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Le Monde diplomatique, 7 décembre 2011

Histoire : La dissolution chaotique de l’URSS

par Nina BACHKATOV


Boris Eltsine

Le 8 décembre 1991, trois présidents se retrouvaient, tels des conspirateurs, dans un relais de chasse perdu au fin fond de la forêt biélorusse. Sans mandat, ni de leur république ni des autres républiques, le Russe Boris Eltsine, l’Ukrainien Leonid Kravtchouk et le Biélorusse Stanislav Chouchkevitch signaient les accords dits « de Minsk », qui dissolvaient l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) au 31 décembre 1991 et la remplaçaient par la Communauté des Etats indépendants (CEI). Les douze autres républiques fédérées qui constituaient alors l’URSS étaient invitées à y adhérer.


Leonid Kravtchouk

Elles furent prises de court : si la plupart parlaient depuis des mois de « souveraineté », elles n’avaient jamais –en dehors des républiques baltes– envisagé une indépendance totale. Le choc fut particulièrement ressenti en Asie centrale et dans le Caucase, à l’exception de la Géorgie. Quant au président kazakh, Noursoultan Nazarbaïev, il jugeait inadmissible qu’une telle décision ait pu être prise en l’absence d’un représentant du deuxième plus grand pays de l’URSS. Son indignation rappela aux trois présidents que l’Union soviétique n’était pas limitée au monde slave.

Stanislav Chouchkevitch

Il y eut donc une deuxième étape, le 21 décembre, à Alma-Ata (1). Les accords du même nom, signés par onze républiques sur les quinze, formalisaient la nouvelle Communauté des Etats indépendants. Les trois pays baltes (Estonie, Lettonie, Lituanie) avaient saisi leur chance de tourner la page soviétique et de s’aligner sur les pays d’Europe centrale et orientale qui, après la chute du mur de Berlin, avaient entrepris de liquider l’héritage communiste et réclamaient leur place dans des institutions comme la Communauté économique européenne (CEE) et l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN). Soucieux d’affirmer son indépendance totale, le gouvernement nationaliste au pouvoir en Géorgie refusa quant à lui d’adhérer à une Communauté des Etats indépendants dominée par Moscou.

Noursoultan Nazarbaïev

La fin de l’URSS est symbolisée par l’image d’un drapeau rouge descendant de son mât pour être remplacé par l’étendard tricolore russe qui flotte désormais sur le Kremlin. C’était le 25 décembre 1991, le président Mikhaïl Gorbatchev ayant démissionné quelques jours avant l’échéance du 31 décembre. Les quinze républiques, devenues indépendantes, devaient désormais gérer les problèmes de la sortie du soviétisme, à commencer par la rupture avec l’idéologie marxiste-léniniste qui, malgré le désenchantement de nombreux Soviétiques, formait encore le ciment de la vie politique, économique et sociale du pays.

Vue d’Alma-Ata, au Kazakhstan

Il n’est dès lors pas étonnant que les nouveaux Etats aient tenté de trouver des succédanés pour assurer une cohésion sociale et légitimer les institutions : c’est ainsi que le nationalisme et la religion se sont affirmés avec d’autant plus de vigueur qu’ils avaient été réprimés par le système soviétique. Les dirigeants se sont également lancés dans une réécriture du passé, afin de créer un sentiment national dans des pays souvent dépourvus de références historiques au sein de leurs nouvelles frontières. A défaut, il existait des mythes à valoriser : le Cosaque fier et libre, ancêtre de tous les Ukrainiens ; l’héritage de Gengis Khan revendiqué par plusieurs pays d’Asie centrale, etc.

Gengis Khan

Mais il y eut surtout les problèmes politiques, économiques et sociaux. Toutes ces nouvelles républiques devaient construire une démocratie élective alors qu’il n’existait pas d’organisations en dehors du Parti communiste. Dans le meilleur des cas, on vit se développer un clivage entre le parti au pouvoir, l’opposition communiste structurée mais incapable de revenir au pouvoir par les urnes –sauf en Moldavie en 2001– et une opposition non communiste éclatée en groupuscules constamment reconfigurés au gré de querelles plus personnelles qu’idéologiques.

Vue de Kishinev, en Moldavie

Economiquement, le défi consistait à remplacer dans l’urgence le système de planification centrale par une économie de marché. L’aide étrangère imposa un modèle ultralibéral et l’ouverture totale à des investisseurs étrangers qui profitaient des lacunes du personnel politique et du manque d’économistes non marxistes pour arracher des contrats inéquitables dont les républiques mettront des années à se défaire. Il faudra par exemple attendre 2003 pour que la Douma russe amende la loi sur la répartition de la production et des bénéfices, dite « PSA » (Production Sharing Agreement) (2), et 2010 pour que le Kazakhstan mette au pas les investisseurs des champs pétrolifères de Kashagan.

Vue des installations pétrolières de Kashagan, au Kazakhstan

Enfin, les problèmes sociaux furent nombreux. Pour la majorité de la population, la fin de l’URSS signifiait la rupture des liens familiaux, culturels, scientifiques entre les républiques. La division des infrastructures en unités non exploitables séparément et l’ouverture des marchés nationaux aux importations tuèrent des milliers d’emplois. La population découvrit l’insécurité et la peur du lendemain, les inégalités entre classes sociales, l’érosion des valeurs familiales, l’importance de l’argent et des biens matériels.

Un sans abri dans le métro de Moscou, en Russie

Confrontés à des problèmes identiques, les gouvernements ont, malgré quelques variantes nationales, apporté des réponses semblables : partout, le pouvoir repose sur une présidence forte, un Parlement qui fonctionne comme une chambre d’enregistrement, une presse qui, de gré ou de force, soutient les positions officielles. Sur le plan économique, l’intervention de l’Etat permet de préserver les entreprises locales et d’imposer aux sociétés privées une contribution aux services sociaux et aux infrastructures régionales. Ce fonctionnement, supposé transitoire, devait laisser le temps à l’économie de marché d’engendrer une solidité financière suffisante pour affronter la concurrence internationale ; il est encore en vigueur.

Nina BACHKATOV

(1) Capitale du Kazakhstan de l’époque, rebaptisée depuis Almaty. Depuis 1997, la capitale est Astana.

(2) Elle règle la répartition des bénéfices entre l’investisseur et l’Etat concerné.

Des manifestants, à Moscou, en Russie, le 5 décembre 2011

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