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AFP, 5 décembre 2011

Egypte : Les islamistes remportent 65 % des voix

Suivi d’un commentaire

par Samer AL-ATRUSH


Des ambulances viennent chercher des manifestants blessés par les forces de sécurité, au Caire, le 22 novembre 2011

Les islamistes en Égypte ont été officiellement proclamés vainqueurs, dimanche 4 décembre 2011, du premier tour des premières élections post-Moubarak, avec 65 % des voix, un raz de marée qui augure leur domination du futur Parlement face à des libéraux laminés.


Egypte

La journée de dimanche 4 décembre 2011 a été marquée par un incident, le premier depuis le début de la période électorale : le chauffeur d’un candidat libéral est mort, lors d’un échange de tirs avec des partisans du Wassat, dans la province de Manoufia, a rapporté l’agence officielle Mena.

Un manifestant, au Caire, le 30 novembre 2011

Les Frères musulmans sont officiellement crédités de 36,62 % des voix et les salafistes (fondamentalistes musulmans), dont ils s’efforcent de se démarquer, les talonnent avec 24,36 % des voix. Une troisième liste islamiste, celle du Wassat, plus modérée, remporte 4,27 % des suffrages. Le Bloc égyptien, principale coalition libérale, a obtenu 13,35 %. Les libéraux, divisés en six listes, atteignent 29,39 % et restent les grands perdants de ce premier tour organisé dans un tiers des gouvernorats et marqué par un taux de participation historiquement haut (62 %). La percée des salafistes, plus intransigeants que les Frères musulmans -qui se présentent comme « modérés »- a pris la confrérie au dépourvu et semé la crainte dans les milieux laïques et coptes (chrétiens d’Égypte). Ainsi, le porte-parole des Frères musulmans, Mahmoud Ghozlane, a appelé « à ne pas mettre tous les islamistes dans le même panier », en référence à Al-Nour. Les salafistes se différencient physiquement des Frères musulmans par leur longue barbe et leurs costumes traditionnels et la majorité des femmes portent le niqab (voile intégral ne laissant apparaître qu’une fente pour les yeux), répandu en Arabie saoudite. Forts de leur percée dans les urnes, ces fondamentalistes ont multiplié les déclarations en faveur d’un islam rigoriste, similaire à celui en vigueur dans le royaume wahhabite. Le dirigeant salafiste, Abdel Monem Chahat, a assuré que les romans de l’écrivain égyptien et prix Nobel de littérature Naguib Mahfouz « encourageaient le vice, car ils portent sur la prostitution et la drogue ». Une autre personnalité de ce courant, Hazem Abou Ismaïl, a estimé qu’il fallait « créer un climat pour faciliter » le port du voile, et dit que s’il était élu président, il « ne permettrait pas à un homme et à une femme de s’asseoir ensemble dans un lieu public ». Ces prises de position ont provoqué de vives réactions, en particulier sur les réseaux sociaux. « C’est parti pour qu’on devienne un nouvel Afghanistan ! » lançait un internaute. Mohammed Hamed, un candidat pour le parti des Égyptiens libres fondé par le milliardaire copte Naguib Sawiris, a mis en garde les islamistes contre une stricte application de l’islam, la religion de près de 90 % des Égyptiens. « Tout le peuple basculerait dans l’opposition. La plupart des musulmans ne sont pas des extrémistes. S’ils ne ressentent pas encore le danger (du fondamentalisme musulman), ils le ressentiront quand ce sera appliqué », a-t-il affirmé.

Les funérailles de manifestants tués par les forces de sécurité, au Caire, le 2 décembre 2011

« Nous saluons le choix du peuple égyptien », a réagi Ahmed Sobea, le porte-parole du Parti de la liberté et de la justice (PLJ), émanation politique des Frères musulmans. « L’Égypte a besoin maintenant que toutes les parties coopèrent pour sortir de la crise », a-t-il déclaré à l’AFP, en référence à la période de transition marquée par des violences et des impasses politiques. Malgré cet appel, une rude bataille est attendue, lundi 5 décembre 2011 et mardi 6 décembre, au sein du camp islamiste pour la quasi-totalité des sièges attribués au scrutin uninominal. Un duel serré est notamment prévu entre les Frères musulmans et les salafistes sur 22 des 56 sièges. « Le deuxième tour met fin à la lune de miel entre les Frères et les salafistes », écrivait, dimanche 4 décembre, le quotidien Al-Akhbar, évoquant le cas d’Alexandrie, deuxième ville du pays, où le parti salafiste Al-Nour (Lumière) est né après le soulèvement qui a renversé Hosni Moubarak en début d’année. La bataille opposera également les deux mouvements à Damiette, dans le Delta du Nil, où les salafistes l’ont déjà remporté sur les Frères musulmans pour le scrutin de listes. Les libéraux tenteront eux de batailler contre la vague islamiste, en particulier au Caire.

Les funérailles de manifestants tués par les forces de sécurité, au Caire, le 2 décembre 2011

Les élections, qui doivent se poursuivre jusqu’en mars 2012, se déroulent au moment où le nouveau Premier ministre, Kamal El-Ganzouri, a annoncé que son gouvernement pourrait être investi d’ici à mercredi 7 décembre 2011. M. Ganzouri, âgé de 78 ans et ancien Premier ministre sous Hosni Moubarak, est contesté par une partie de la population réclamant le départ du pouvoir militaire, car ils l’assimilent au président déchu.

Les funérailles de manifestants tués par les forces de sécurité, au Caire, le 2 décembre 2011

Au Proche-Orient, le Hamas palestinien, qui contrôle la bande de Gaza, s’est réjoui de cette percée des islamistes égyptiens, tandis que plusieurs responsables israéliens ont fait part de leur inquiétude devant la montée de l’islamisme dans les pays arabes.

Samer AL-ATRUSH

Des manifestants dénoncent le gouvernement, au Caire, le 2 décembre 2011

Commentaire

Il est toujours surprenant, pour des démocrates, de constater qu’un parti politique foncièrement opposé à la démocratie puisse remporter des élections libres. On s’attend à ce que de tels partis soient complètement marginalisés. Mais il faut voir que le néolibéralisme a complètement discrédité la démocratie. Celle-ci ne se distingue plus d’une oligarchie, c’est-à-dire du gouvernement des riches pour les riches.

A l’issue de la Seconde guerre mondiale, qui allait très vite se transformer en guerre froide, il existait une compétition pour le progrès social entre les pays communistes et les pays capitalistes. Chacun des deux systèmes entendait prouver qu’il apportait davantage de progrès social que son concurrent. Au sein des pays capitalistes, même les partis de droite étaient favorables au progrès social. La démocratie s’identifiait à une politique de progrès social, d’élimination de la pauvreté dans les pays riches et de solidarité entre pays riches et pays pauvres. Comme le pouvoir d’achat de la clientèle de masse des pays capitalistes ne cessait de s’améliorer, leurs économies étaient de plus en plus prospères.

Par contre, à partir du moment où l’Union soviétique s’est désintégrée et que les Chinois eux-mêmes ont adopté le capitalisme sous couvert de la dictature du parti communiste, il n’y a plus eu de compétition pour le progrès social. La logique interne socio-économique s’est complètement inversée. Il s’agissait partout, désormais, d’être plus compétitif que les concurrents, c’est-à-dire de payer des salaires plus bas, des charges sociales moins élevées, etc... Non seulement les gouvernements occidentaux ont cessé d’aspirer au progrès social, mais ils ont entrepris de mener, partout, une politique délibérément antisociale, ce qui leur permettait de diminuer les impôts en faveur des plus riches. Cette politique s’accommode fort bien de régimes despotiques et n’est démocratique que sur le papier.

Tous les grands médias sont tombés sous la coupe de partisans du néolibéralisme et partout les rédacteurs en chef ont été choisis en fonction de leur allégeance au néolibéralisme. Ils avaient pour mission de dénigrer "l’Etat providence", stigmatiser les pauvres -tous des fainéants et des profiteurs-, saper les liens de solidarité au sein de la société, glorifier l’égoïsme et la cupidité. Et surtout, affirmer, encore et encore, qu’il n’existait pas d’alternative à la fuite en avant dans la compétitivité internationale. Quiconque dénonçait la politique néolibérale était soit censuré, soit tourné en dérision ou traité de "démagogue", de "populiste". Simultanément, les petits médias indépendants se sont vus privés de recettes publicitaires et voués à la faillite les uns après les autres. C’était le règne de la pensée unique au service des spéculateurs internationaux.

Ainsi, la démocratie est devenue synonyme d’injustice sociale, de gouvernements au service d’une infime minorité richissime, de corruption. La masse de la population s’est retrouvée de plus en plus précarisée. Les sans abri sont devenus une vision habituelle dans les pays riches.

C’est cette politique d’injustice sociale et de corruption qui a ensuite été présentée comme "la démocratie" aux populations des pays pauvres. C’est elle qui a été imposée par les Américains en Afghanistan et en Irak. C’est elle qui a été adoptée en Russie et en Chine.

Qu’y a-t-il d’étonnant à ce que, pour les dernières générations, la démocratie soit synonyme d’injustice sociale et de corruption ? Ces générations n’ont connu que cette "démocratie"-là. Pourquoi les pauvres d’Afghanistan, de Tunisie ou d’ailleurs ne voteraient-ils pas pour des partis religieux qui leur promettent la solidarité ? Qu’ont-ils à espérer d’une "démocratie" néolibérale où ils sont voués à l’exploitation au profit d’une minorité richissime ?

Frank BRUNNER

AUTEURS 

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