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Libération, 12 décembre 2011

Côte d’Ivoire : A Abidjan, des milices en liberté

par Maria MALAGARDIS


Un présentoir à journaux, à Abidjan, le 1er décembre 2011

« Des hommes en armes forcent les gens à aller voter ! » Dimanche 11 décembre 2011, alors que les Ivoiriens se rendaient aux urnes, la rumeur a été relayée plusieurs fois, émanant le plus souvent du Front patriotique ivoirien (FPI), qui boycottait les élections législatives organisées huit mois après la chute de son leader, l’ancien président Laurent Gbagbo. Pourtant, dans les bureaux de vote des quartiers de Koumassi et Yopougon, où ces intimidations avaient été signalées, la situation était plus que calme : les électeurs étaient en réalité tellement rares que les assesseurs semblaient mourir d’ennui.


Côte d’Ivoire

Ces rumeurs relèvent-elles de l’intox ? « Depuis l’envoi de Gbagbo à la Cour pénale internationale, le Front patriotique ivoirien, affaibli, a intérêt à faire croire que la situation reste instable », confiait un officier de l’Onuci, la force de l’ONU en Côte-d’Ivoire. Quelque 7000 Casques bleus et 25000 militaires et policiers avaient pourtant été déployés pour garantir la sécurité d’un scrutin qui intervient quelques mois après les affrontements du début de 2011 entre pro-Gbagbo et forces rebelles alliées à l’actuel président, Alassane Ouattara. Ce sont ces dernières qui sont désormais au pouvoir.

Des affiches électorales, à Abidjan, le 7 décembre 2011

En quelques mois, la sécurité, dans la capitale économique, s’est améliorée. Fini les barrages militaires qui quadrillaient la ville, et une vaste campagne d’affichage dénonce désormais les rackets attribués aux « corps habillés ». Les militaires sont pourtant plus nombreux que jamais dans un pays qui a connu une décennie de conflits. Depuis la fin des hostilités, 9000 anciens rebelles, en guerre contre Gbagbo depuis 2002, ont été intégrés dans les nouvelles Forces républicaines de Côte-d’Ivoire (FRCI), qui englobent aussi l’armée régulière du temps de Gbagbo. Dans la nouvelle hiérarchie, les anciens officiers côtoient les chefs du camp opposé, ces « commandants de zone » (ou « comzone ») qui régnaient à Abidjan avant d’être dissous en juillet 2011. « Mais personne n’est dupe. La situation sécuritaire reste très volatile. Les armes circulent. Quant aux ex-comzone, ils exercent toujours leur influence sur leurs hommes, même s’ils sont disséminés dans différentes unités », souligne un diplomate.

Un véhicule de l’ONU, à Abidjan, en décembre 2011

En Côte-d’Ivoire, après tant d’années de violences, la peur du militaire est devenue un réflexe quasi inné dont certains peuvent toujours abuser. A Abidjan, des braquages ou arrestations arbitraires sont encore souvent attribués à des militaires, qui ne risquent pas d’être intimidés par des gendarmes… non armés. Ces derniers ont même dû attendre avant de récupérer leurs commissariats, occupés par les pro-Ouattara. Le problème est désormais réglé, à l’exception de trois quartiers populaires. « Le vrai danger, ce ne sont pas tant les anciens rebelles que les combattants de la dernière heure qui ont été recalés et ne seront donc pas admis dans l’armée. Or, ils ont toujours des armes et des uniformes », confiait, dimanche 11 décembre 2011, à Libération, Paul Koffi-Koffi, le ministre délégué à la Défense. Ces soldats perdus appelés les « combattants associés » ou les « volontaires », sont le plus souvent des jeunes qui ont rejoint les rebelles lors de la bataille d’Abidjan, à partir de février. Ils seraient plus de 20000 dont 2000, seulement, ont été acceptés au sein des Forces républicaines de Côte-d’Ivoire. En ville, on les voit parfois au volant de véhicules volés. Sans que personne n’ose encore les interpeller. Ils sont également nombreux au sein des gardes prétoriennes des ex-comzone comme de celles qui entourent certains candidats aux élections législatives. « Nous avons dénoncé ces pratiques avec fermeté », rappelle Paul Koffi-Koffi, qui a lancé, vendredi 9 décembre, un appel dans la presse, relayé par son supérieur, le ministre de la Défense et également Premier ministre, Guillaume Soro.

Des soldats de l’ONU devant leur QG, à Abidjan, en décembre 2011

L’ancien chef des Forces nouvelles (FN) se présentait, dimanche 11 décembre 2011, aux élections dans le nord du pays, sous les couleurs du parti du président Ouattara. Une vingtaine de ses frères d’armes ont suivi son exemple. Leur intégration au processus démocratique est certainement une bonne nouvelle, mais une autre ombre menace le retour à la paix : à La Haye, le procureur de la Cour pénale internationale (CPI) a souligné sa volonté d’inculper, outre les proches de Laurent Gbagbo, des responsables des ex-unités rebelles soupçonnés d’exactions. Parfois évoquée, une inculpation de Soro semble peu probable. Mais quid des ex-comzone qui ont toujours le soutien de leurs troupes ? « On ne peut pas exclure de nouveaux désordres, en cas de menaces judiciaires, reconnaît l’officier de l’Onuci, mais la normalisation du pays est en marche. » Une « normalisation » qui passait peut-être, dimanche 11 décembre, par l’apathie des électeurs, lassés des violences, comme de la politique.

Maria MALAGARDIS

Une électrice dans un bureau de vote, à Abidjan, le 11 décembre 2011

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