retour article original

mardi 27 juin 2017
Vous êtes ici Accueil Informations internationales Afrique Egypte
Le Point, 19 décembre 2011

Egypte : Au Caire, 55 minutes chez les moukhabarat

par Samuel FOREY


Scène d’émeute, au Caire, le 17 décembre 2011

C’est long, une heure. Surtout quand on ne contrôle rien. Je comptais approcher les manifestations par le sud de l’avenue Qasr Al-Eini, principal théâtre des affrontements hier. Au Caire, tout change en quelques mètres et quelques instants. Il faut se déplacer prudemment. Les autorités sont parfois des alliées, parfois des ennemies ; les civils, parfois des ennemis, parfois des alliés.


Egypte

14h45. Je bute sur un solide barrage. Des chevaux de frise, des barbelés, des dizaines de militaires bloquent l’avenue. Impossible de passer. Je tourne à droite, marche cinquante mètres quand un moukhabarat me rattrape. Un moukhabarat, littéralement "informateur", est un membre des services de renseignements. Par dizaines de milliers, ils forment une police politique implacable. Il leur suffit de montrer une carte pour faire taire n’importe quel Égyptien. La première fois que j’ai vu la situation se renverser, c’était en février 2011, au Caire. Des moukhabarat, après m’avoir -encore- arrêté, m’avaient escorté hors du centre-ville. Un comité populaire nous avait stoppés. Des gens simples qui protégeaient leurs quartiers contre les criminels que Moubarak avait fait sortir des prisons. Ces gens simples ont donné des ordres à leurs maîtres. Comme une formule magique qui ne marche plus, les moukhabarat agitaient leurs cartes, criaient fort, mais ne contrôlaient plus rien. Ils ont dû fuir face à la colère de la population. Leur pouvoir immense s’évanouissait, soudain. Ils avaient peur. Peut-être se souviennent-ils de ce moment, à présent. Et peut-être se raidissent-ils dans une dernière tentative pour sauver leur pouvoir. L’agent en civil me serre le bras, inutilement : je ne compte pas m’échapper. Le problème des moukhabarat, c’est qu’ils sont aussi implacables que compétents. En admettant que j’arrive à m’enfuir, je n’irai pas très loin. Sans un mot, il me ramène au barrage. Nous le franchissons. Je rentre maintenant dans une industrie policière immense et puissante contre laquelle, seul, on ne peut rien. C’est pour cela que le soulèvement de février a été si gigantesque : il n’avait pas le choix. Il lui fallait être, littéralement, énorme. C’était la masse du régime contre la masse populaire.

Un émeutier face à un soldat, au Caire, le 17 décembre 2011

L’endroit dans lequel je me trouve maintenant, entre deux barrages de l’avenue Qasr al-Eini, est pour un temps une survivance de l’ancien régime, une sorte de commune policière où règnent des centaines de militaires, de flics et de moukhabarat. C’est comme si on m’avait jeté dans un fleuve dont le courant accélère sans cesse. La seule chose que je puisse faire, c’est surnager. Ça vaut bien une cigarette. Je l’allume face au doux soleil de décembre, pendant que mon moukhabarat parle avec un supérieur, un grand costaud avec un imper très Stasi. Il m’accuse : "Je t’ai vu à la manifestation hier. Tu étais devant le parlement. Tu prenais des photos." "Bien sûr que je prenais des photos ! Je suis journaliste. C’est mon métier." "Tes papiers !" Je leur fourre sous le nez mon passeport et mon accréditation égyptienne. Répondre aux questions, montrer mes papiers et attendre seront mes principales activités pendant les trois prochains quarts d’heure. C’est ça, la vie, dans une commune policière. Je remonte l’avenue Qasr al-Eini de militaire en policier, en moukhabarat, en militaire encore, en moukhabarat enfin. Sur le chemin, j’ai une vue imprenable sur le chaos laissé par les affrontements de vendredi. L’avenue semble avoir subi un tremblement de terre. Des pierres jonchent le sol, des morceaux de verre, restes d’incendies, brûlures d’asphalte. Des petits balayeurs s’affairent. J’aboutis devant le Majlis Al-Choura, la chambre haute, l’équivalent du Sénat. C’est la mairie de cette commune policière. Les moukhabarat me font poireauter devant la grille. Ils me posent de vagues questions, j’y réponds vaguement. Nous sommes à deux cents mètres de Tahrir. La clameur des manifestants résonne. Ils sont si près ! En choeur, ils crient : "Le peuple veut la chute du maréchal." En face, un camion approche. Dans la benne, d’énormes blocs de béton. Ils vont barricader Qasr al-Eini. Le régime est dirigé par le CSFA, Conseil supérieur des forces armées. Aux émeutes, ces militaires donnent une réponse de militaires : ils prennent les rues les unes après les autres, tiennent position, établissent des défenses et recommencent le lendemain. Ils occupent le terrain. C’est net, pas sans bavures. J’attends, encore. Les militaires vont et viennent sans cesse tandis que les moukhabarat fument des clopes en se grattant les couilles. Ils sont entre eux.

Scène d’émeute au Caire, le 18 décembre 2011

On me demande de franchir la grille. Le courant dans lequel je suis pris s’accélère ; je surnage toujours. Mon sac et moi sommes fouillés minutieusement. Les informateurs sont surpris de ne pas trouver d’appareil photo. Une pierre jetée hier du haut du parlement a eu raison de lui. Je pense "beau boulot, les gars", mais je préfère me taire. J’entre dans le sénat après une énième série de questions. Le courant se fait plus fort. Je surnage toujours. C’est un beau bâtiment dont je ne verrai que les couloirs. La décoration est sobre, mais élégante. Des pilastres finement dorés montent jusqu’au plafond, dix mètres plus haut. Aux murs de pierre, de jolis tableaux. Sur le sol de marbre, des traces de sang. Des gouttes, des traînées de sang, sur ce sol de marbre. Les habitants de cette commune policière ont transformé le sénat en kommandantur. On suit les traînées de sang dans le couloir. À un embranchement, elles se divisent. On prend la traînée de droite. Tahrir est loin, soudain. Les seules clameurs que j’entends sont des hurlements. On s’approche. J’entends des coups, maintenant. Au bout d’un nouveau couloir, deux ou trois types se font tabasser. Derrière moi, un candidat au passage à tabac vient d’arriver. Il est déjà bien amoché. Il tremble. Il a peur. On le pousse au bout du couloir. Il se joint aux autres hurlements. Cette fois-ci, je suis dans les rapides. Je surnage à peine. Ça vient de commencer. À quoi on pense, dans ces moments-là ? Au présent. Pas à ce qui peut arriver, pourrait arriver. Ils veulent me faire peur. Oui, je pense que j’ai peur, mais je ne veux pas le montrer. Alors, je ne ressens rien, sauf mon coeur qui bat, très fort. Même si, dans cinq minutes, je me fais tabasser, j’ai encore largement le temps d’être fier. C’est long, cinq minutes. Surtout quand on ne contrôle rien. Je m’adosse au mur, négligemment, pendant que le couloir hurle des cris et des coups. En face de moi, un moukhabarat me surveille. Du coin de l’oeil, il regarde si je flanche. À quoi pense-t-il, à ce moment-là ? A-t-il conscience d’être un bourreau ? Non, sûrement : moi-même, je m’habitue déjà aux cris et aux coups. Ils semblent s’éloigner - alors que la bastonnade continue, toujours aussi fort. On s’y fait. Deux agents passent devant moi en traînant un type tabassé. Je le regarde et ne pense à rien. Ce moukhabarat doit avoir une quarantaine d’années, dont une vingtaine en tant que bourreau. Il allume une clope, le plus naturellement du monde. Je bois une rasade d’eau, le plus naturellement du monde.

Une femme se fait tabasser par des soldats, au Caire, le 18 décembre 2011

Voici venir le chef. Un vieux beau d’une soixantaine d’années, rasé de près, élégant dans son costume parfaitement taillé. C’est le maire de la commune policière. Il fume et me pose des questions en anglais. Les habituelles - ce que je fais, ce que j’ai fait hier -, puis les autres. C’est quoi ces cartes de visite de membres du parti al-Nour ? Du parti des Frères ? Du Wasat ? "Je suis journaliste, je couvre les élections égyptiennes. Je parle à tout le monde." Il hausse la voix et son air poli et ennuyé semble dire : "Ces cris ! N’est-ce pas irritant ?" Il me couvre de questions : Où j’habite ? Qui je connais ? D’où je viens ? Je réponds. Il est aussi courtois que ses agents sont brutaux. Le couloir continue à hurler. Il sourit et avertit : "Vous savez, je vous conseille vraiment d’éviter les points chauds. Les gens peuvent être dangereux..." Le couloir hurle encore. Je souris et réponds : "Je comprends, mais que voulez-vous, c’est mon métier." Je fais une bataille de sourires avec le chef des moukhabarat dans un interrogatoire au sénat transformé en kommandantur et, à côté de moi, des types se font tabasser. Je surnage avec ça, ce brin de fierté. C’est ce que j’ai pour l’instant. Si je me fais tabasser, je trouverai autre chose. Le chef me rend les papiers : "Merci, bienvenue en Égypte !" Il fait demi-tour. Une chose dénote dans son costume élégant : un mouchoir s’accroche au talon de sa chaussure gauche, comme le sparadrap du capitaine Haddock. C’est le sang : ça colle. Je sors du sénat. Il fait toujours aussi beau. Le moukhabarat m’envoie vers une sortie. Je franchis les barbelés escorté d’un soldat. Il est 15h50. Je suis dehors. Je suis sorti de la commune policière, je suis sorti des rapides. J’allume une cigarette. Je rejoins les manifestants, place Tahrir.

Samuel FOREY

Un émeutier tire à la catapulte contre des soldats, au Caire, le 18 décembre 2011

AUTEURS 

  • Samuel FOREY

  • Accueil

    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source