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lundi 27 février 2017
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GHI, 23 juin 2004

Corruption : Tous les coups sont-ils permis pour détruire un ennemi politique ?

par François BAERTSCHI


Genève vu par satellite

Tous les coups sont-ils permis pour détruire un ennemi politique ?

La gauche genevoise a frappé au-dessous de la ceinture et démoli un opposant politique, le radical Roger Beer, avec un dossier en grande partie vide et des accusations fantaisistes.

Roger Beer


Dans les années 1980, Guy-Olivier Segond, alors conseiller administratif, engage au Service des parcs et promenades de la ville de Genève un jeune ingénieur forestier diplômé de l’Ecole polytechnique de Zurich. Il découvre en Roger Beer une réelle personnalité, un passionné de nature.

Guy-Olivier Segond

Toujours visionnaire, Guy-Olivier Segond crée le Service des espaces verts et de l’environnement (SEVE). Logiquement, Roger Beer est placé à sa tête en 1987. Le directeur du SEVE donne du lustre à sa fonction, par ses publications mais aussi ses connaissances incontestables. Cela lui vaut quelques jalousies.

L’hotloge fleurie du Jardin Anglais

Comme de très nombreux fonctionnaires (aussi bien à gauche qu’à droite), M. Beer s’engage en politique. Il adhère au parti radical en 1988, une année après son arrivée à la direction du SEVE : il n’y avait donc aucune contre-partie, contrairement à certaines nominations politiques qui sont courantes dans notre canton. De 1989 à 2001, Roger Beer est élu député au Grand Conseil. Mais surtout, il a la carrure pour reprendre le siège radical au Conseil administratif de la Ville, ou même aller encore plus haut. C’est donc l’homme à abattre autant chez ses ennemis que dans son propre camp. Par tous les moyens.

L’un des canons de l’Hôte-de-Ville

L’homme à abattre

Fin 2002, Roger Beer se met sur les rangs pour être candidat à l’élection du Conseil administratif de la Ville de Genève. Au même moment, de mystérieux informateurs -anonymes, bien entendu- lancent une série d’accusations contre le SEVE et son directeur.

Une première enquête administrative est lancée. Roger Beer va alors commettre une erreur, en ne faisant pas recours : par esprit de conciliation, il accepte de prendre sur ses épaules des fautes commises par certains de ses collaborateurs. Pour l’anecdote, l’un d’eux avait pris une charrette de bois. Le directeur du SEVE cherche la voie de la conciliation avec son conseiller administratif, le socialiste Manuel Tornare, qui l’a d’abord défendu mollement avant de le lâcher comme une vieille chaussette. Roger Beer doit quitter la direction du SEVE pour être muté à un autre poste au Jardin botanique.

Manuel Tornare

Le vengeur masqué

Le 18 mai 2004, Rémy Pagani revient à la charge et porte le coup de grâce en organisant une conférence de presse. Ce député de l’Alliance de gauche porte une deuxième casquette, travaillant comme permanent au syndicat des fonctionnaires SSP-VPOD. Rémy Pagani a obtenu des documents confidentiels du SEVE, qu’une ou des mains mystérieuses lui ont transmis. Quel est ce vengeur masqué ? Mystère.

Rémy Pagani

L’accusation portée par Rémy Pagani, ennemi politique de Roger Beer, est extrêmement grave. Il « est accusé d’avoir surfacturé des prestations. Le SSP/VPOD estime que les marchés litigieux portent sur des centaines de milliers de francs », indique l’agence de presse officielle suisse ATS, qui reprend cette déclaration de Rémy Pagani : « Nous pouvons démontrer au moins un cas de surfacturation de plus de 130000 francs. »

La place du Bourg-de-Four

Ultra-rapide

Une accusation qui va se dégonfler, comme une vieille baudruche : Roger Beer n’a jamais pu commettre la surfacturation dont on l’accuse, mais toute la République gobe ce bobard ! Avec quelques sous-entendus, on indiquera aussi que Roger Beer a distribué des bouquets de fleurs, alors qu’il s’agit d’une tradition bien ancrée en Ville de Genève. Certains de ces bouquets ont pourtant été commandés par Manuel Tornare !

Pour une fois rapide comme l’éclair, le Conseil administratif de Ville de Genève (à majorité de gauche-extrême gauche) suspend immédiatement Roger Beer le 19 mai 2004. Pire, on lui retire son salaire et une nouvelle enquête est lancée contre l’ancien directeur du SEVE sur la base de ces dénonciations anonymes et ragots. C’est Clochemerle en Ville de Genève...

Les membres du Conseil administratif de la ville de Genève

Roger Beer victime d’une cabale

Roger Beer, qui est défendu par Me Jean-Franklin Woodtli, fait recours contre la décision du Conseil administratif auprès du Tribunal administratif, le 7 juin dernier. « Mon sentiment est que les reproches faits à M. Beer sont assez minces. Ne confond-on pas la deuxième investigation avec la première (réd. : l’enquête administrative de 2002) ? Les faits ont déjà été examinés », relève Me Woodtli qui ajoute : « Si j’avais été consulté par M. Beer à cet époque, je lui aurais conseillé d’attaquer la première décision, compte tenu des éléments de l’enquête. Il a décidé de ne pas envenimer la situation et assumé certaines carences de ses propres collaborateurs. »

Uner fenêtre de la vieille ville

L’« affaire » des bouquets

Me Woodtli s’étonne : « Dans cette nouvelle affaire, lancée par voie de presse, je suis choqué qu’un collaborateur soit prêt à sortir nombre de documents du service (le SEVE) pour en faire des photocopies, notamment des extraits de l’agenda des fleuristes de la Ville qui nous est présenté : on nous embête avec des bouquets de fleurs ! C’est une pratique qui dure depuis quarante ans à la Ville de Genève. Les sociétés et les partis politiques qui le demandent peuvent obtenir des bouquets de fleurs, avec l’accord de Guy-Olivier Segond, de Michel Rossetti et de Manuel Tornare (réd. : les conseillers administratifs qui se sont succédés en charge des pots de fleurs !). On reproche à Roger Beer de ne pas avoir fait de factures pour ces fleurs coupées, qui meurent quelques jours plus tard... L’idée de facturer ces bouquets avait d’ailleurs été étudiée par Michel Rossetti qui a finalement renoncé. Et la Ville de Genève mobilise trois hauts fonctionnaires pour enquêter sur ces bouquets de fleurs ! » On sait aller à l’essentiel...

Scène de rue à Genève

« Quant à la violation du secret de fonction, je n’aime pas beaucoup ce procédé », ajoute Me Woodtli. « On donne des documents sélectionnés à un syndicaliste vindicatif avec recomposition et commentaires anti-Beer. Mais surtout, deux listes non exhaustives nous sont présentées et on va nous dire : « Le parti radical ou le PDC ont reçu des fleurs. » Mais tous les partis politiques recevaient des fleurs, à leur demande et avec l’accord du magistrat (réd. : Manuel Tornare). Ce sont des documents non objectifs qui sont de parti pris. »

Pour l’avocat de Roger Beer, c’est une vraie cabale qui a été montée sur du vent. Qui reçoit ces fleurs ? Les bureaux de la Ville de Genève, les halls d’entrée, des personnes malades, des collaborateurs, des associations à but non lucratif, etc. Rien de scandaleux, au contraire.

Scène de rue dans la vieille ville

Surfacturation impossible

Qu’en est-il de l’accusation de « surfacturation », la plus grave ?

Selon l’explication embrouillée du syndicaliste Rémy Pagani, telle qu’elle ressort de divers échos médiatiques, la vente d’arbres pour 180000 francs, aurait été ensuite réduite à 50000 : on aurait voulu vendre 130000 francs trop chers ces objets à la Ville de Genève.

Premier élément véritablement scandaleux : Roger Beer était écarté du service à cette époque, il ne pouvait décider. Il n’y a aucune surfacturation possible de sa part.

Dans le cas mis en avant par Rémy Pagani, la première offre s’élevait à 180000 francs, la seconde à 50000 francs. Il est possible que la qualité ou la provenance (Suisse ou étranger) n’étaient pas les mêmes pour les deux offres. On ne peut donc parler de « surfacturation » ! « La surfacturation, c’est lorsqu’on achète pour vendre plus cher », précise Me Woodtli. « Par exemple, quand on acquiert des arbres pour 150000 francs que l’on vend 180000 francs, en se mettant 30000 francs dans la poche. Ce qui a été dit est une hérésie, contraire à la vérité. »

Sous-bois

Sévérité

« Avec Roger Beer, on est allé vite en besogne et je ne peux m’empêcher de penser que ça s’apparente à une cabale. On le suspend, sans savoir. Il est déjà coupable, avant d’avoir été jugé. Le Conseil administratif en lui retirant son salaire a pris une décision lourde de conséquences, sous forme pécuniaire. » Ce ne fut même pas le cas pour Hani Ramadan qui a justifié la lapidation des femmes. « Avant que l’accusation ait eu le moindre début de preuve, on tue Roger Beer en le suspendant, sans salaire. »

On a le droit d’attaquer son adversaire politique. Mais il est insupportable de s’attaquer à l’honneur d’un homme.

Pire encore, nous avons assisté à l’usage de la délation à des fins politiques. Un procédé qui nous fait penser à des régimes que nous préférerions oublier. Pourtant cela se déroule à Genève, en 2004.

Le parc des Bastions

Le jardin et les pieds-nickelés

Les pieds-nickelés qui ont eu la tête de Roger Beer au SEVE, sont allés fouiller dans les archives du service. Ces courageux anonymes ont découvert le plan du jardin privé de leur chef. Victoire, ont-ils pensé dans leur cerveau pas plus gros qu’un dé à coudre ! La Ville de Genève, convaincue par les délateurs masqués, en déduit que Roger Beer a tiré profit de travaux dans son jardin. Sans rien vérifier, on s’attaque à l’honneur d’un homme.

En fait, il s’agit d’une jeune collaboratrice du SEVE, horticultrice de formation, qui cherchait à se former comme dessinatrice-paysagiste en 1989. Roger Beer lui a demandé un exercice de relevé de son jardin. Ce plan n’a jamais été d’aucune utilité autre que pédagogique. « S’il était coupable, Roger Beer n’aurait jamais placé ce relevé dans les archives du SEVE. Ce n’est pas du Léonard de Vinci », s’exclame Me Jean-Franklin Woodtli. Voilà à quelle extrémité -misérable- on arrive lorsqu’on fouille les poubelles et les archives !

François BAERTSCHI

Vue de Genève

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