retour article original

mardi 25 juillet 2017
Vous êtes ici Accueil Informations internationales Afrique Egypte
La Presse, AP, 24 novembre 2011

Egypte : Les héros tragiques du Caire

par Rima ELKOURI


Un véhicule de la police incendié, au Caire, le 20 novembre 2011

Cinquième journée de manifestations, de violence et de répression, mercredi 23 novembre 2011, en Égypte. Alors que les manifestants réclament la fin du pouvoir militaire, des voix s’élèvent pour notamment dénoncer la brutalité dont ils sont victimes. On craint que les élections législatives, toujours prévues pour lundi 28 novembre, ne soient entachées de sang.


Egypte

« Je cherche mon fils. » La mine défaite, le regard sombre, une femme vêtue d’une abaya noire s’approche d’une tente hissée au centre de la place Tahrir. Le soleil est en train de se coucher sur le Nil. Mais depuis cinq jours, les manifestants de Tahrir, eux, ne se couchent pas, ne se couchent plus. « Je cherche mon fils », répète la femme, postée devant la clinique de fortune où de vieux tapis font office de civières. Elle tend une photo au médecin en blouse blanche et en jeans. Elle l’implore du regard. « Cela fait trois jours qu’il n’est pas rentré à la maison. L’avez-vous vu ? Ce n’est pas un enfant qui fait des problèmes. Il n’a rien d’un militant politique ou religieux... » Scène tragique et quotidienne pour le Dr Ashraf Abboud. Il sort son téléphone portable de sa poche. Il prend une photo de la photographie du jeune homme âgé de 18 ans. Il la range dans sa banque déjà bien garnie de disparus de la révolution. Depuis quelques jours, alors que la violence s’intensifie, des manifestants de Tahrir ont décidé d’écrire leur numéro de téléphone sur leur bras. Pour que l’on puisse appeler leur mère s’il arrive quelque chose... Pour éviter de grossir les rangs des disparus, comme ce jeune homme qui sourit timidement sur la photo. Est-il toujours vivant ? A-t-il reçu une balle dans le crâne ? A-t-il perdu un oeil, comme bon nombre de manifestants au cours des derniers jours ? Le médecin à l’air exténué n’en sait rien. Ce qu’il sait, c’est que pour la cinquième journée, le sang de jeunes manifestants égyptiens est encore venu salir les mains du pouvoir militaire. « Beaucoup de morts. Beaucoup de traumatismes crâniens, beaucoup de blessures aux yeux », dit-il, indigné.

Scène d’émeute, au Caire, le 20 novembre 2011

Les morts ne marchent pas, mais les borgnes, oui. C’est une des images qui m’ont le plus troublée quand j’ai mis les pieds à Tahrir pour la première fois, lundi 21 novembre 2011. Tous ces manifestants avec un oeil de pirate tragique, un bandage blanc recouvrant la moitié de leur visage. Borgnes, peut-être, mais toujours déterminés. Le Dr Abboud croit que les militaires le font exprès. Il croit qu’ils ont sans doute donné l’ordre de tirer dans le but d’éborgner les manifestants. Dans le but de les punir et de les intimider. Car pourquoi, alors, les policiers antiémeute viseraient-ils presque systématiquement les yeux des manifestants ? Pourquoi viser la tête ? La tactique n’est pas nouvelle. On a assisté à la même barbarie en janvier, lors de la première phase de la révolution. Ce n’est certainement pas un hasard. « Le fait que ça continue montre qu’il ne s’agit pas juste de policiers mal entraînés. C’est clair qu’ils veulent punir », me dit Heba Morayef, représentante de Human Rights Watch au Caire. « Il y a eu des centaines et même des milliers de gens blessés aux yeux depuis janvier », rappelle-t-elle. Or, tirer dans les yeux, ce n’est pas « nécessaire ». « C’est en train de créer une crise. » Tout cela sans compter les morts par balles réelles et les autres blessés... Depuis samedi 19 novembre, 35 morts, selon le décompte officiel. Et des blessés par centaines. Sur YouTube, une vidéo amateur d’un combat de rue aux abords de Tahrir permet d’entendre un officier dire : « Très bien fait ! Tu l’as eu dans l’oeil ! » D’autres témoins ont entendu des policiers dire : « Tire vers la tête ! » Les militaires veulent punir et intimider les manifestants, croit-on. Dans les faits, ils ne font que raviver l’indignation. Ils ne font que fabriquer de nouveaux héros tragiques de la révolution. Un des plus connus est désormais Ahmad Harara, dentiste âgé de 31 ans, devenu un symbole de Tahrir. Il a perdu l’oeil droit le 28 janvier. Il a perdu le gauche le 19 novembre. On lui attribue un nouveau slogan de la révolution : « Vivre aveugle dans la dignité vaut mieux que d’être voyant dans l’humiliation ». Dans sa clinique de fortune, le Dr Abboud, qui soigne les blessés aux côtés de sa femme ophtalmologiste, n’entend pas abandonner les insurgés. « J’ai eu un visa pour le Canada. J’aurais pu aussi immigrer en Arabie saoudite. Mais je ne veux pas partir. Il y a trop de morts ici. Trop de morts et je ne comprends pas pourquoi... » Alarmée par la brutalité dont sont victimes les manifestants de Tahrir, la haute-commissaire de l’ONU aux droits de l’homme, Navi Pillay, a demandé, mardi 22 novembre 2011, la mise en place d’une enquête « rapide, impartiale et indépendante ». Des manifestants non armés qui reçoivent des balles dans la tête, voilà qui est profondément choquant, a-t-elle dit.

Rima ELKOURI

Des manifestants dans un nuage de gaz lacrymogène, au Caire, le 20 novembre 2011

Trêve sur la place Tahrir et excuses de l’armée

Le Conseil suprême des forces armées s’est excusé, jeudi 24 novembre 2011, pour les victimes des violences de la place Tahrir, et promet de juger les responsables de ces morts. Parallèlement à ces excuses présentées dans un communiqué, la police et les manifestants égyptiens, réclamant le départ des militaires au pouvoir, observaient une trêve depuis 6h du matin, après cinq jours de violences, qui ont fait au moins 40 morts au Caire et dans le reste du pays. Les soldats ont installée des barres métalliques et du fil barbelé pour ériger des barricades pour séparer les manifestants et la police dans les principales rues menant à l’emblématique place Tahrir, située près du ministère de l’Intérieur. Les manifestants rejettent la proposition du Conseil suprême des armées d’avancer au 1er juillet 2012 la date de transfert du pouvoir à un gouvernement civil, et la constitution d’une équipe de "salut national". Ils réclament le transfert immédiat du pouvoir à une autorité civile de transition.

Associated Press

Evacuation d’un manifestant blessé, au Caire, le 20 novembre 2011

AUTEURS 

  • Rima ELKOURI

  • Accueil

    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source