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Swissinfo,22 décembre 2011

Corruption : Le Fonds Bruno Manser en Malaisie

par Jessica DACEY


Un Penan au Sarawak

Le Fonds Bruno Manser (BMF) est l’une des rares organisations non-malaisiennes à agir au nom des Penan, peuple indigène vivant dans l’une des forêts à la biodiversité la plus riche du monde, le Sarawak, sur l’île de Bornéo. Deux tiers des forêts ont déjà été détruites pour des exploitations forestières ou pour construire des plantations d’huile de palme. Le Fonds Bruno Manser s’attaque désormais aux politiciens ayant permis cette évolution.


Malaisie

L’organisation, qui a son siège à Bâle, se bat depuis onze ans pour perpétuer l’héritage de son charismatique fondateur, Bruno Manser, un activiste pacifiste suisse qui a vécu six années (1984-1990) avec les Penan et tenté de stopper la déforestation en bloquant l’accès routier aux forêts menacées. Le Bâlois a disparu au Sarawak en 2000. « Le 10 mars 2005, la Cour civile du canton de Bâle-Ville a officialisé sa disparition », précise le site Internet du Fonds Bruno Manser.

Bruno Manser

« Nous avons fait des progrès en vingt ans, malgré la disparition de larges pans de forêt, explique le directeur du Fonds Bruno Manser, Lukas Straumann, interrogé par swissinfo.ch. Nous avons continué à protester au Sarawak contre les compagnies forestières et poursuivi notre aide aux communautés indigènes. Nous leur apprenons à s’organiser et à défendre leurs droits ». Ainsi, outre la réalisation de cartes du pays et la construction d’écoles et d’officines médicales, le Fonds Bruno Manser a aidé les Penan à porter plusieurs cas d’occupation de leur terre devant des tribunaux locaux. Les actions du Fonds ont aussi contribué à susciter une prise de conscience en Europe. « Mais face à des règles ressemblant à celles d’une dictature, cela n’a pas suffi à provoquer un changement significatif », admet le directeur du Fonds. « Le gouvernement en place n’a pas changé depuis trois décennies. Les règles familiales en cours en Malaisie relèvent d’une gouvernance kleptocratique, où la corruption domine », ajoute Lukas Straumann. Selon le directeur, la famille du Premier ministre, Abdul Taib Mahmud, contrôle ainsi la politique, l’économie et les médias. Or le Premier ministre est aussi en charge des finances et de la planification. Le site Internet du Fonds Bruno Manser livre régulièrement des comptes-rendus sur des cas de corruption au Sarawak. En février 2011, il a lancé une campagne contre Abdul Taib Mahmud en publiant une liste noire de 48 sociétés collaborant avec le Premier ministre. La semaine dernière, une nouvelle liste contenant le nom de 332 compagnies liées aux Taib en Malaisie a été publiée. On y trouve les noms de nombreux directeurs ou d’actionnaires de sociétés. 101 autres entreprises ont leur siège hors de Malaisie. Le Fonds Bruno Manser tire ses informations des archives et des registres des sociétés. Il a ainsi trouvé les liens de quatre enfants de Taib avec 342 entreprises situées dans le monde entier. « Ils contrôlent tout l’Etat », déclare le directeur du Fonds Bruno Manser. L’organisation accuse aussi la famille de détenir de nombreux avoirs illégaux à l’étranger. Des enquêtes sur des biens d’origine illégale sont en cours en Suisse et en Grande-Bretagne. Abdul Taib Mahmud nie avoir perçu des pots-de-vin et dissimulé des fonds à l’étranger. Selon lui, la déforestation répond à des besoins vitaux. Selon Lukas Straumann, Bruno Manser avait essayé de se mesurer à Taib, mais il s’était rendu compte que l’homme était trop puissant.

Abdul Taib Mahmud

Le Fonds Bruno Manser estime que le temps est venu d’élargir son approche. « Nous pensons que la corruption est une des causes principales de la destruction environnementale en cours sur l’île de Bornéo et qu’il n’en va pas différemment dans d’autres pays, affirme Lukas Straumann. Il est très important pour nous, en tant que groupe de défense des droits de l’homme et de l’environnement, d’avoir une vision la plus large possible du phénomène. » « Nous protestons depuis vingt ans et nous devons nous demander pourquoi nous n’avons pas eu de succès sur le plan local. Le gouvernement malaisien et celui du Sarawak n’ont pas cédé un pouce. C’est ainsi que nous avons mis le doigt sur le problème de la corruption », explique le directeur du Fonds Bruno Manser. En 2012, le Fonds Bruno Manser poursuivra sa campagne anti-corruption. Il entend aussi passer à la loupe douze projets de barrages au Sarawak, dont il craint qu’ils inonderont de nombreux villages et annihileront encore un peu plus le style de vie des Penan.

Lukas Straumann

En 2010, lors de la commémoration des dix ans de la disparition de Bruno Manser, Saskia Ozinga, une biologiste hollandaise luttant contre la déforestation, avait déploré le manque d’organisations soutenant les Penan. Après avoir suscité un grand intérêt dans les années 1980 et 1990, la cause du peuple penan avait disparu de l’actualité, en raison du manque d’unité des organisations non gouvernementales (ONG) malaisiennes. L’activiste estimait aussi que les ONG européennes avaient peut-être trop insisté sur les forêts et pas assez sur les droits de l’homme. « Les problèmes du Sarawak étant causés par un gouvernement incompétent et corrompu, je pense qu’il est tout à fait judicieux que le Fonds Bruno Manser se concentre sur la corruption », déclare aujourd’hui la fondatrice de l’organisation FERN, qui coordonne les campagnes de défense des forêts. « Des associations comme le BMF sont extrêmement importantes pour des peuples indigènes souvent marginalisés ou ignorés », déclare de son côté l’antenne suisse de la Société pour les peuples menacés (SPM). « Je suis sûr que, sans Bruno Manser, personne ne connaîtrait le destin des Penan, affirme Christoph Wiedmer, directeur de la Société pour les peuples menacés suisse. Il est très important d’apporter un soutien positif qui ne se retourne pas contre les intérêts des peuples indigènes. Le Fonds Bruno Manser et d’autres organisations jouent un rôle essentiel en alertant les Nations Unies, en faisant pression sur les gouvernements et les entreprises et en aidant les peuples à se défendre eux-mêmes sur le plan légal. Elles contribuent aussi à lancer des projets socio-économiques sur place. »

Jessica DACEY

Des Penan au Sarawak

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    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source