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Le Point, 8 décembre 2011

Egypte : Les gosses perdus de Tahrir

par Samuel FOREY


Le monde des enfants se divise en deux catégories. Ceux qui colorient sans déborder et ceux qui tracent des lignes exprès pour les dépasser. Les Mondrian et les Basquiat. C’est vrai aussi pour les enfants des rues.


Egypte

Au pied d’un pont du Caire, la camionnette du Samu social international organise un petit atelier dessin. C’est un véritable centre d’accueil sur roues. Un lit, des sièges, de quoi soigner les blessures, de quoi s’isoler, des spots pour éclairer les terrains de jeux improvisés la nuit. L’équipe se tasse dans la camionnette : le docteur Youssef Naguib a amélioré son français à Paris et ses talents de médecin en Libye. Sharif Abd El-Fattah, le coordinateur social, est doux et massif comme un volcan d’Auvergne. Marwa Hassan, psychologue, écoute les enfants un par un. Et Mohammed, le chauffeur, nous guide, presque sans heurts -un exploit dans les rues du Caire défoncées-, à la rencontre des enfants des rues. Pendant une heure, les enfants jouent du crayon sur des carnets, au lieu de jouer du torchon sur les voitures de Maadi, quartier huppé du sud de la ville. Sharif expliquait, quelques heures plus tôt, le but de l’exercice : "Au fur et à mesure, les enfants remplissent un cahier. Ça leur permet de voir leur progression, de sortir du cercle vicieux de la rue. Et ça nous donne des indices sur leur histoire." Ainsi, un petit Mondrian particulièrement soigneux esquisse ce soir de drôles de bonshommes : des têtes énormes d’où partent bras et jambes maigrelets. "Ça veut dire qu’il n’aime pas son corps, explique Sharif. En général, ça traduit des abus sexuels." Le petit Mondrian s’applique quand il dessine, mais ne peut pas colorier s’il n’a pas au moins cinq crayons dans la main gauche. Quand il a fini un bonhomme, il en exige d’autres, bien taillés. Le petit Basquiat trace des traits si loin du centre que la feuille semble trop petite pour lui. D’ailleurs, il dessine deux soleils -un seul ne doit pas lui suffire. Ces artistes sont si compliqués.

La rue du Caire est dure, encore plus pour les enfants qui l’habitent. "Mais s’ils sont partis de chez eux, c’est qu’ils perçoivent que le danger est moins grand dehors que dedans", explique Bertille Pissavy-Yvernault, la directrice du Samu social en Égypte. Ces enfants ont une famille, mais une rupture, des abus, la pauvreté peuvent les pousser à fuguer. Imaginer qu’ils se sentent plus en sécurité dans la rue que chez eux donne une idée de ce qu’ils ont dû subir. Car une fois à l’extérieur, les ennemis sont partout. Les voyous les rackettent, les battent, les prostituent. Les policiers les rackettent, les battent, les enferment -et parfois les prostituent. Les Égyptiens s’en méfient et les voient comme des délinquants -ce qu’ils sont parfois. Alors, les quelque 5000 enfants des rues du Caire -sûrement beaucoup plus- se regroupent, par petites bandes, pas plus d’une dizaine, et vivent entre eux, inventent leurs règles, leur langage. L’un est surnommé "Bodyguard" en raison de son petit corps musculeux. D’autres, "souris", "mouche"...

"Dans la rue, ils sont libres, dit Youssef Naguib, médecin du Samu social. Ils font ce qu’ils veulent et parviennent à se protéger en dormant le jour. La nuit, c’est trop dangereux. Alors ils travaillent." Dans le quartier de Maadi, ils peuvent gagner jusqu’à 200 livres égyptiennes par nuit en nettoyant les voitures. Une petite fortune vite dépensée quand elle n’est pas volée par un grand. Beaucoup se shootent à la colle aussi. Ça s’entend dans leur voix. Hassan se fait soigner une mauvaise entaille. Sweat vert et cheveux gominés, c’est un grand : il a 19 ans. Sa tchatche est celle d’un adolescent, mais sa voix, lointaine et fatiguée, en fait deux fois plus. Hassan harcèle le docteur Naguib sur son bandage : "Attends, ça dépasse, là. Comment je peux conduire avec un pansement pareil ?" Quelques morceaux de sparadrap plus tard, il revient à la rue. Il y a passé combien de temps ? Dix, quinze ans ? Ces enfants sont fiers et se dévoilent difficilement. La ville les rend sauvages. Elle est dure avec eux, et en retour, ils sont durs entre eux. Dans leurs petites bandes, il y a toujours un chef. L’autorité repose parfois sur la douceur, le plus souvent sur la force. Ils ont toujours des lames, des couteaux. Dans la rue, ce sont des outils. La semaine dernière, sur la place Tahrir, deux d’entre eux jouaient. L’un avait trouvé des chaussures à talons trop grandes pour lui. Il crânait. L’autre, pieds nus, était jaloux. Ils se cherchent, se taquinent. Le garçon aux chaussures à talons jette à terre celui aux pieds nus. Ce dernier s’empare d’un morceau de verre. Il donne des coups dans le vide. L’autre se marre, lui balance une pierre. Des manifestants interrompent la courte querelle, leur donnent à manger. Ils oublient, partagent le pain.

La révolution a été un épisode nouveau pour les enfants des rues. Ils ont vu des personnes normales dormir dans la rue, comme eux. Détester les flics, comme eux. Se battre contre les voyous, comme eux. "En janvier et février, sur Tahrir, ils se sentaient en sécurité, raconte le docteur Naguib. Ils pouvaient dormir sans être menacés et les révolutionnaires les reconnaissaient, leur parlaient. Du coup, les enfants ont arrêté de se droguer, ils ont participé à la manifestation, pour faire le thé, pour nettoyer la place. Même pour faire le coup de main contre la police." Le petit Basquiat raconte, très fier : "Ouais, je suis allé à Tahrir. Je me suis battu. Les policiers, ils avaient peur de moi !" "Beaucoup disent avoir fait la révolution. Les manifestants étaient étonnés de leur courage", souligne Bertille Pissavy-Yvernault. Même si ce courage confinait parfois à l’inconscience, Wassim, un activiste, a découvert les enfants des rues au moment de la révolution. "Je les voyais toujours mendier ou nettoyer les voitures. Je m’en méfiais, comme tout le monde. Mais j’ai vu ces gamins dormir avec nous et nous aider, tout simplement. C’était inattendu. Ils ne nous ont jamais causé de problème. Au contraire. On parlait. Pour certains d’entre eux, c’était la première fois qu’une grande personne ne leur criait pas dessus." Quand la manifestation a repris, au mois de novembre 2011, certains enfants des rues ont participé à la bataille de la rue Mohammed-Mahmoud. Avant de rester un peu avec les manifestants et de disparaître soudainement quand Tahrir a changé de nature. Ils sont retournés à l’anonymat des rues.

La révolution changera-t-elle le sort qui leur est fait ? Autour de la camionnette du Samu social, les enfants gribouillent soigneusement, un autre se confie à une assistante sociale. Basquiat se fait soigner : il tousse si fort qu’on croit qu’il crache toute la pollution du Caire. Un jeune bobo passe devant la classe dessin improvisée. Il regarde. Il revient et s’approche timidement, demande ce qui se passe là. "Pendant la révolution, les gens ont dû se prendre en charge eux-mêmes, rappelle le docteur Naguib. Ils ont constitué des comités populaires pour protéger leurs quartiers. Ils ont dû faire face à la répression policière. Ils sont plus responsables qu’avant. Maintenant, les gens sont plus nombreux à venir nous voir, plus nombreux à vouloir aider." Le docteur reconnaît lui-même que la révolution vient de commencer. Si le soulèvement de février 2011 a été immense, le changement se constate aussi dans certains détails. Après avoir parlé avec le chauffeur, Mohammed, le jeune bobo, repart avec une carte minuscule. Dessus, les coordonnées du Samu social. Il passera peut-être un coup de fil.

Samuel FOREY

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