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La Presse, 23 novembre 2011

Egypte : Place Tahrir, prise 2

par Agnès GRUDA


Evacuation d’un manifestant blessé, au Caire, le 23 novembre 2011

Le soir où Hosni Moubarak est tombé, je me suis retrouvée sur la place Tahrir, au milieu d’une foule qui ne se pouvait plus de bonheur. Autour de moi, les gens jubilaient. Ils disaient des choses comme : « C’est le plus beau jour de ma vie. » Ou : « L’Égypte sent la liberté ! » En cédant sous la pression populaire, le vieux dictateur n’a pas laissé son pays dans le vide sidéral. C’est l’armée qui devait assurer la transition vers la démocratie. Je ne voulais pas gâcher la fête, mais je ne pouvais m’empêcher de demander à tous les gens croisés durant cette soirée magique s’ils ne craignaient pas que, le jour venu, les militaires auraient du mal à céder le pouvoir. Mais l’armée jouissait alors d’un capital de sympathie quasi intact. Après tout, elle avait refusé de tirer sur les manifestants. Et le maréchal Hussein Tantaoui, chef du Conseil suprême des forces armées, était perçu comme un héros national. Les rabat-joie étaient rares. « Aujourd’hui est une journée parfaite, mais je suis craintif. Je me demande combien de temps il faudra attendre avant les prochaines élections », m’a dit l’un d’entre eux...


Egypte

Malheureusement, cet Égyptien avait bien raison de s’inquiéter. Depuis la chute de Moubarak, l’armée a continué à arrêter, torturer et traduire devant des tribunaux militaires des gens dont le seul crime était de l’avoir critiquée. Blogueurs condamnés à des années de prison, jeunes femmes soumises à des « tests de virginité », médias censurés ; c’est comme si rien n’avait changé. Selon un rapport publié cette semaine par Amnistie internationale, à certains égards, le régime militaire était même plus répressif que celui du président déchu ! Le Conseil suprême des forces armées a maintenu la loi d’urgence imposée par Hosni Moubarak, qui donne des pouvoirs excessifs aux autorités en place. Et il a multiplié les gestes laissant croire qu’il n’était pas si pressé que ça de céder les rênes du pouvoir à des civils. Il a annoncé des élections législatives pour novembre 2011, mais le scrutin présidentiel, qui doit marquer le véritable transfert des pouvoirs, a été reporté en... 2013. L’armée tirait tranquillement les ficelles du gouvernement de transition qu’elle avait elle-même nommé. Et récemment, une proposition signée par un membre de ce gouvernement a mis le feu aux poudres : elle stipulait qu’après l’avènement d’un pouvoir civil, l’armée garderait le contrôle du budget et des Affaires intérieures. Rien que ça !

Evacuation d’un manifestant blessé, au Caire, le 23 novembre 2011

En Égypte, l’armée constitue une sorte d’État dans l’État. Elle contrôle 40 % de l’économie du pays. Les militaires ont accès à des hôtels et à des magasins désignés. Les généraux égyptiens ne sont pas fous. En refusant de tirer sur les manifestants, l’hiver dernier, ils ont choisi de laisser tomber le dictateur. Mais pas la dictature. Ni le régime dont ils sont les grands bénéficiaires.

Evacuation d’un manifestant blessé, au Caire, le 23 novembre 2011

C’est pour ça que les manifestants ont repris d’assaut la place Tahrir, cette semaine. Pour mener jusqu’au bout leur révolution restée inachevée, huit mois après la chute de Hosni Moubarak. « Plus personne ne va accepter que l’armée tire les ficelles d’un autre gouvernement civil », explique le militant des droits de l’homme Hossam Bohgat, dans une entrevue au New York Times. « Actuellement, tout le pouvoir est concentré dans les mains du Conseil suprême des forces armées, et il n’y a eu aucun changement radical depuis janvier », dit le journaliste Gamal Zayda, que j’ai joint, mardi 22 novembre 2011, au Caire. Ce dernier est inquiet. Il constate que les militaires ont bien reculé un peu, mardi 22 novembre : finalement, l’élection présidentielle aura lieu d’ici juin 2012, a annoncé le maréchal Tantaoui. Mais ce n’est pas assez pour apaiser ceux qui veulent pousser le régime militaire vers la sortie. Pas dans six mois. Maintenant. Gamal Zayda est inquiet : il a peur que les affrontements se répandent, au point d’entacher les élections législatives de lundi 28 novembre. Qui va risquer sa vie pour aller voter ? se demande-t-il. L’épreuve de force qui vient de s’engager entre la population et les militaires repose sur une grande inconnue. L’hiver dernier, les manifestants pouvaient compter sur l’appui de l’armée. Mais cette fois, qui va les protéger ?

Agnès GRUDA

Evacuation d’un manifestant blessé, au Caire, le 23 novembre 2011

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