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Le Temps, 22 février 2012

Egypte : Insuffisance alimentaire

par Boris MABILLARD


Vue de l’île de Dahab, au Caire

Au pays des pharaons, le pain est une denrée vitale. Mais le pays n’en produit pas assez pour satisfaire la demande de la population. Un an après la révolution, enfoncés dans la crise économique, les Egyptiens souffrent, doutent. Et espèrent que le nouveau pouvoir politique apaisera leurs maux.


Egypte

Le bateau accoste dans un choc. Les sacs de farine, une vingtaine de 50 kilos, estampillés de la compagnie Moulins du Sud du Caire et de Gizeh sont vite déchargés car les deux boulangers de l’île, et celles des familles qui cuisent elles-mêmes le pain, s’impatientent. Il n’y a pas de symbole plus fort de la fragilité économique du pays que la miche de pain. Chaque jour, le gouvernement attribue à des boulangeries sélectionnées des sacs de farine subventionnée pour que les plus démunis puissent bénéficier d’un prix sans concurrence : vingt pains pour une livre égyptienne (moins de 20 centimes suisses). Mais il n’y en a pas toujours assez pour satisfaire la demande des millions de démunis qui vivent avec moins de 2 dollars par jour. Un an après la révolution, les salaires des Egyptiens stagnent et la moindre augmentation du coût de la vie a des répercussions dramatiques. En 2008, une augmentation de quelques centimes du prix des miches avait donné le coup d’envoi aux « émeutes du pain ». Les Egyptiens attendent des actions politiques à venir qu’elles aient un impact sur le pouvoir d’achat et sur le pain quotidien.

Une felouque débarque des passagers sur l’île de Dahab, au Caire

Dahab, l’île d’or, est au cœur de la métropole cairote. Cette langue de terre de 5 kilomètres, entre deux rives, ou entre deux mers (Dein el-Bahreïn) comme disent les Cairotes tant le Nil leur semble large, n’est pas accessible par la route. Il y a bien un pont, mais il surplombe l’île à 15 mètres de hauteur, sans la desservir. Pour s’y rendre, une seule manière : la felouque, un bateau à voile triangulaire qui fait office de bac. Là, le temps s’est arrêté. Pas de routes, pas de voitures, uniquement des chevaux, des ânes et des mulets. « La révolution n’est pas venue jusqu’ici », explique Ahmed, l’un des fermiers de l’île. Ahmed a dix-huit têtes de bétail et cultive des légumes et du maïs : « Mes cousins, mes frères et moi, l’aîné, nous travaillons ensemble dans l’exploitation familiale. » Les paysans disent volontiers que la terre de l’île est la plus fertile d’Egypte : « Un don de Dieu », répètent à l’envi les habitants coptes et musulmans de Dahab. Ces derniers représentent deux tiers des 20 000 îliens. La femme d’Ahmed cuit elle-même son pain, qu’elle confectionne avec de la farine de maïs. La famille ne mange que ce qu’elle produit, mais cela ne suffit plus à faire le bonheur d’Ahmed : « Moi, je vis comme mes arrière-grands-parents. Mes habits sont sales, troués et mes mains sont noires. Je bois le thé assis dans la boue et je vis bien. Mais pour mes enfants, je suis juste un pauvre. Ils traversent vers Gizeh, Maadi, ou Zamalek, voient des gens habillés avec des vêtements propres et blancs et voudraient faire comme eux. Nous les paysans avons été oubliés par tous les gouvernements passés. Nous pouvons vivre mais pas consommer, ni rien acheter. Mon fils Hassan veut une autre vie. »

Un agriculteur et ses enfants sur l’île de Dahab, au Caire

L’Egypte est le plus grand importateur de blé au monde. Les rives du Nil, très fertiles, ne suffisent pas à nourrir les 82 millions d’Egyptiens. Selon les prévisions, ils pourraient être 150 millions en 2050. Une cause d’inquiétude pour Nasser Fawzi qui est agronome : « Le pays est immense mais comprend plus de 90 % de déserts. Il y a trente ans, l’agriculture traditionnelle suffisait à nourrir toute l’Egypte, depuis, l’explosion démographique rend impossible l’autosuffisance. Les techniques traditionnelles ne permettent pas une augmentation suffisante des rendements. » Le gouvernement égyptien paie de plus en plus cher les millions de tonnes de blé qu’il importe chaque année. Nasser Fawzi prévient des risques à venir : « Une grande partie de la farine que l’Etat achète va dans le circuit subventionné, mais les caisses sont vides, et l’Egypte ne pourra continuer à subventionner massivement le pain, l’huile, le sucre et le mazout comme il le fait au­jourd’hui. »

Des cultures sur l’île de Dahab, au Caire

Un forgeron itinérant a amené son soufflet à Dahab et a improvisé un atelier à l’air libre. Avec des barres d’acier volées sur des chantiers, il fabrique des outils pour sarcler. Sur l’île, presque tous vivent de la terre et l’agriculture se pratique comme il y a cent ans. Pour Nasser Fawzi, « il faudrait une révolution agricole, tout moderniser, mais si on rationalise, les paysans feront quoi ? Le gouvernement précédent a choisi : il subventionne plutôt que de réformer. C’est pour cela que j’ai quitté mon travail au ministère de l’Agriculture. »

Un adolescent sur un âne, sur l’île de Dahab, au Caire

La société des Moulins du Sud du Caire et de Gizeh emploie des milliers d’ouvriers et livre de la farine dans toute l’Egypte. En juillet 2011, un premier syndicat indépendant a vu le jour dans l’entreprise. Partout dans le pays, les syndi­cats indépendants ont remplacé la centrale unique et gouvernementale. Ce renouveau a levé des espoirs parmi les ouvriers des Moulins où Ibrahim Awad est employé depuis vingt-cinq ans pour un salaire mensuel de 500 livres. Il milite pour qu’un salaire minimum de 1200 livres soit établi : « En automne, nous avons fait des grèves. Partielles seulement, pour que l’approvisionnement du pays ne soit pas coupé car le pain est essentiel. L’armée est intervenue et la direction nous a fait des promesses, qu’elle n’a pas tenues. » Ibrahim Awad soutient le Parti de coalition populaire socialiste, le seul qu’il croit capable de promouvoir un changement social radical. Les résultats des élections législatives l’ont déçu : « Les Frères musulmans ne s’intéressent pas aux ouvriers. Ils n’ont aucun programme pour améliorer les conditions de travail. »

Des enfants devant leur domicile, sur l’île de Dahab, au Caire

Le quartier de Darb El-Ahmar se trouve derrière la mosquée Al-Azhar, dans la vieille ville. Les clients de la boulangerie où Karim travaille font parfois la queue pour acheter le pain subventionné : « Lorsqu’on manque de farine, cela peut finir en bataille rangée. Certains de nos clients n’ont que du pain à manger. » Dans ce quartier qui compte les plus belles mosquées ottomanes de la ville, les partis islamistes ont fait un tabac lors des dernières élections législatives, en automne 2011. Karim a voté pour les Frères musulmans : « Les Frères n’ont jamais été au pouvoir. Ils ne sont pas corrompus. Nous les connaissons depuis longtemps. Ils sont comme nous. Ils proposent d’améliorer le quotidien des gens simples. Les Frères vont rendre le système plus juste et moins corrompu. » L’assortiment qui s’amasse devant l’échoppe, sur des claies de bambou, ne propose que des petits pains ronds, gonflés comme des ballons. C’est le pain le plus commun et le moins cher. Aishbaladi , disent les Egyptiens. Aish signifie à la fois le « pain » et la « vie » ; et baladi, « indigène » ou « du pays ». Bilal, le livreur, superpose des claies sur sa tête et enfourche un vélo. D’une main délicate, il maintient en équilibre les centaines de petits pains. Et, avant de filer, il lance : « Les frères musulmans ne font que causer. Ils se sont entendus avec l’armée pour que rien ne change. Il faut moraliser la société égyptienne, en finir avec la corruption. L’islam proscrit la corruption et préconise l’aide aux indigents. Seul avec l’aide de Dieu, on pourra changer le pays. »

Une échoppe dans le quartier de Darb El-Ahmar, au Caire

Les Egyptiens attendent du président qui devrait être élu au printemps des progrès rapides, sinon des miracles. Dominik Furgler, ambassadeur de Suisse en Egypte, craint que les espoirs ne soient déçus : « L’insécurité a augmenté. Au niveau politique, il y a plus de doutes que de certitudes. Même le calendrier électoral est incertain. De plus, la crise économique génère une angoisse. En raison de cette instabilité, les investisseurs égyptiens et étrangers se montrent frileux, et cela aggrave encore les difficultés. Mais l’élection d’un président et le retour à la sécurité pourraient rétablir la confiance. L’Egypte a un fort potentiel. » Dans tous les cas, le retour à la prospérité prendra du temps.

Scène de rue dans le quartier de Darb El-Ahmar, au Caire

Farida Hassan s’est arrêtée chez le boulanger. En Egypte, on dit simplement le four. Elle a montré la carte qui lui donne droit aux petits pains subventionnés et a glissé le tout dans un cabas. Avec un bretzel et un simit, le bretzel au sésame, pour ses deux garçons. Farida rentre chez elle, non loin de la place Tahrir, l’épicentre de la révolution. Derrière l’arrêt de métro, les murs sont couverts de graffitis. Des vendeurs de drapeaux égyptiens harponnent les passants au milieu des détritus. Ce sont les reliefs des dernières manifestations, il y en a encore chaque semaine. Farida n’aime plus passer par là : « Qu’ils rentrent chez eux ! Elle est finie, la révolution. Il est temps de se mettre au boulot. A cause d’eux, le pays est ruiné, la police n’est plus la police, et les jeunes se croient tout permis depuis qu’ils ont fait tomber Hosni Moubarak. » Derrière elle, un homme l’interrompt brusquement : « Ne parle pas aux étrangers ! Ils travaillent pour des ONG ou pour les droits de l’homme. Ce sont eux qui sont derrière tout ça ! »

Boris MABILLARD

Des manifestants sur la place Tahrir, au Caire, en février 2012

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    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source