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La Presse, 29 novembre 2011

Egypte : Hijab beige, hijab noir

par Rima ELKOURI


Des électeurs font la queue devant un bureau de vote, au Caire, le 28 novembre 2011

Après une semaine de violences qui ont fait 42 morts sur la place Tahrir, les Égyptiens ont voté en grand nombre à l’occasion des premières élections législatives post-révolution. Un bras de fer reste engagé entre l’armée au pouvoir, les Frères musulmans, donnés favoris, et l’opposant Mohamed El Baradei, qui a la faveur des jeunes manifestants. Dix mois après la chute de Hosni Moubarak, l’Égypte semble plus divisée que jamais.


Egypte

« J’ai voté. C’est magnifique ! », a lancé Fardous en sortant du bureau de scrutin. Au bout de son index, une tache d’encre bleue. La femme au hijab beige l’exhibe avec fierté comme si c’était un trophée. « C’est la première fois qu’on vote sans tricheries. On peut choisir qui on veut ! » Devant ce bureau de scrutin du centre-ville du Caire réservé aux femmes, la file s’étire. Elles viennent voter pour la première fois de leur vie, à l’occasion des premières élections législatives depuis la chute de Hosni Moubarak. « Sous Moubarak, c’était truqué. Maintenant, nous avons de l’espoir pour notre pays », dit Leila Abdel Khalek, âgée de 67 ans. Fardous, qui est mère au foyer, a choisi de voter pour le parti Liberté et Justice, branche politique du mouvement des Frères musulmans. Selon de nombreux observateurs, ce parti devrait jouer un rôle prédominant dans le prochain Parlement égyptien. « C’est un parti islamique, dit-elle. C’est un bon parti. » Que répond-elle à ceux qui disent que les islamistes feront reculer les droits des femmes en Égypte ? « Je leur réponds que c’est faux ! » À nos côtés, une femme portant un hijab noir saisit au vol la discussion. « Comment ça, faux ? Non, c’est vrai ! Les Frères musulmans veulent que les femmes soient à la maison. Ils veulent nous ramener à un autre siècle. Qui va payer pour nos enfants quand nos maris vont mourir ? Les femmes doivent travailler ! Elles doivent revendiquer leurs droits ! » Le ton monte entre la dame au hijab beige et celle au hijab noir. La discussion est de plus en plus enflammée. « Moi, je cherche juste la sécurité et la stabilité ! », dit Fardous. « Mais nos droits en tant que femmes nous sont niés ! », réplique son opposante, furieuse.

Des soldats aident un électeur devant un bureau de vote, au Caire, le 28 novembre 2011

« Nous sommes tous égyptiens », scandaient les manifestants, lors de la chute de Hosni Moubarak en février 2011. Lundi 28 novembre, on sentait cette unité de plus en plus lézardée. De l’espoir et de l’enthousiasme, oui. Mais aussi de vives tensions entre partisans de l’islamisme et du progressisme. Beaucoup d’inquiétude et d’amertume chez certains révolutionnaires. Si la première journée d’élections s’est déroulée de façon somme toute pacifique, sous très haute surveillance de l’armée, elle a aussi connu son lot de ratés et d’irrégularités. Les autorités électorales ont reçu près de 400 plaintes. On a déploré des retards dans la livraison de bulletins de vote, de la publicité illégale devant les bureaux de scrutin et l’utilisation de slogans religieux. Des partis ont aussi été accusés d’acheter des votes. Pendant toute la journée, des bagarres entre électeurs ont éclaté devant des bureaux de scrutin, ont rapporté des observateurs d’ONG égyptiennes chargées de surveiller le processus électoral. Des affrontements auraient fait 25 blessés, selon le ministère de la Santé. Devant des files à n’en plus finir, certains ont tenté d’entrer de force dans des bureaux. En dépit de ces incidents, le premier jour des élections s’est relativement bien déroulé.

Une électrice dans un bureau de vote, au Caire, le 28 novembre 2011

Les appels au boycottage lancés par des manifestants de la place Tahrir qui jugent ces élections illégitimes semblent avoir été peu suivis. Les électeurs étaient si nombreux qu’il a fallu prolonger les heures d’ouverture des bureaux de scrutin lundi 28 novembre 2011 au soir. « Je suis si heureux aujourd’hui », m’a dit Mustafa Ibrahim Fadel, avocat âgé de 31 ans, le regard plein d’espoir. « Si le processus démocratique continue, on n’aura plus besoin de Tahrir. Mais si les élections ne sont pas équitables, on y retournera. » Khaled Hegazy, âgé de 40 ans, vice-président d’une société de télécommunications, espérait voter pour la démocratie, la modernité et un meilleur niveau de vie. « Je ne crois pas qu’on mérite des rues comme ça », dit-il en montrant la chaussée défoncée.

Un électeur dans un bureau de vote, au Caire, le 28 novembre 2011

Devant un bureau de scrutin réservé aux femmes au centre-ville du Caire, Hoda Tammam, sa carte d’identité à la main, était une des seules femmes vêtues d’un niqab. Comment allait-on vérifier son identité ? « Il y a des femmes à l’intérieur devant lesquelles je vais soulever mon voile. Et même s’il y a des hommes, pour quelques secondes, ce n’est pas grave. » Cette enseignante âgée de 58 ans comptait voter pour les Frères musulmans, car ils promettent d’appliquer la charia, la loi islamique très chère à ses yeux. « Avant, voilée comme ça, je n’avais pas de droits », dit-elle en faisant référence à la lutte menée par l’ancien régime pour interdire le port du voile intégral dans les écoles. Elle dit porter le niqab par choix, « pour suivre les pionnières de l’islam et être avec elles au paradis ». La loi islamiste permettra l’équité pour tous les Égyptiens, « qu’ils soient musulmans, chrétiens ou juifs », soutient-elle. Ce refrain des islamistes ne convainc guère Hayam Salem, âgée de 42 ans, qui a pleuré d’émotion en quittant le bureau de vote. « Je suis musulmane, mais je ne crois pas à ce discours qui présente l’islamisme de façon à calmer ses opposants », dit la mère de famille qui a voté pour le Bloc égyptien, principale coalition du courant libéral créée pour tenir tête aux islamistes. « Chrétiens et musulmans ont toujours vécu ensemble dans ce pays. Mais si les islamistes gagnent, cela m’inquiète. »

Rima ELKOURI

Un électeur trempe un doigt dans un encrier, après avoir voté, au Caire, le 28 novembre 2011

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