retour article original

jeudi 20 juillet 2017
Vous êtes ici Accueil Informations internationales
Le Matin, 30 novembre 2011

Informations internationales : Esclave du bateau des scientologues

par Renaud MALIK


Vue du Freewinds

Que cache au juste le « Freewinds », ce luxueux yacht qui croise au large des Caraïbes, portant haut les couleurs de la scientologie ? Pour les uns, c’est un lieu de retraite et d’étude. Pour les autres, c’est un « Vatican flottant » où seraient cachés les documents secrets de l’organisation. La réalité pourrait être plus trouble encore, si l’on en croit le témoignage livré voici quelques jours par Valeska Guider sur la chaîne américaine ABC. La Genevoise d’origine racontait avoir été séquestrée pendant douze ans à bord du « Freewinds ». Contactée par « Le Matin », cette ex-scientologue âgée de 34 ans l’affirme avec force : c’est contre son gré qu’elle a été emmenée sur le bateau, en 1996, et y a mené une existence d’« esclave » jusqu’à son transfert, en 2007. Un long calvaire qui l’a amenée à quitter définitivement l’organisation dans laquelle elle baignait depuis son plus jeune âge.


Vue du Freewinds

Scientologue, Valeska l’a été en effet dès le berceau. « Mes parents, Ariane et Jean-François, étaient tous deux membres de l’Eglise. J’ai de bons souvenirs de mes premières années à Genève. Tout a basculé quand j’avais 6 ans, en 1983. » Des parents qui divorcent, le père qui obtient la garde et décide d’envoyer ses enfants en Angleterre, dans un centre scientologue équipé d’un internat. Pour Valeska, c’est le début d’une vie rythmée par les corvées : « On nous faisait travailler comme des boniches, ma sœur et moi. C’était invivable. » Son réconfort, elle le trouve lors des vacances passées à Meyrin, en Suisse, avec sa mère et son nouveau mari, Albert Jacquier, un riche scientologue genevois. « On aimait passer du temps dans cette maison où on pouvait bien manger et dormir dans des chambres chauffées ! » Valeska, pourtant, s’habitue peu à peu à sa vie dédiée à la cause scientologue. En 1992, à l’âge de 14 ans, elle décide de rejoindre la Sea Org, corps d’élite de la scientologie. Elle signe à cet effet le fameux « contrat d’un milliard d’années » imposé à tout membre. « J’avais toujours entendu que s’investir pour la Sea Org servait à aider l’humanité. J’y croyais. » Elle rejoint donc Clearwater, base terrestre de la Sea Org en Floride. Là-bas, de nouveau, sa mission se résume aux tâches ménagères –lessive et repassage surtout– au service des hauts dirigeants. Une vie de bagnard ? Peut-être. Mais à l’époque, Valeska est encore consentante.

Tout change, en 1996, quand la mère de Valeska rompt publiquement avec l’organisation, allant jusqu’à raconter sur TF1 comment la scientologie lui a volé ses enfants. Désormais, elle est déclarée « suppressive » (antisociale). Elle tente pourtant de rester en contact avec Valeska. La décision du Sea Org est sans appel : la jeune femme doit embarquer à bord du « Freewinds », pour échapper à l’influence de sa génitrice. « On m’a dit que ce n’était que pour deux semaines », se souvient Valeska. A son arrivée à bord, elle ne peut s’empêcher de manifester de la résistance. Elle le paiera en écopant d’un travail harassant et d’une surveillance permanente. « On m’a fait travailler à l’entretien du bateau, puis comme serveuse au restaurant. Je travaillais tous les jours, pour 50 dollars par semaine. Je ne pouvais descendre du bateau qu’accompagnée, et je devais demander l’autorisation pour avoir un jour de repos. » Parfois, dit-elle, elle a tenté de se rebeller. Mais toute fuite était impossible : « On m’avait confisqué mon passeport. Je n’avais pas de compte en banque. J’étais au milieu de nulle part, avec un garde qui surveillait le bateau. J’ignorais où se trouvaient mes parents. Je n’aurais pas su où aller ». Son salut viendra de ses désobéissances répétées. En décembre 2007, on l’envoie en Australie pour un séjour de « réhabilitation ». C’est là qu’elle rencontre son époux actuel, Chris. « Nous nous sommes mariés en secret, en mars 2009. Un mois après, on quittait la scientologie ». Aujourd’hui, elle vit encore en Australie avec son époux et leur petit garçon. Plus décidée que jamais à alerter l’opinion sur son passé d’« esclave ». Consciente aussi que son témoignage risque de peser dans les procès visant la scientologie, en Australie ou en France.

Chris et Valeska Guider

Les responsables de l’organisation, pourtant, s’efforcent de minimiser la portée de son récit. « C’est un cas isolé », glisse la porte-parole pour la Suisse romande de la scientologie, Francine Bielawski. Cas isolé, vraiment ? La présidente du Centre intercantonal d’information sur les croyances (CIC), Brigitte Knobel, souligne que d’autres cas de travail forcé au sein de la scientologie « ont été portés à la connaissance de la justice ». Valeska, elle, est convaincue que d’autres ont vécu le même sort qu’elle. « Et je ferai tout pour que cela se sache ».

Renaud MALIK

Francine Bielawski

AUTEURS 

  • Renaud MALIK

  • Accueil

    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source