apparaissent le 3 septembre 1931, toujours dans le Petit-Vingtième. Pour la première fois, Georges Remi intègre dans le récit un personnage réel : Al Capone (1899-1947). Il se documente sur les États-Unis à travers une revue, Le Crapouillot mais aussi des ouvrages, Scènes de la vie future de Georges Duhamel ou encore L’Histoire des Peaux-Rouges de Paul Coze. Contrairement aux deux histoires précédentes, le scénario propose non plus une succession d’épisodes, mais un grand mouvement général structurant.

Une planche de Tintin en Amérique

Le 17 septembre 1931, quelques jours à peine après l’apparition de Tintin en Amérique, le dessinateur propose une série publicitaire intitulée Tim l’écureuil, héros du Far West, publiée dans un petit journal de quatre pages et distribué dans le magasin bruxellois L’Innovation. Quelques années plus tard, l’aventure sera remaniée dans le Petit Vingtième sous le nom de Popol et Virginie au Far West (février 1934). Ce sont les seules histoires d’Hergé mettant en scène des animaux anthropomorphes : « J’ai essayé de mettre en scène des animaux, et j’ai vu rapidement que ça ne me menait nulle part. J’en suis donc revenu à des personnages humains. » — Interview d’Hergé.

Une planche de Popol et Virginie

Au tournant de l’année 1931-1932, le dessinateur signe un contrat avec l’éditeur tournaisien Casterman qui aura, après avoir « indemnisé » Wallez, le privilège d’éditer tous les albums de l’auteur en langue française. Le 20 juillet 1932, Hergé épouse Germaine Kieckens (1906-1995) avec la bénédiction de l’abbé Wallez qui célèbre le mariage dans une église bruxelloise. Les jeunes mariés s’installent, le mois suivant, au 10 rue Knapen, à Schaerbeek.

L’aventure en Amérique s’achève le 20 octobre 1932. Casterman sort le premier album à la fin de la même année. L’éditeur tournaisien propose à Hergé de percer dans le marché français très prometteur courant décembre 1933.

Le 8 décembre 1932, apparaissent, dans le Petit Vingtième, les premières planches des « Aventures de Tintin reporter en Orient » (version ancienne des Cigares du pharaon). Pour la première fois, Hergé fait de cette aventure une sorte de roman policier dans lequel on trouve le paramètre « mystère ». Selon B. Peeters, « Les Cigares du pharaon représentent la quintessence du récit feuilletonesque. On y retrouve (…) la mystérieuse malédiction, la redoutable société secrète, l’indémasquable génie du Mal (…), le poison qui rend fou. ». Durant les épisodes du feuilleton, l’artiste joue avec ses lecteurs chaque semaine en proposant la rubrique « Le Mystère Tintin » au sein de laquelle le public doit proposer des solutions pour sortir le héros d’affaire. La malédiction égyptienne est, au début des années 1930, dans l’air du temps. En effet, la société avait été frappée quelques années plus tôt par la mystérieuse affaire du tombeau de Toutânkhamon. Mais surtout, ce qui fait le nœud de l’histoire n’est pas l’égyptologie, mais le trafic (armes et drogue), particulièrement actif à l’époque dans la région de la mer Rouge. D’ailleurs Hergé s’inspire du récit autobiographique de Henri de Monfreid, Les Secrets de la mer Rouge (1931), qu’il représente dans l’aventure. Dès les premières planches du feuilleton, deux nouveaux personnages apparaissent : des policiers en civil nommés X 33 et X 33 bis (futurs Dupond et Dupont). Au terme des 124 planches, Les Cigares du pharaon sont achevés le 8 février 1934.

Une planche des Cigares du pharaon

Au début des années 1930, Hergé réalise un certain nombre de bandes dessinées à caractère publicitaire. L’une des plus célèbres est Cet aimable M. Mops, composée de huit planches parues dans un agenda édité par un grand magasin bruxellois (1932) ou encore Les Mésaventures de Jef Debakker (quatre planches) pour les Briquettes Union (vers 1934).

Les quatre premières aventures de Tintin restaient maladroites, parfois un peu bâclées et truffées de préjugés. Hergé témoigna sur son rythme de travail : « C’était réellement du travail à la petite semaine. Je ne considérais pas cela comme un véritable travail, mais comme un jeu, comme une farce. Tintin était un jeu pour moi jusqu’au Lotus bleu. »
— Interview d’Hergé.

Durant le printemps 1934, après avoir installé avec deux collaborateurs (José De Launoit et Adrien Jacquemotte) « l’Atelier Hergé » à Bruxelles, Georges Remi annonce à la rédaction du Petit Vingtième qu’il souhaite faire la suite des Cigares du pharaon en envoyant le jeune reporter en Extrême-Orient, plus exactement en Chine. Jamin s’empresse de brosser un tableau du pays dans lequel Tintin doit prochainement partir dans le Petit Vingtième. À la lecture de cet avant-goût, certains lecteurs craignent que le reporter soit tué par les Chinois ! Après avoir lu les stéréotypes effrayants annoncés par le collaborateur d’Hergé, l’abbé Gosset, aumônier des étudiants chinois à l’Université de Louvain, lui recommande, au travers d’une lettre, de se documenter sérieusement sur la Chine. C’est ainsi qu’Hergé fait la connaissance d’un jeune Chinois étudiant à l’Académie des Beaux-Arts de Bruxelles : Tchang Tchong-Jen (1907-1998). Ce dernier fournit une mine d’informations à Hergé dans de nombreux domaines (histoire, géographie, langue, art, littérature et philosophie). Avant cette rencontre, l’artiste belge imaginait encore le mythe du « Jaune » qui mangeait des nids d’hirondelles, portait une natte et jetait les petits enfants dans les rivières comme l’avait écrit Jamin quelques jours plus tôt : « C’est à partir de ce moment-là que je me suis mis à rechercher de la documentation, à m’intéresser vraiment aux gens et aux pays vers lesquels j’envoyais Tintin, par souci d’honnêteté vis-à-vis des lecteurs qui me lisaient. » — Interview d’Hergé.

Hergé en compagnie de son épouse Germaine et de Tchang Tchong-Jen, à Bruxelles, le 1er mai 1934

Tchang deviendra un personnage-clé de l’œuvre d’Hergé, sauvé de la noyade par Tintin, l’un des vrais amis qu’il se fera au cours de ses aventures. Pourtant, Le Lotus bleu est plus un message politique qu’une histoire pour les enfants. La cinquième aventure de Tintin est l’une des plus engagées de la carrière d’Hergé. Depuis 1931, le Japon cherche à coloniser la Chine pour développer sa puissance économique. L’invasion de la Mandchourie (province chinoise septentrionale) démarre suite à la section d’une voie ferrée japonaise dans cette région (près de Moukden). Cet attentat fut probablement planifié par les Japonais eux-mêmes, leur donnant le prétexte d’une invasion immédiate de la province. Hergé fait figurer dans l’aventure le « faux attentat » sur la voie ferrée. Hergé se tient au courant des événements sino-japonais en 1934-1935 grâce aux informations pourtant pro-japonaises des médias européens : l’une des planches de l’aventure représente Tintin allant au cinéma pour visionner les actualités mondiales. L’aventure se termine le 17 octobre 1935 au bout de 124 planches. Le Lotus bleu devient, dans les années 1936-1939, un véritable succès en Chine, mais pas pour Tokyo puisque l’ambassadeur japonais à Bruxelles est irrité de la position de l’histoire vis-à-vis de son pays.

Une scène du Lotus bleu

Durant ces années, le père de Tintin poursuit la réalisation de couvertures de livres ou de publicités. Ainsi, il offre ses services à Paul Werrie, auteur de la Légende d’Albert Ier roi des Belges, tout juste décédé d’une chute en montagne (17 février 1934).

Après Le Lotus bleu, Hergé revient à l’aventure de naguère avec L’Oreille cassée qui démarre le 5 décembre 1935 dans le Petit Vingtième. Ce choix est en grande partie dû aux pressions subies par l’auteur à l’issue du Lotus bleu. Au milieu des années 1930, l’Amérique latine est dans l’air du temps, comme en témoignent l’expédition d’Henri Lavachery au Pérou, les récits d’Antonin Artaud au Mexique et la disparition du colonel Percy Fawcett dans la jungle brésilienne dix ans auparavant. Avec cette sixième histoire, le dessinateur rompt pour un temps avec le réalisme géographique et historique, puisqu’il ouvre le décor dans des pays imaginaires, et surtout il s’attache à poser le récit autour du fétiche arumbaya. Désormais le mystère réapparaît au plus grand bonheur des lecteurs : qui a tué Monsieur Balthazar ? L’action se déroule en Europe, puis au San Theodoros et au Nuevo Rico, deux territoires inventés par Hergé, mais qui reprennent l’ensemble des caractéristiques de l’Amérique latine des années 1930 : les coups d’État à répétition, la forte présence militaire, le libérateur latino-américain à la Simón Bolívar… Comme pour Le Lotus bleu, il dresse le tableau d’une guerre contemporaine : celle du Gran Chaco (renommée « Gran Chapo »), opposant la Bolivie et le Paraguay (1932-1935) à propos de concessions pétrolières. Sa principale source d’inspiration est, encore une fois, la revue Le Crapouillot. Avec L’Oreille cassée on passe définitivement « du feuilleton au récit bouclé ».

Une planche de L’oreille cassée

Jusqu’en 1935, Les Exploits de Quick et Flupke continuent de paraître en parallèle des aventures de Tintin dans le Petit Vingtième. Après cette date, les apparitions se font de plus en plus rares, jusqu’à disparaître définitivement : « J’ai abandonné ces garnements-là parce qu’ils me donnaient beaucoup de soucis alors que Tintin me mobilisait de plus en plus. » — Interview d’Hergé.

Pourtant à travers les deux gamins de Bruxelles, Hergé avait bouleversé la bande dessinée. Les codes traditionnels se sont trouvé modifiés : il apparaît lui-même sur plusieurs planches dans lesquelles il est pris à parti par Quick et Flupke, les personnages se cognent sur le bord des cases en faisant du ski, ils parodient Hitler et Mussolini, ou enfin ils gomment les éléments du dessin qui leur déplaisent, « le tout dans un esprit d’absolue liberté » note B. Peeters.

Une illustration de Quick et Flupke

En décembre 1935, Gaston Courtois, de la direction de Cœurs vaillants adresse une lettre à Hergé en lui commandant des personnages plus réalistes que Tintin « dont le papa travaille, qui a une maman, une petite sœur, un petit animal de compagnie. ». Déjà très occupé par l’univers grandissant de Tintin, Hergé ne se sent pas très à l’aise dans un nouvel univers qu’il faut construire de toutes pièces. Cinq épisodes de Jo, Zette et Jocko sont réalisés en bichromie, à partir de janvier 1936, avant d’être abandonnés à leur tour.

Tintin est une vedette internationale, puisqu’après avoir conquis la Belgique, la France et la Suisse c’est au tour du Portugal où O Papagaio publie dans ses colonnes, en avril 1936, les planches colorisées de Tintin en Amérique : c’est la première traduction étrangère de l’œuvre.

Entre 1931 et 1936, Hergé réalisa des illustrations pour divers ouvrages. Ses clients provenaient de la mouvance ultracatholique : Raymond de Becker (Le Christ, roi des affaires, 1930, Pour un Ordre nouveau, 1932…) et surtout Léon Degrelle, un journaliste correspondant au Vingtième Siècle et auteur des Grandes farces de Louvain (1930) et d’une Histoire de la guerre scolaire (1932). Degrelle était à l’origine un monarchiste maurrassien et anticommuniste précoce. C’est à son entrée au Vingtième Siècle, en 1929, qu’il rencontra Hergé. Pour les élections législatives de 1932, Hergé contribua à sa propagande anticommuniste, notamment par le biais d’une affiche qu’il réalisa pour le compte du parti catholique : c’était une tête de mort protégée par un masque à gaz et qui s’exclamait : « Contre l’invasion, votez pour les Catholiques ». Après cette campagne, Hergé s’était déclaré « tout prêt à travailler avec Degrelle, mais s’agissant de ce dessin comme n’importe quel autre, il n’envisage pas de le signer sans l’avoir méticuleusement revu, achevé et définitivement mis au point. À partir de 1934, à la tête du mouvement Rex, l’action de Degrelle se montra de plus en plus politique, jusqu’à une rencontre avec Mussolini puis Hitler au cours de l’année 1936. La même année, Degrelle créa son journal politique Le Pays réel au sein duquel il mena une violente campagne antiparlementaire et anticommuniste.

Durant cette période, Hergé prit du recul avec le leader rexiste, et pendant la guerre il refusa de participer aux planches du Pays réel dont le chef venait d’incorporer la SS. Pourtant d’aucuns (Maxime Benoît-Jeannin, Le mythe Hergé) notent un rapprochement entre l’œuvre d’Hergé et le mouvement rexiste par le spectre de Rastapopoulos : « Par son nom Rastapopoulos est un concentré de toutes les tares que les mouvements antiparlementaires et antirépublicains stigmatisent dans leurs journaux. Et puis à la fin du XIXe siècle, le mot "rastaquouère" vise les étrangers à la richesse ostentatoire. D’ailleurs sur l’une des dernières planches de Quick et Flupke (avril 1936) concernant une parodie d’un poème de Théophile Gautier, l’artiste représenta une étrange case sur laquelle on voit une allégorie de la mort portant un masque à gaz et accompagnée d’un singe brandissant le message « Rex vaincra ! ». Derrière eux, on peut voir des avions de guerre dans le ciel et un diablotin (peut-être communiste) qui asperge l’allégorie d’un insecticide appelé « antirex .

Le 30 janvier 1936, Georges Remi et son épouse Germaine déménagent pour élire domicile 9 place de mai, à Woluwe-Saint-Lambert. Désormais, Hergé prend conscience de ses droits d’auteur et s’adjoint les services d’un avocat, maître Dujardin. Les bénéfices des 6000 exemplaires tirés du Lotus bleu en août 1936 reviendront à lui seul et non plus à l’abbé Wallez qui perd ses droits. L’artiste rêve d’une boutique Tintin et Milou à Bruxelles où l’on vendrait des produits dérivés du célèbre reporter.

En mars 1937, Hergé dessine les toutes premières planches de Tintin en Angleterre. Pour s’assurer du réalisme de ses croquis, il participe, le mois suivant, à un voyage scout sur place, dans le Sussex. Le scénario est placé sous le signe de l’enquête policière sur fond de traditions écossaises. La septième aventure qui apparaît dans les colonnes du Petit Vingtième, le 15 avril 1937, est la première à mettre en scène la technique : apparition de la télévision, les machines d’impression des faux-monnayeurs, la place centrale des trains ou encore la Jaguar Mark IV du Docteur Müller. L’élément principal de l’histoire est bien entendu la « Bête » qui effraie tout le monde (un gorille). Encore une fois, il faut y chercher des éléments contemporains d’Hergé : d’abord le succès au cinéma du film King Kong (1933), une affaire de faux-monnayeurs organisée par un personnage germanophone nommé « Müller » et surtout les témoignages sur l’apparition du monstre du Loch Ness dans un lac d’Écosse (1934). Hergé mélange tous ces éléments pour établir son intrigue.

Le 23 décembre 1937, dix jours après le Massacre de Nankin, parait, dans le Petit Vingtième, un appel à aider les chinois : Ne feriez rien pour eux..? Des milliers de nos jeunes amis chinois sont les innocentes victimes de la guerre... Cet appel est accompagné d’un dessin d’Hergé, où Tintin désigne au lecteur une famille chinoise dans les ruines d’une maison.

Le 4 août 1938 débutent les premières péripéties de Tintin en Syldavie. Comme le note B. Peeters, « les signes annonciateurs du second conflit mondial sont (…) innombrables. Et ce sont eux que l’auteur va prendre comme point de départ de sa fiction. ». Hergé crée pour la seconde fois deux États imaginaires antagonistes, le royaume de Syldavie et la Bordurie, qui empruntent beaucoup de traits à la Yougoslavie : les personnages coiffés de toques, la charrette de foin, les Alpes dinariques, le pélican (très présent au Monténégro), les minarets… En cette année 1938, le contexte international est sensible et Hergé le suit de près. Le 12 mars, les troupes allemandes d’Hitler annexent l’Autriche : c’est l’Anschluss. L’artiste reprend dans l’aventure cet événement qu’il transforme en un « Anschluss raté » : la dictature de Bordurie tente de s’emparer, via les moyens que possèdent ces régimes totalitaires, de la Syldavie par l’intermédiaire de Müssler qui est une synthèse de Mussolini et d’Hitler. En faisant de la Syldavie un royaume sympathique et inoffensif, on croit reconnaître, comme François Rivière, « cette Belgique déguisée en pays slave ». Cette histoire semble, enfin, emprunter de nouveau à l’histoire familiale d’Hergé : les jumeaux Nestor et Alfred Halambique font sûrement référence à son père et à son oncle (eux-mêmes jumeaux), alors que Bianca Castafiore, inspirée notamment de Renata Tebaldi, pourrait bien être aussi le négatif de la comtesse qui avait recueilli son père et son oncle lorsqu’ils étaient encore des nouveau-nés. X33 et X33 bis apparus en 1934, sont pour la première fois, dans Le Sceptre d’Ottokar, nommés Dupont et Dupond. Lorsque les dernières planches paraissent dans le Petit Vingtième, le 10 septembre 1939, Hitler vient de soumettre la Pologne depuis quelques jours : le second conflit mondial vient de commencer.

Une planche du Sceptre d’Ottokar

Après la démission forcée de l’abbé Wallez, au milieu des années 1930, faisant suite à une altercation avec un représentant de l’État, William Ugeux devient le nouveau rédacteur-en-chef du Vingtième Siècle. À la fin du printemps 1939, Georges et Germaine sont invités au Vélodrome d’Hiver, à Paris, par Cœurs Vaillants, pour écouter l’interprétation de la chanson Tintin et Milou. Le 28 juin, les époux Remi s’installent au 17 avenue Delleur à Watermael-Boitsfort.

À la mi-septembre 1939, l’artiste est mobilisé à Herenthout (province d’Anvers) où il est chargé de réquisitionner les bicyclettes des environs. Or, durant l’automne, il continue d’envoyer, depuis sa caserne, certes irrégulièrement, les planches de la nouvelle aventure de Tintin au Petit Vingtième : Tintin au pays de l’or noir. Son ancien ami scout, Raymond de Becker, lance le 7 décembre 1939, la revue L’Ouest, officiellement neutre mais soutenue, selon M. Benoît-Jeannin, par l’ambassade d’Allemagne à Bruxelles. Pour de Becker, la Belgique doit cesser de s’aligner sur la politique française vis-à-vis de l’Allemagne et de l’Europe. Entre le 7 et 28 décembre 1939, Hergé dessine pour la nouvelle revue quatre strips de Monsieur Bellum qui s’insurge contre le « bourrage de crâne », dit-il, de la radio belge.

Monsieur Bellum

Lieutenant de réserve, Georges Remi est ensuite envoyé à Eekeren comme instructeur dans une compagnie d’infanterie d’expression flamande. Durant cette période (hiver 1939-printemps 1940), il continue d’envoyer, pratiquement chaque semaine, deux planches de Tintin au pays de l’or noir. Le 12 avril 1940, il tombe malade. Déclaré inapte par le médecin de l’hôpital d’Anvers, il est mis en congé sans solde. Hergé termine les deux derniers gags de Quick et Flupke, puis il dépose les dernières planches (55 et 56) de l’or noir qui apparaissent pour la dernière fois dans le numéro du 9 mai. Cependant, cette correspondance s’interrompt définitivement quand le Vingtième Siècle cesse de paraître, le 8 mai 1940, pour cause d’occupation allemande.

Une planche de Tintin au pays de l’or noir

Une planche de Tintin au pays de l’or noir

En effet, entre les mois de mai et juin 1940, l’armée allemande écrase, dans une guerre-éclair, les Pays-Bas, le Luxembourg et la Belgique. L’officier Paul Remi, frère d’Hergé, est alors déporté en Allemagne comme prisonnier de guerre. Après les premiers bombardements, les Remi et leur chat siamois quittent Bruxelles et font une halte, à Paris, chez une amie (arrivés le 20 mai 1940). Deux jours plus tard, ils partent pour le Puy-de-Dôme, à Saint-Germain-Lembron, où ils trouvent refuge, durant un mois, dans la demeure du dessinateur Marijac. Le couple belge est de retour à Bruxelles, le 30 juin 1940, au moment où le roi Léopold III appelle ses sujets à reprendre le travail.

Avec l’arrêt du Petit Vingtième, la situation de Georges Remi se précarise. Depuis la mi-juin 1940, le plus gros tirage belge, Le Soir, réapparaît mais sous contrôle allemand, d’où le surnom Le Soir volé que lui donnent les Résistants. Quelques semaines plus tard, Raymond de Becker, un ancien camarade scout d’Hergé et admirateur de Mussolini, est nommé chef des services rédactionnels du quotidien. Après avoir refusé la proposition du Pays réel, l’organe de presse du parti Rex, Hergé accepte celle du Soir. Sa période d’essai débute le 15 octobre 1940, durant laquelle il se voit confier la responsabilité d’un supplément hebdomadaire consacré à la jeunesse : Le Soir-Jeunesse.
Le dessinateur y retrouve également Paul Jamin (1911-1995) qui dessine aussi pour Le Pays Réel et le Brüsseler Zeitung. Enfin, Hergé rencontre Jacques Van Melkebeke qui devient son principal collaborateur. Jamin, Van Malkebeke et Hergé signent, dans Le Soir-Jeunesse, des éditoriaux sous le pseudonyme « Monsieur Triplesec ».

Le journal a été repris en octobre 1940 par un groupe de collaborateurs belges, aussi les histoires proposées ne doivent faire référence à aucun sujet brûlant : Hergé reprend un fait divers de trafic de cocaïne sur le yacht d’un certain Miguel Castanesa par le biais de boîtes de crabe. Le 17 octobre commence à paraître, dans le premier numéro du Soir-Jeunesse intitulé « Tintin et Milou sont revenus ! », Le Crabe aux pinces d’or. Mais la pénurie de papier ne tarde pas à réduire les dimensions du supplément qui ne connaitra pas le même succès que le Petit Vingtième.

Une illustration du Crabe aux pinces d’or

En cet automne 1940, les affaires semblent repartir pour Hergé. Il accepte l’illustration des Fables de Robert du Bois de Vroylande où figure une histoire intitulée « Les deux Juifs et leur pari ». Puis le plus gros quotidien flamand, Laatste Nieuws, lui propose la publication, dans ses colonnes, de Tintin in Kongo en néerlandais.

L’évolution de la neuvième aventure, Le Crabe aux pinces d’or, subit les aléas du conflit. De mois en mois, le supplément Le Soir-Jeunesse s’amenuise : alors qu’en octobre 1940 il occupait huit pages (dont deux pour Les Aventures de Tintin), il ne dispose plus que de quatre pages en mai 1941, jusqu’à disparaître le 23 septembre. Dès lors, c’est en minuscules strips quotidiens que l’aventure continue d’être publiée. Cette dernière est avant tout célèbre parce qu’elle fait apparaître le capitaine Haddock, qui deviendra une figure-phare des aventures.

Le capitaine Haddock

Après quelques planches envoyées au journal, Hergé abandonne définitivement les Exploits de Quick et Flupke.

Durant ces années d’occupation, les sujets traitent de « littérature d’évasion ». Les 98 planches du « Crabe » sont bouclées le 3 septembre 1941.

Entre-temps, la troupe du Théâtre de la Jeunesse présente aux Galeries de Bruxelles une pièce écrite par Hergé et Jacques Van Melkebeke : Tintin aux Indes ou le Mystère du diamant bleu (avril 1941). Le décor est planté dans l’Inde des Maharadjahs on note, outre Tintin, la présence des Dupondt et celle d’un savant sourd, esquisse du futur professeur Tournesol. C’est d’ailleurs au théâtre que Van Melkebeke présente à Hergé son ami Edgar P. Jacobs (1904-1987) qui devient rapidement « décoriste » et coloriste du père de Tintin.

Edgard Felix Pierre Jacobs

En 1936, Charles Lesnes, introducteur d’Hergé chez Casterman, expliquait au dessinateur qu’il fallait de toute évidence et le plus rapidement possible entrer « dans une voie nouvelle : celle de la couleur ». Trois ans plus tard, Hergé et ses collaborateurs s’étaient mis à l’œuvre et les quatre premiers albums, hormis Tintin au pays des Soviets, étaient achevés. Cependant ces refontes ne concernaient que des encarts colorisés hors-texte au sein des albums en noir et blanc. En revanche, l’acquisition par Casterman d’une nouvelle machine offset fait évoluer les choses. Dès février 1941, Louis Casterman demande à Hergé d’envisager la possibilité de réduire sensiblement le nombre de pages des futurs Tintin, pour qu’ils puissent être imprimés en couleur par le procédé offset. Après avoir longuement hésité, Hergé accepte de mettre en couleurs ses histoires et de respecter le cadre des 62 pages. La tâche étant immense, Hergé doit être épaulé par des collaborateurs, dont Edgar P. Jacobs, qui entament un important travail de refonte et de mise en couleurs des albums d’avant-guerre. L’artiste annonce à l’éditeur son intention d’organiser « une sorte d’atelier, spécialisé dans ce genre de travail » : Eugène Van Nyverssel, son épouse Germaine, Edgar P. Jacobs, Alice Devos, Guy Dessicy, Franz Jageneau et Monique Laurent forment la première équipe. Pourtant, Hergé ne se limite pas uniquement au coloriage de ses albums : il en profite pour corriger les maladresses de dessin ou de découpage, il réécrit lisiblement les textes, et enfin il supprime ou ajoute des cases.

L’Étoile mystérieuse est le premier album à résulter de ce long travail : 176 strips parus dans Le Soir du 20 octobre 1941 au 21 mai 1942 sont remaniés en 62 planches. Les planches de L’Étoile mystérieuse, sont alors teintées d’antisémitisme et d’anti-américanisme. Au cœur d’une expédition scientifique en Arctique, Hergé prend soin de mettre en scène des ressortissants de pays neutres ou alliés de l’Allemagne (Suède, Espagne, Allemagne, Suisse et Portugal) et dans la version d’avant 1945, le navire concurrent est américain. L’œuvre d’Hergé souffre peu de la censure allemande : en 1941, les autorisations de réimprimer Tintin en Amérique et L’Île Noire demandées par Casterman tardent à venir, mais la réédition aura lieu, et aucun album de Tintin, sauf L’Île Noire à l’été 1943, ne sera interdit sous l’Occupation. Le 5 mars 1942, il est l’un des rares à intervenir, pour la première fois, sur Radio-Bruxelles. À la fin de l’année, L’Île Noire, L’Oreille cassée et Le Crabe aux pinces d’or sont presque terminés.

Une planche de L’étoile mystérieuse parue dans Le Soir en 1941

Une planche de L’étoile mystérieuse publiée en album

Sur sa lancée, Hergé poursuit l’écriture de récits d’évasion, un peu comme pour faire oublier le quotidien de l’Occupation. Le 11 juin 1942, Le Secret de La Licorne, prémices d’une chasse au trésor, commence à paraître dans Le Soir. Voulant éviter la monotonie, l’artiste introduit dans son histoire un maximum de fantaisie et de liberté. Pour la première fois, ce sont les personnages secondaires qui perturbent le bon déroulement de l’histoire. Après les Peaux-Rouges de Tintin en Amérique, le dessinateur traite ici d’un autre thème mythique de la littérature de jeunesse : les corsaires et les pirates. Pour plonger le lecteur dans cet univers, il l’embarque, fin XVIIe siècle, à bord d’un vaisseau de Louis XIV, « La Licorne », commandé par un ancêtre du capitaine Haddock. Depuis L’Étoile mystérieuse, Hergé regrettait de ne pas avoir dessiné le navire d’exploration l’Aurore à partir d’une véritable maquette. Pour La Licorne, il procède méthodiquement en reproduisant très fidèlement les caractéristiques des vaisseaux d’époque dont les maquettes étaient visibles au Musée de la Marine de Paris. L’histoire se poursuit dans Le Trésor de Rackham le Rouge (à partir du 19 février 1943 dans Le Soir). Cet épisode marque l’apparition du professeur Tournesol, personnage haut en couleur, inspiré du physicien suisse Auguste Piccard (1884-1962). Ce dernier fut le concepteur de nombreuses inventions comme le ballon stratosphérique ou le bathyscaphe et réalisa des plongées sous-marines. L’aventure se termine par l’acquisition du château de Moulinsart, au terme de 183 strips en noir et blanc, le 23 septembre 1943.

Le début du Secret de la Licorne publié dans Le Soir du 11 juin 1942

Au tournant du Trésor de Rackham le Rouge et des Sept Boules de cristal, Hergé introduit le château de Moulinsart et son serviteur Nestor. Il s’agit alors de la demeure historique de la famille Haddock qui est rachetée par le capitaine grâce aux fonds du professeur Tournesol : c’est la fin du « nomadisme » des personnages. Les Sept Boules de cristal commencent d’ailleurs, le 16 décembre 1943, dans ce nouveau décor somptueux, largement inspiré du château français de Cheverny (privé de ses deux ailes extérieures). Dans la lignée des Cigares du pharaon et de L’Étoile mystérieuse, le dessinateur fait de la malédiction d’une momie inca l’énigme centrale de son histoire. À l’époque, aidé par son collaborateur Edgar P. Jacobs, Hergé s’attache de plus en plus au réalisme des décors. Aussi Jacobs repère-t-il, dans la banlieue bruxelloise, une villa qui servira de modèle pour la maison du professeur Bergamotte : « Jacobs avait découvert exactement le genre de villa qui convenait, pas très loin de chez moi, toujours à Boitsfort. Et nous voilà postés devant cette maison, amassant des croquis sans nous inquiéter (…). Notre travail terminé, nous repartons paisiblement. Surgissent à ce moment deux autos grises (…) qui stoppent devant la villa : celle-ci était réquisitionnée et occupée par des SS ! » — Interview d’Hergé.

Une case des Sept boules de cristal parue dans Le Soir du 10 mars 1944

Cette aventure est probablement celle où l’évolution sera la plus soumise aux aléas de la guerre : la progression est ralentie pour être totalement interrompue avec la Libération de Bruxelles par la Division britannique des Guards, au matin du 4 septembre 1944. L’interruption correspond approximativement à la séquence où Tintin effectue une visite à l’hôpital.

À partir de 1943, des tensions apparaissent au sein du Soir. De Becker se brouille avec la hiérarchie allemande et devient progressivement anti-nazi. Il est démis de ses fonctions et placé en résidence surveillée, en Bavière, jusqu’à la fin de la guerre.

Le 4 septembre 1944, Hergé fête la Libération avec Jacobs et deux soldats britanniques chez lui. Or, trois jours plus tard son domicile est perquisitionné par la Police Judiciaire. Mais le monde d’Hergé s’écroule. Durant l’automne 1944, plusieurs de ses amis proches, dont Jacques Van Malkebeke, Paul Jamin et l’abbé Wallez, sont arrêtés et jugés pour leur rôle de collaborateurs ou leur proximité supposée avec l’idéologie nazie. L’ecclésiastique comme les autres est condamné à mort avant que la peine ne soit commuée en quelques années de prison. Le 8 septembre, le Haut Commandement Interallié ordonne l’interdiction momentanée de l’exercice de tous les journalistes ayant collaboré à la rédaction d’un journal pendant l’Occupation. Après la Libération de Bruxelles, les milices de la Résistance effectuent une vague d’arrestations dans le milieu journalistique. Bien que n’y ayant jamais rédigé d’articles politiques, Hergé avait en effet travaillé pour Le Soir entre 1940 et 1944. Hergé est arrêté par quatre fois et passe une nuit en prison : « Plus personne ne vous connaît ni même les éditeurs, plus personne ! » — Interview d’Hergé. « J’ai été arrêté quatre fois, chaque fois par des services différents, mais je n’ai passé qu’une nuit en prison ; le lendemain on m’a relâché. Je n’ai cependant pas figuré au procès des collaborateurs du Soir. J’y étais en spectateur… Un des avocats de la défense a d’ailleurs demandé : "Pourquoi a-t-on aussi arrêté Hergé ?", ce à quoi l’Auditeur militaire a répondu : "Mais je me serais couvert de ridicule !" » — Interview d’Hergé. En effet, quelques semaines auparavant, le substitut chargé de constituer le dossier des journalistes du « Soir volé » explique que « ce serait de nature à ridiculiser la justice que de s’en prendre à l’auteur d’inoffensifs dessins pour enfants », même si, reconnaît-il plus loin, il allait devoir « poursuivre des chroniqueurs littéraires, sportifs, etc. » dont les écrits personnels ne sont pourtant pas sujets à critique. Le dessinateur est donc l’objet d’une certaine clémence qu’il doit au résistant belge William Ugeux. Ce dernier donne son avis sur le cas Hergé : « Quelqu’un qui s’est bien conduit à titre personnel, mais qui n’en est pas moins demeuré un anglophobe évoluant toujours dans la mouvance rexiste. Il illustrait bien la passerelle qui reliait l’esprit scout primaire et la mentalité élémentaire des rexistes : goût du chef, du défilé, de l’uniforme… Un maladroit plutôt qu’un traître. Et candide sur le plan politique » — William Ugeux, décembre 1945. Ainsi, le 22 décembre 1945, le dossier d’Hergé est classé sans suite et un an plus tard il obtient l’autorisation pour publier de nouveau (septembre 1946). Entre temps, les milieux résistants avaient fait paraître dans l’hebdomadaire La Patrie, la Galerie des traîtres, un fascicule injuriant les collaborateurs, et la parodie « Tintin au pays des Nazis », dans laquelle on peut lire : « Élève Tintin, vous avez aidé l’élève Nazi à faire ce devoir ! Vous êtes un sale collaborateur, élève Tintin ! Je dirais même plus un sale Kollaborateur ! » — Extrait de la violente parodie « Tintin au pays des Nazis », 1944. Hergé eut un souvenir amer de l’Épuration et garda une certaine rancune vis-à-vis de la Résistance : « Je détestais le genre Résistant. On m’a proposé quelquefois d’en faire partie, mais je trouvais cela contraire aux lois de la guerre. Je savais que pour chaque acte de la résistance, on allait arrêter des otages et les fusiller. » — Interview d’Hergé.

Deux cases de Tintin au pays des nazis. Le capitaine Haddock : "Hergé est un marin d’eau douce, un bachibouzouk, un canaque. Au fond, j’ai toujours été anglophile". Tintin : "Moi, Hergé n’a jamais pu m’empêcher d’aimer les cow-boys". Milou : "Et moi, il n’a jamais pu me faire passer pour un berger allemand"

Entre fin 1944 et fin 1946, Georges Remi est interdit de publication. De nombreuses rumeurs circulent alors sur son compte. Certains avancent qu’il est devenu fou et d’autres même qu’il est mort. En réalité, le dessinateur travaille sur certains de ses albums d’avant-guerre. En juin 1945, Paul Remi rentre de captivité, en Belgique, mais cela n’arrange pas l’état de santé de sa mère. De son côté, Hergé améliore l’efficacité narrative des images de Tintin en Amérique. De nombreuses planches de l’ancienne édition (version 1932), où certaines maladresses apparaissaient, sont corrigées. L’album est colorisé et calibré en 62 pages. Tintin au Congo est le second album à subir une refonte totale. L’auteur prend soin de modifier certaines séquences de la version en noir et blanc qui pourraient être embarrassantes à une époque sensible. Ce sont les détails colonialistes qui sont « adoucis », comme la célèbre leçon de géographie à des Congolais où Tintin s’exclamait : « Votre patrie la Belgique » (version 1930), qui devient une leçon de mathématiques : « Deux plus deux égalent ? » (version 1946). Casterman lui réclame les planches originales du Sceptre d’Ottokar pour les coloriser, mais celles-ci sont restées dans les locaux de Cœurs Vaillants pendant l’Occupation et ont disparu. Enfin, dernier album concerné, Le Lotus bleu, dans l’ensemble peu modifié exceptés la colorisation, le calibrage paginal et quelques enrichissements de décor (version 1946). À la même période, Hergé lance avec Edgar P. Jacobs des planches de bandes dessinées sous le pseudonyme de « Olav ».

Une planche de Hergé et Edgard P. Jacobs signée Olav

Une planche de Hergé et Edgard P. Jacobs signée Olav

Une planche de Hergé et Edgard P. Jacobs signée Olav

Le 19 avril 1946, Élisabeth Remi, la mère d’Hergé, décède dans un hôpital psychiatrique de la banlieue nord-est de Bruxelles.

Au cours de l’été, l’ancien résistant Raymond Leblanc (1915-2008) propose à Hergé d’obtenir pour lui l’autorisation de créer un journal. Leblanc fonde Le Journal de Tintin et Hergé devient le directeur artistique des bureaux situés au 55 rue du Lombard, à Bruxelles. De nombreux dessinateurs coopèrent, dont Edgar P. Jacobs, Jacques Van Melkebeke et Jacques Laudy. Le premier numéro de l’hebdomadaire paraît le 26 septembre 1946. Les conditions de travail ne sont plus celles de l’Occupation, ce qui améliore considérablement la qualité du dessin (format à l’italienne, finesse des couleurs, taille des images…). Après deux ans d’interruption, la suite des Sept Boules de cristal apparaît dans le premier numéro du Journal sous le titre « Le Temple du Soleil ». Le tournant entre les deux albums s’effectue le 16 janvier 1947. Hergé envoyant ses héros au Pérou, la documentation amassée, avec l’aide d’Edgar P. Jacobs, est considérable. Outre les croquis et les photos, la source de référence du dessinateur est l’ouvrage de Charles Wiener, Pérou et Bolivie (1880). En parallèle du récit de l’aventure, les planches doubles du Journal permettent l’impression en bas de page de documents renseignant le lecteur sur les civilisations précolombiennes.

Le premier numéro du Journal de Tintin

Après avoir contribué à la documentation et au coloriage du Temple du Soleil, Edgar P. Jacobs continue son chemin en se consacrant aux aventures de ses propres héros, Blake et Mortimer, à partir de janvier 1947. La période est particulièrement difficile pour Hergé. Une querelle éclate, au printemps, entre son agent, Bernard Thièry, et lui. Accusé d’escroquerie, ce dernier menace le dessinateur de divulguer la collaboration de Van Melkebeke, alors interdit de publication depuis la Libération. L’abbé Wallez, quant à lui, est condamné à quatre années de prison le 10 juin. Comme il le souligne dans l’une de ses lettres, le dessinateur est « las » : « Quand je dis que je suis blasé, c’est fatigué que je devrais dire. Je suis las de ces éloges ; je suis las de refaire pour la ixième fois le même gag (…). Ce que je fais ne répond plus à une nécessité. Je ne dessine plus comme je respire, comme c’était le cas il n’y a pas tellement longtemps. Tintin, ce n’est plus moi (…). »
— Lettre d’Hergé à sa femme (11 juin 1947).

Edgar P. Jacobs, Jacques van Melkebeke et Hergé en 1944

Pour se changer les idées, le couple Remi part en Suisse durant une grande partie de l’été 1947. À leur retour, ils caressent le projet de s’établir en Amérique du Sud, loin des problèmes de la Belgique d’après-guerre. Au printemps 1948, l’artiste belge qui rêve d’adapter Tintin au cinéma envoie une lettre à Walt Disney pour lui demander son appui, en vain. Durant l’été, Georges et sa femme reprennent la direction de la Suisse accompagnés de Rosana, âgée de 18 ans et fille d’une amie de Germaine. Durant le séjour, l’homme et la jeune fille entretiennent une courte liaison amoureuse sitôt avouée.

Entre-temps, d’autres collaborateurs essentiels apparaissent dans le sillage d’Hergé : Bob de Moor (1925-1992) ou Guy Dessicy. Le 16 septembre 1948, Hergé reprend une publication avortée de 56 planches en mai 1940 du fait de la disparition du Petit Vingtième : Tintin au pays de l’or noir. Le scénario avait débuté avant guerre avec l’attentat d’Haïfa survenu durant l’été 1938 à l’encontre de l’occupant britannique. Cette aventure est celle qui connaît le plus de fluctuations. En une décennie, l’histoire fut arrêtée trois fois : en mai 1940 (occupation de Bruxelles), en juin 1947 (première déprime de Hergé) et enfin en avril 1949 (seconde déprime). Avant de compléter la suite de l’histoire, Georges Remi procède à certaines adaptations par rapport aux planches de 1939-1940 : il intègre ainsi le capitaine Haddock et le château de Moulinsart. Comme l’exprime B. Peeters : « Véritable fantôme se glissant dans un récit qui n’avait pas été prévu pour lui, Haddock apporte à cet album une note de bizarrerie presque surréaliste. » Apparaissent au cours de cette aventure, l’émir Ben Kalish Ezab et son fils Abdallah inspiré de Fayçal II, fils de Ghazi Ier le roi d’Irak. D’un point de vue politique, c’est le témoignage des tensions qui subsistent pour l’indépendance sur fond de concessions pétrolières durant les années 1940 et 1950 dans le royaume d’Irak. L’épilogue est publié le 23 février 1950.

Une scène de Tintin au pays de l’or noir à l’époque du mandat britannique sur la Palestine

La même scène, corrigée, n’est plus située en Palestine

Depuis le 16 décembre 1949, les Remi ont fait l’acquisition d’une ferme espagnole, ancienne propriété Labouverie, dans le village de Céroux-Mousty.

Depuis 1948, Hergé a le projet d’envoyer ses héros sur la Lune. Or, l’ampleur du projet nécessite, par sa masse de documentation et de travail, une équipe autour de lui. Le 6 avril 1950, Me Willocx, notaire à Saint-Gilles, signe l’acte de la société anonyme Studios Hergé. Bob de Moor, second depuis le départ d’Edgar P. Jacobs, est rejoint par Jacques Martin, Roger Leloup et d’autres. Pour calmer le chagrin de son père devenu veuf, Hergé le nomme comme responsable des archives. Dans le contexte international de l’époque, une partie du monde est entrée dans la Guerre froide. Le sujet de la nouvelle aventure de Tintin a pour toile de fond tantôt le rêve mythique de Jules Verne De la Terre à la Lune (1865) tantôt le contexte d’après-guerre d’utilisation des missiles et fusées. Entre 1948 et 1950, le bloc occidental reprend à son profit la technologie des V2 allemands (fusée Véronique mise au point en 1948). Afin d’être lavé de tout soupçon, Hergé plante son action dans l’un de ses pays imaginaires, la Syldavie. Le 30 mars 1950, les premières planches d’On a marché sur la Lune apparaissent dans le Journal de Tintin.

Les Studios Hergé amassent une documentation énorme auprès du docteur Bernard Heuvelmans (une connaissance du groupe). Le fruit de cette collaboration donne naissance à une première planche, écrite par Hergé et Jacques Van Melkebeke (le rédacteur en chef du Journal de Tintin) qui se déroule aux États-Unis avec la participation des professeurs Tournesol et Calys. Jugée médiocre, Hergé l’abandonne tout en continuant la collaboration avec Heuvelmans.

La version abandonnée du début d’Objectif Lune

Ainsi, une maquette de la fusée est conçue pour permettre au décorateur-en-chef d’Objectif Lune (Bob de Moor) de rendre les scènes techniquement plus réalistes. Afin d’éviter la lourdeur documentaire du sujet, Hergé introduit une ligne humoristique au travers du capitaine Haddock, pour rendre l’histoire plus légère. L’aventure se termine le 30 décembre 1953 au terme de 117 planches parues. L’ensemble est scindé en deux albums distincts : Objectif Lune (Casterman, 1953) et On a marché sur la Lune (Casterman, 1954). À la fin des deux épisodes Hergé dresse un jugement sévère : d’une part il est insatisfait de la fin tragique de l’ingénieur Wolff : « Il fallait sortir de cette impasse et j’ai fini par céder, et par écrire cette sottise : "Peut-être par miracle me permettra-t-il d’en réchapper. (…)" Il n’y a pas de miracle possible : Wolff est condamné sans appel, et il le sait mieux que quiconque. » — Interview d’Hergé. D’autre part, l’auteur reconnaît que le sujet extraterrestre est étroit et qu’il a, selon lui, fait le tour pour ne plus y revenir : « Que voulez-vous qu’il se passe sur Mars ou sur Vénus ? Le voyage interplanétaire, pour moi, est un sujet vidé. » — Interview d’Hergé.

Hergé avec une maquette de la fusée lunaire

Quelques semaines plus tard, le dessinateur achète un étage d’appartements, avenue Louise, à Bruxelles, pour y installer les Studios Hergé. Casterman commande à Hergé les planches d’avant-guerre (1935-1939) revisitées et en couleurs de Jo, Zette et Jocko. Les collaborateurs du dessinateur se mettent au travail et cinq albums sont proposés : Le Testament de M. Pump et Destination New-York (1951) reprennent les planches du Stratonef, Le "Manitoba" ne répond plus et L’Éruption du Karamako (1952), reprennent Le Rayon du mystère et enfin La Vallée des cobras (1956). Sur les instructions d’Hergé, Jacques Martin s’est personnellement occupé de ce dernier album à l’origine inachevé.

Durant la conception des deux albums précédents, son épouse Germaine est grièvement blessée lors d’un accident de voiture (17 février 1952). Quelques mois plus tard, Norbert Wallez, récemment sorti de prison, décède pendant que le dessinateur retrouve son amie d’enfance, Marie-Louise van Cutsem, lors d’une dédicace d’albums au Palais des Beaux Arts de Bruxelles (septembre 1952). Ces événements n’arrangent en rien la fragilité psychologique d’Hergé. Mais les affaires reprennent l’année suivante et Tintin devient une véritable icône mondiale. Les Studios Hergé font l’acquisition de locaux plus vastes et déménagent, le 1er avril 1953, pour l’avenue Louise, à Bruxelles. Poussé par Casterman à éditer la dernière aventure de Jo, Zette et Jocko publiée en 1939, Hergé ne parvient pas à mettre la main sur les planches originales laissées à Cœurs Vaillants qui ne veut pas les lui rendre. Enfin, Raymond Leblanc travaille au projet du premier magasin Tintin à proximité des Studios Hergé, avenue Louise.

L’immeuble des Studios Hergé, avenue Louise, à Bruxelles, en Belgique

Le 22 décembre 1954, L’Affaire Tournesol commence à paraître dans le Journal. Après la visite de Séraphin Lampion, les héros sont envoyés en Suisse où Hergé s’était préalablement rendu en repérage. Il croqua et photographia l’hôtel Cornavin, à Genève, la demeure du professeur Topolino, à Nyon, ou les bords du lac Léman : « Il fallait que je découvre l’endroit exact, près de Genève, où une voiture peut quitter la route et tomber dans un lac. » — Interview d’Hergé. L’Affaire Tournesol est l’aventure par excellence qui rend le mieux compte de l’atmosphère de la Guerre froide. Les tensions entre la Syldavie et la Bordurie trahissent les affrontements entre les blocs. Le symbole bordure des moustaches de Plekszy-Gladz est un mélange du brassard nazi et des moustaches de Staline qui vient de mourir (mars 1953). La série se termine le 22 février 1956.

Une planche de L’affaire Tournesol

La même année, Hergé entame une relation extra-conjugale avec l’une de ses coloristes, Fanny Vlamynck, arrivée aux Studios en 1955.

Entre octobre 1956 et janvier 1958, les Studios Hergé réalisent Coke en stock. Cette dix-neuvième aventure est celle du retour d’anciennes connaissances. Ainsi réapparaissent : l’émir ben Kalish Ezab, Abdallah, le général Alcazar, Dawson, le docteur Müller, le lieutenant Allan, Rastapopoulos, Bianca Castafiore, Séraphin Lampion et Oliveira da Figueira. L’intrigue tourne autour du trafic d’armes et surtout d’esclaves qu’Hergé voulait dénoncer. Accompagné de Bob de Moor, l’artiste se rend sur un cargo suédois pour y prendre des clichés qui serviront de décor pour l’aventure.

La première planche de Coke en stock

En parallèle, la santé psychique d’Hergé demeure instable, marquée par des rêves de blanc et angoissants. Tintin au Tibet, l’album probablement le plus personnel de son œuvre, reflète bien l’état d’esprit de l’auteur à la fin des années 1950. Pour lutter contre ses démons, le dessinateur débute sa nouvelle aventure le 17 septembre 1958 : « À un certain moment, dans une sorte d’alcôve d’une blancheur immaculée, est apparu un squelette tout blanc qui a essayé de m’attraper. Et à l’instant, tout autour de moi, le monde est devenu blanc, blanc. » — Interview d’Hergé. Il consulte le professeur Franz Riklin, psychanalyste disciple de Carl Gustav Jung, qui lui conseille purement et simplement d’arrêter de travailler. Mais Hergé ne tient pas compte de ses recommandations et poursuit la réalisation de l’album. Tintin au Tibet sera tout simplement le remède à cette crise des rêves et du subconscient meurtri de Georges Remi. La vingtième aventure est assez singulière et se démarque particulièrement des autres : pas de personnages secondaires, pas de méchants et un Tintin plus humain que jamais à la recherche de son ami de toujours, Tchang. Le rôle d’Haddock équilibre l’ensemble grâce à son humour décalé et râleur. C’est aussi une documentation précise sur l’Himalaya, Katmandou et surtout le légendaire Yéti. Plus on progresse vers la fin de l’album, plus la blancheur l’emporte sur les autres couleurs : une couleur pure mais qui hante le dessinateur depuis plusieurs mois. Enfin, le monde du rêve est au centre de l’intrigue : rêve prémonitoire, télépathie, lévitation… L’histoire est terminée le 25 novembre 1959. Libéré de ses démons, Hergé quitte officiellement sa femme Germaine. « Quand je vois Franquin, je me demande comment peut-on comparer Franquin et Hergé. Il est tellement plus fort ! » — Interview d’Hergé.

Une planche de Tintin au Tibet

Vers la fin des années 1950, Hergé voyage beaucoup : il traverse l’Italie, l’Angleterre, la Suède, la Grèce et le Danemark. Les albums de son héros Tintin voyagent aussi.

En 1948, Casterman atteint le premier million d’exemplaires vendus. Ce succès a fait de Tintin un héros universel. À partir de 1946, les premières traductions néerlandaises sont commandées : « Au fond, je n’ai qu’un seul rival international : c’est Tintin » ira jusqu’à dire Charles de Gaulle. La maison d’édition Casterman édite, dès 1946, le Secret de La Licorne dans sa version néerlandaise (Het Geheim van de Eenhoorn), suivi de L’Oreille cassée (Het Gebroken Oor), L’Île Noire (De Zwarte Rotsen) et enfin tous les autres albums. Quatre albums vont poser problème aux éditeurs anglophones et ces derniers de réclamer des modifications à Hergé : L’Île Noire, L’Étoile mystérieuse, Le Crabe aux pinces d’or et Tintin au pays de l’or noir.

Dans la version originale de L’Étoile mystérieuse, dessinée en pleine Occupation allemande, Hergé avait donné aux ennemis du navire l’Aurore la nationalité américaine comme le montre la case illustrant le canot se dirigeant vers l’aérolithe tombé en mer. Suite aux pressions exercées par les éditeurs anglophones, Hergé remplace, en 1954, le drapeau américain par le drapeau fictif du Sao Rico. Le Crabe aux pinces d’or doit aussi se conformer aux exigences d’outre-Atlantique. Le puritanisme américain réclame entre autres, pour l’édition 1958, le retrait de deux cases dans lesquelles on voit le capitaine Haddock boire du whisky au goulot pour, dit-on, ne pas inciter les jeunes à boire… En 1965, Methuen insiste pour que soit réalisée une version actualisée et plus réaliste de L’Île Noire à l’intention des lecteurs britanniques. En effet, l’éditeur londonien venait de trouver 131 erreurs de détail dans la précédente édition de 1943. Surchargé de travail, l’artiste dépêche sur place son assistant Bob de Moor qui a pour mission de croquer et de photographier les traces de Tintin en Écosse. Les changements de la nouvelle édition (1966) sont frappants : l’électrification des lignes ferroviaires, le whisky Johnny Walker devient l’insignifiant Loch Lomond, l’automobile de Müller devient une Jaguar (modèle Jaguar Mark X de 1961) ou encore la voiture à bras des pompiers devient un camion moderne… Enfin, en 1969, Methuen fait redessiner Tintin au pays de l’or noir pour qui la version originale est obsolète : « L’album ne pouvait paraître en Grande-Bretagne dans sa version originale : il y était question de la lutte des organisations juives contre l’occupant britannique, avant l’indépendance d’Israël. » — Interview d’Hergé.
De son côté, Bob de Moor se rend dans le port d’Anvers pour prendre des clichés d’un pétrolier des années 1940 qui servira de modèle au Speedol Star.

Bob de Moor

Le symbole le plus édifiant de ce succès planétaire est probablement l’inauguration du nouveau siège des éditions du Lombard (éditeur du Journal de Tintin), avenue Spaak, à Saint-Gilles (13 septembre 1958). L’immeuble est surmonté d’une enseigne lumineuse et pivotante représentant Tintin et Milou.

Tintin et Milou au-dessus du siège des Editions du Lombard, à Bruxelles, en Belgique

Après 1945, Hergé ne réalise pratiquement plus d’illustrations. Il se concentre avant tout sur la préparation de ses albums. En revanche, les Studios Hergé vont insérer l’image « Tintin et Milou » sur de nombreux supports. En septembre 1944, peu de temps avant la Libération de Bruxelles, Hergé et Edgar P. Jacobs décident de réaliser une série de cartes postales qui constitueraient une encyclopédie sur des thèmes précis. Chaque carte sera accompagnée par le personnage de Tintin vêtu d’un costume approprié. Le projet est reporté à l’automne 1946 au sein du Journal de Tintin et publié dans la rubrique documentaire. Entre 1946 et 1950, apparaissent les Entretiens du Capitaine Haddock sur l’histoire de la marine. À partir de 1950, les éditions du Lombard font éditer des chromos en couleurs indépendamment du journal, offerts en échange de l’achat de « timbres Tintin. Sept collections sont lancées. Une dernière collection sur l’histoire des costumes et des guerriers est envisagée mais le projet est abandonné. Les Studios Hergé publient de nombreuses cartes postales mettant en scène les personnages des Aventures de Tintin. Au cours des années 1940, Hergé envoyait épisodiquement des cartes de vœux aux lecteurs. Par contre, à partir de 1950, chaque nouvel an, une carte de vœux est systématiquement dessinée. Aux cartes de style classique des premières années, les années suivantes se montrent particulièrement inventives : les personnages sont représentés sur une sorte de vitrail médiéval (1967), une mosaïque byzantine (1963) ou encore une fresque égyptienne (1978).

L’équipe des Studios Hergé au complet en 1958. Bob De Moor, Jo-El, Jacques Martin, Baudouin Van Den Branden, Josette, Hergé, France, Fanny, le père d’Hergé, et assis : Michel Demarets

Le cinéma a toujours fasciné Hergé. Dès 1926, dans les Aventures de Totor, il inscrivait, en entête, « United Rovers présente un grand film comique » signé « Hergé moving pictures ». Les premières aventures d’avant-guerre s’inspiraient, elles-aussi, largement des westerns muets des années 1920-1930. Le projet d’une adaptation au grand écran apparaît après-guerre. À la fin des années 1940, la compagnie française « les Beaux Films » propose une adaptation de certaines aventures en diapositives. À la même époque, sans plus de succès, Claude Misonne crée un long métrage du Crabe aux pinces d’or joué par des poupées (1947). Il faut attendre une quinzaine d’années pour voir apparaître des propositions de films « live » avec des comédiens, au grand enthousiasme d’Hergé qui, bien entendu, participe à la mise en scène. En 1960, sort en salle Tintin et le Mystère de la Toison d’or, un film de Jean-Jacques Vierne avec Jean-Pierre Talbot dans le rôle de Tintin. Quatre ans plus tard, apparaît Tintin et les Oranges bleues de Philippe Condroyer avec Talbot au même rôle. Au grand désespoir d’Hergé, c’est un double échec, les films n’attirent pas les foules. Un projet de troisième film aurait même été abandonné en 1967.

Un plan de Tintin et le Mystère de la Toison d’or

Après l’échec des films, Hergé revient au dessin animé classique. En 1955, Raymond Leblanc, le directeur du Journal de Tintin, avait fondé les Studios Belvision, dans le but d’adapter Les Aventures de Tintin sur grand écran. Quatre années de travail avaient été nécessaires pour qu’en 1959 sortent des dessins en couleurs pour la télévision en plusieurs séquences de cinq minutes quotidiennes : Objectif Lune, Le Crabe aux pinces d’or, Le Secret de La Licorne, Le Trésor de Rackham le Rouge, L’Étoile mystérieuse, L’Île Noire et L’Affaire Tournesol. C’est un véritable succès. Dix ans plus tard, après plusieurs années de travail aux Studios Hergé, sort en salle Le Temple du Soleil avec l’aide de Greg. Bien que l’histoire d’origine (1949) ait été fortement remaniée, le public est conquis. En 1972, Greg propose à Hergé un scénario original de long métrage qui ne reprend pas une aventure existante de Tintin. Tintin et le Lac aux requins plante le décor en Syldavie avec comme personnages principaux : Tintin, Haddock, Tournesol et Rastapopoulos. Le film est adapté en bande dessinée, en 1973, par Casterman, en 44 pages. Enfin, intéressé par le sujet, Steven Spielberg demandera, en 1982, l’autorisation d’Hergé pour adapter Tintin, projet qu’il mettra près de trente ans à mûrir avant la sortie, en octobre 2011, sur grand écran, des Aventures de Tintin : Le Secret de La Licorne.

Toutes les activités accumulées par Hergé depuis les années 1950 (refonte d’albums, confections des cartes de vœux, adaptations au cinéma) en font un homme fatigué qui espace de plus en plus ses nouvelles aventures. Avec sa nouvelle histoire, il veut à la fois camper Tintin chez lui à Moulinsart, sans exotisme, « pour voir si j’étais capable de tenir le lecteur en haleine jusqu’au bout » et d’autre part, bouleverser ses habitudes d’écriture. Les Bijoux de la Castafiore, sorte « d’anti-aventure » paraît à partir du 4 juillet 1961 dans le Journal de Tintin. « Ce côté aventure me paraît à l’heure actuelle un peu infantile. » — Interview d’Hergé. Le scénario est digne d’une planche de Quick et Flupke : le récit banal est dérangé par des actions extérieures qui viennent à lui dans un cadre limité : la propriété de Moulinsart. Hergé s’amuse à dérégler ses personnages. Tintin est effrayé par une chouette, Haddock passe son temps en fauteuil roulant, les Dupondt ne cessent de se casser la figure et le paroxysme de ce dérèglement est la séance de télévision dans le laboratoire de Tournesol. Au terme des 62 planches, l’aventure se termine le 4 septembre 1962.

Une planche des Bijoux de la Castafiore

Quatre ans après la fin des Bijoux de la Castafiore, Hergé entame sa prochaine aventure : c’est le 27 septembre 1966. Ici Tintin et ses amis sont de nouveau projetés à l’étranger (sur une île indonésienne). Dans Vol 714 pour Sydney, destination d’origine des héros, le dessinateur continue dans sa lancée de démythification de la famille de papier en réglant ses comptes avec les « méchants » : Rastapopoulos en est l’exemple frappant : « En cours de récit, je me suis rendu compte qu’en définitive Rastapopoulos et Allan n’étaient que de pauvres types. J’ai découvert ça après avoir habillé Rastapopoulos en cow-boy de luxe (…). D’ailleurs, ainsi déboulonnés, mes affreux me paraissent un peu plus sympathiques : ce sont des forbans, mais de pauvres forbans !… »
— Interview d’Hergé. Autre point essentiel de l’album, c’est la maquette du Carreidas 160, jet privé du milliardaire Lazlo Carreidas, caricature du constructeur français Marcel Dassault. Le Journal de Tintin présente un « écorché » extrêmement précis de l’avion réalisé par Roger Leloup (1966). Enfin, par le biais du personnage Ezdanitoff (inspiré du journaliste Jacques Bergier), Hergé initie ses lecteurs à la parapsychologie et boucle l’histoire par l’intervention discrète des extraterrestres comme clin d’œil humoristique. La fin est proposée dans le Journal du 28 novembre 1967.

Une planche de Vol 714 pour Sydney

Après la fin de Vol 714 pour Sydney, Hergé décide de mettre de côté Tintin quelques années pour voyager, s’adonner à sa nouvelle passion l’art contemporain et surtout se reposer. Le 6 juin 1970, Alexis Remi le père de l’artiste, décède à l’âge de 87 ans. Grand fan des Indiens d’Amérique depuis sa jeunesse, Hergé les rencontre pour la première fois, accompagné de sa compagne, Fanny Vlamynck, dans le Dakota du Sud (1971). La même année, il donne une interview exclusive au jeune journaliste Numa Sadoul qui dure pendant quatre jours. Cette entrevue lui permet de se dévoiler et de brosser un tableau intime de Tintin et de sa vie. Pourtant, c’est durant cette décennie que le dessinateur va se trouver propulsé sur le devant de la scène. En effet, il reçoit de nombreux hommages et des décorations. En 1973, il est reçu par le gouvernement de Tchang Kaï-chek pour avoir soutenu la cause chinoise en 1935. Trois ans plus tard, après quarante-deux ans de séparation, il retrouve les traces de son ami chinois Tchang Tchong-Jen, le co-auteur du Lotus bleu qu’il croyait mort. En 1979, Andy Warhol réalise une série de quatre portraits de l’artiste belge qui resteront mondialement célèbres.

Hergé par Andy Warhol

Enfin, les années 1970 sont celles de la notoriété internationale d’Hergé gagnée en plusieurs stades progressifs. Durant les années 1930, les ventes éditées par le Petit Vingtième étaient très modestes (moins de 50000 exemplaires en Belgique). Le premier sursaut apparut, en 1941, avec la publication du Crabe aux pinces d’or, propulsé par l’apparition de la couleur quelques mois plus tard. L’arrivée du Journal Tintin (1946) stimula encore davantage les ventes pour atteindre le million d’exemplaires vendus en 1948. À partir de ce moment, la machine est en marche et il n’est plus possible de l’arrêter : un million d’exemplaires par an (1960), 10 millions d’exemplaires (1961), 26 millions (1970), 81 millions (1980) et jusqu’à 6 millions pour la seule année 1983 ! À la mort du dessinateur, Les Aventures de Tintin étaient traduites en une quarantaine de langues à travers le monde.

Huit ans après la fin de Vol 714 pour Sydney, l’avant-dernière aventure de Tintin apparaît le 16 septembre 1975 dans le Journal. Depuis le précédent album, Hergé ne travaille plus que pour son plaisir et il prend son temps pour bâtir l’histoire : « L’idée a mis longtemps à prendre forme ; c’est comme une petite graine, un petit ferment qui prend son temps pour se développer. J’avais un cadre : l’Amérique du Sud (…) mais rien ne prit forme avant longtemps : il fallait que vienne un déclic. » — Interview d’Hergé. Hergé présente des personnages profondément modifiés d’une part physiquement (port du jean, pratique du yoga, déplacement en cyclomoteur…) et moralement (extrême passivité face aux actions). Suite de L’Oreille cassée, Tintin et les Picaros reprend un certain nombre de personnages déjà connus du public : le général Alcazar, le colonel Sponsz, Pablo, Ridgewell… Des nouveaux interviennent : Peggy Alcazar, le général Tapioca (qui n’était jusqu’alors que mentionné), le colonel Alvarez. L’artiste s’inspire de nouveau du contexte international instable en Amérique Latine marqué, au cours des années 1970, par l’affaire Régis Debray et des coups d’État à répétition : notamment au Chili, l’assassinat du président, Salvador Allende, lors du coup d’État militaire du général Pinochet, en 1973. Dans Les Picaros, Hergé fait de nouveau intervenir Tintin dans les affaires de l’État fictif du San Theodoros. Enfin, par le prisme de cette bande dessinée, certains y voient le début de la fin : « Malgré les apparences, la fin de Tintin et les Picaros est la plus amère qu’ait jamais dessinée l’auteur. "Eh bien je ne serai pas fâché de me retrouver chez nous, à Moulinsart…" déclare le capitaine Haddock (…) "Moi aussi capitaine…" répond laconiquement Tintin. On sent (…) que les héros, cette fois, sont bel et bien fatigués. » — Benoît Peeters. Le 13 avril 1976, Hergé termine Les Picaros.

Une planche de Tintin et les Picaros

Il a déjà, à cette période, un projet pour le prochain album : « J’ai une idée, ou plutôt, une fois encore, j’ai un lieu, un décor : j’aimerais que tout se passe dans un aéroport, du début à la fin. » — Interview d’Hergé. En 1978, l’auteur abandonne l’idée de l’aéroport pour le thème de l’art contemporain, sa nouvelle passion depuis les années 1960. Cependant, l’année 1979 est celle du demi-siècle de Tintin, ce qui occupe tout le temps du dessinateur. Par ailleurs, son état de santé se dégrade. Tintin et l’Alph-Art s’esquisse lentement, malgré l’épuisement de l’auteur.

Le 18 mars 1981, Hergé retrouve Tchang, avec qui il s’était lié d’amitié lors de la réalisation du Lotus bleu. Après plus de 40 années de séparation, leurs retrouvailles sont organisées à Bruxelles, et la rencontre est retransmise en direct à la télévision. Hergé apparaît très affaibli et semble extrêmement gêné par cette hyper-médiatisation. La maladie progresse. Hergé doit s’aliter et subir régulièrement des transfusions sanguines. Courant février 1983, il est hospitalisé à la clinique Saint-Luc de Woluwe-Saint-Lambert. Après une semaine passée dans le coma, Georges Remi décède d’une « leucémie » le 3 mars 1983, à l’âge de 76 ans. La dernière aventure de Tintin est interrompue au niveau de la planche 42. Sur dérogation exceptionnelle, le défunt est inhumé, à sa demande, au cimetière du Dieweg, en banlieue bruxelloise.

Crayonné de la première planche de Tintin et l’Alph-Art

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éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source