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mercredi 22 février 2017
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Le Monde diplomatique, 20 février 2012

Informations internationales : Les denrées alimentaires, dernier refuge de la spéculation

par Jean ZIEGLER


Un troupeau de chèvres aux alentours de Louga, au Sénégal

Pour son entrée en fonctions, au début de janvier 2012, le
nouveau directeur général de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture, M. José Graziano da Silva, a promis d’augmenter les ressources destinées à l’Afrique, la « priorité » de son mandat. Mais au-delà de l’aide ponctuelle –nécessaire–, il faudrait soustraire les matières premières agricoles au système de spéculation,
comme le proposent des économistes.


Une agricultrice près de Louga, au Sénégal

Une route droite, asphaltée, monotone. Les baobabs défilent, la terre est jaune, poussiéreuse, malgré l’heure matinale. Dans la vieille Peugeot noire, l’air est étouffant, irrespirable. En compagnie de
l’ingénieur agronome et conseiller en coopération de l’ambassade de Suisse, M. Adama Faye, et de son chauffeur, M. Ibrahima Sar, nous roulons en direction du nord, vers les grands domaines du Sénégal. Pour mesurer l’impact de la spéculation sur les produits alimentaires,
nous disposons, étalés sur nos genoux, des derniers tableaux statistiques de la Banque africaine de développement. Mais M. Faye
sait qu’une autre démonstration nous attend, plus loin. La voiture pénètre dans la ville de Louga, à 100 kilomètres de Saint-Louis. Puis, soudain, s’arrête : « Viens ! Allons voir ma petite sœur, lancet-il. Elle n’a pas besoin de tes statistiques pour expliquer ce qui se passe. »

Vue de Louga, au Sénégal

Un marché pauvre, quelques étals au bord de la route. Des monticules de niébé, du manioc, quelques poules qui caquettent derrière leur grillage. Des arachides, quelques tomates ridées, des pommes de
terre. Des oranges et des clémentines d’Espagne. Pas une mangue, un fruit pourtant si réputé au Sénégal. Derrière l’un des étals de bois, vêtue d’un ample boubou jaune vif et d’un foulard de tête assorti,
une jeune femme bavarde avec ses voisines : Aïcha, la sœur de M. Faye. Elle répond à nos questions avec vivacité, mais, à mesure qu’elle parle, sa colère monte. Bientôt, sur le bord de la route du Nord, un
bruyant et joyeux attroupement d’enfants de tous âges, de jeunes, de vieilles femmes, se forme autour de nous.

Le sac de riz importé de 50 kilos coûte 14000 francs CFA (1). Du coup, la soupe du soir est de plus en plus liquide. Seuls quelques grains sont autorisés à flotter sur l’eau dans la marmite. Chez le marchand, les femmes achètent désormais le riz au gobelet. La petite bouteille de gaz est passée, en quelques années, de 1300 à 1600 francs CFA ; le kilo de carottes, de 175 à 245 francs CFA ; la baguette de pain, de 140 à 175 francs CFA. Quant à la barquette de trente œufs, son prix a augmenté en une année de 1600 à 2500 francs CFA. Il n’en va pas différemment pour les poissons. Aïcha affecte maintenant de se quereller avec ses
voisines, trop timides, à son avis, dans la description qu’elles font de leur situation : « Dis au Toubab ce que tu paies pour un kilo de riz ! Dis-le-lui, n’aie pas peur ! Tout augmente presque tous les jours. »

Une cuisine à Louga, au Sénégal

C’est ainsi que, lentement, la finance affame les populations. Sans que celles-ci comprennent toujours les mécanismes sur lesquels repose la spéculation.

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